
L’anchois est un petit animal fascinant. Il ne se déplace qu’en groupe, en banc pour être tout à fait précis. Si ses écailles dessinent sous l’eau des milliers de jeunes arcs en ciel que les mouvements des courants animent, il ne faut pas en oublier sa fonction première. L’anchois se mange. Il se mange en tout temps et à toute saison. Il peut se fourrer dans l’agneau pascal, se glisser sur votre pizza, se manger sur une belle et grosse tranche de pain sortant du four, s’agrémenter de quelques petites câpres acidulées. Mais sachez qu’en solitaire, il ne sera pas nécessairement un partenaire très heureux pour votre palais. L’anchois, c’est un sport collectif !
L’anchois de Collioure est généralement conservé dans de l’huile ou en saumure (choisissez plutôt cette option). On le trouve en conserve ou en bocal, Carte Noire vous suggère de le goûter à la sortie d’un bocal. C’est plus gras donc meilleur !

Le petit port de Collioure, d’où provient cette gourmande poiscaille, a été peint par Matisse, visité par Picasso et célébré par Dali. Si l’on s’enfonce un peu dans les terres qui entourent le port, on retrouve rapidement, au bord des flancs chatoyants, des cépages de grenache ou de tourbat de Rivesaltes. Cette terre rouge si reconnaissable produit un vin rouge, rosé ou blanc qui sent bon l’été. Des entrailles de ce sous-sol poussent également de nombreux figuiers dont les fruits suintent un sucre rouge qui fait exploser votre diabète rien qu’à sa vue et à son parfum.
Si vous poussez un peu plus vers l’Ouest, vous vous retrouverez à Céret, où l’on mange aussi des anchois. Picasso y a passé quelques étés entre amis ou en famille, entre 1911 et 1913; puis en 1953 avec ses enfants alors qu’il séjournait chez le Comte de Lazerme à Perpignan.

Il y séjournait rarement seul, en famille nous l’avons dit, mais souvent avec des amis. Picasso aimait convier sa bande aux arènes inaugurées en 1922 pour y voir le taureau stéroïdé ployer sous les vivats d’une foule grisée par les coups du matador. Picasso peindra ces duels “tragiques ou comiques” selon la formule de Jean Cocteau dans Le Passé Défini. Il en a fait des assiettes également, nombreuses, dans lesquelles se sont retrouvés à un moment où un autre quelques anchois baignés d’huile d’olive.
Si le poète et critique d’art André Salmon, auteur de La Jeune Peinture Française qui a notamment révélé les Demoiselles d’Avignon, avait appelé Céret la « Mecque du cubisme », Carte Noire n’hésitera pas à vous balancer tout cru dans le gosier que Collioure est « la Jérusalem du fauvisme ».

À l’été 1905, c’est sans doute autour d’une boîte de conserve préservant le précieux petit poisson, que Matisse et Derain ont lancé ce mouvement précurseur du cubisme. Matisse venait tout juste d’abandonner Saint-Tropez pour découvrir l’âpreté des Pyrénées et la chaleur de ses pierres. Il y invite alors son ami Derain qui s’emmerde profondément à Paris (cela peut arriver). Ébloui par la lumière du port, ce dernier produira plusieurs tableaux remarquables : Bateaux à Collioure, Le faubourg de Collioure, etc à Collioure
Au pied du Canigou (la montagne à ne pas confondre avec la pâtée pour chien), coincé entre la France et l’Espagne mais ouvert sur l’océan, cet ensemble de petits villages qui vont de Collioure à Céret en passant par Rivesaltes et Espira de l’Agly qui a ma préférence pour le nom, le vide de ses rues, son fleuve riquiqui sec en été puissant en hiver, dégage une puissance évocatrice merveilleuse. De la création, de l’amitié, quelques nuits étoilées et des fêtes de villages endiablées feront de ces patelins des lieux oniriques où l’art de vivre et l’art tout court feront bon ménage.
Comme les anchois, les artistes s’y sont déplacés en bancs et se retrouvent aujourd’hui exposés ensemble dans le fabuleux musée d’art moderne de Céret. Picasso y côtoie Soutine qui taquine Chagall qui emmerde Pignon qui fatigue Matisse qui révolte Dufy. Y sont exposées des collections alimentées par la générosité des grands maîtres : Picasso fera don d’une série unique de 28 coupelles en céramique sur le thème de la corrida Matisse de 14 dessins réalisés lors de son séjour dans le port de Collioure en 1905.
À l’image des matadors de Piccaso, l’anchois n’a besoin que de peu d’atours pour que l’on puisse apprécier sa beauté. Dali ne disait d’ailleurs rien d’autre quand, provocateur comme à son habitude, il déclarait :
« L’anchois que je mâche participe de quelque façon au feu qui m’éclaire”.

Peut être est-ce d’ailleurs ce goût si particulier de l’anchois saumuré qui a inspiré la peinture à la fois claires et nébuleuses de Raoul Dufy qui a lui aussi passé quelques étés à Collioure.
Si vous passez dans le coin, Carte Noire ne peut que vous conseiller de vous rendre jusqu’à Rivesaltes pour déjeuner ou dîner chez Cazes près du chai familial. La terrasse est belle et l’accueil jovial. On y mange une cuisine qui s’inspire des saisons. Insaisissable et dans l’air du temps elle saura rendre heureuse vos papilles. Poussez le vice jusqu’à acquérir un carton de leur délicieux rosé . C’est au 4 rue Francisco Ferrer.
Bonus : On ne saurait que trop vous recommander le visionnage du Petit Baigneur de Robert Dhéry, un bonbon d’été tourné à Collioure avec Louis de Funès.
Louis et Michel sous acide
]]>Pourquoi être si laudateur envers cet écrivain ? Pour une seule phrase, quelques mots qui ne pouvaient pas laisser la rédaction de Carte Noire indifférente; dans le premier chapitre de Light Years, le roman qui l’a fait connaître en France, il pose comme une évidence cet éloge de la table :
Life is meals. Lunches on a blue checked cloth on which salt has spilled. The smell of tobacco. Brie, yellow apples, wood-handled knives.
Alors qu’il est traduit depuis 1997 en français, le lectorat français ne semble le découvrir qu’à l’automne 2013. Alain Finkielkraut, dans son émission Répliques sur France Culture, reçoit alors Eric Neuhoff et Frédéric Beigbeder pour parler d’un livre vieux de quarante ans. Ils n’y disent pas grand chose d’intéressant; Neuhoff obnubilé par les scènes de sexe, Beigbeder obnubilé par son propre sexe, Finkielkraut essayant désespérément de parler d’autre chose que de sexe. Pourtant, la mayonnaise prend, les quelques passages lus à l’antenne donnent envie de lire ce livre, les auditeurs salivent, les ventes s’amoncellent, le livre est lu, recommandé, offert – j’en ai expédié un exemplaire à la jeune fille aux taches de rousseur que je courtisais alors; elle ne l’a pas lu. Le titre original était bruissant de polysémie : les années légères, les années lumineuses, les années-lumière. Un tâcheron sans imagination en a donné une traduction plate, Un bonheur parfait, si terriblement inférieure à l’original que l’on s’explique sans peine que si peu de lecteurs aient passé la couverture sans un coup de pouce.
Pourtant, voici un homme qui est né James Arnold Horowitz entre les deux grandes guerres dans une famille bourgeoise du New Jersey; est entré à l’académie militaire de West Point en 1942, comme son père 30 ans avant lui; en est sorti en 1945, trop tard pour participer à la Seconde Guerre Mondiale – le syndrome Fitzgerald; a combattu comme pilote de chasse au dessus de la Corée en 1952; a été grossir les forces d’occupation de la jeune République Fédérale d’Allemagne, et en a profité pour faire quelques incursions dans l’Est de la France; a quitté, en 1957, après douze ans passés sous les drapeaux, l’armée pour se lancer dans une suicidaire carrière d’écrivain, changeant de nom au passage pour devenir James Salter. Son premier roman, The Hunters, inspiré de ses années au sein de l’escadrille des pilotes de chasse, fut porté à l’écran dès 1958 avec Robert Mitchum dans le rôle principal. S’ensuivirent cinq romans, quelques recueils de nouvelles, des essais, un livre de mémoires et une poignée de scénarios.
Longtemps connu des seuls initiés, il s’est bâti une solide réputation d’écrivain pour écrivains – a writer’s writer – , de ceux dont le nom devient un mot de passe dans des microcosmes, en particulier pour la délicatesse de son style. Il aimait les voyages, l’Europe en général et la France en particulier; il avait vécu à Autun, Nice, Paris. Contrairement à Hemingway qui, installé à Paris, regardait toujours vers l’Illinois, écrivait pour l’Amérique des romans quasiment exotiques; contrairement à Fitzgerald pour qui la France n’était qu’une communauté new-yorkaise déplacée et un cours de change favorable, Salter s’est fondu dans la France, y a vécu loin des mondanités, des palaces où ses compatriotes menaient grand train, a été pauvre en France, s’est intéressé aux Français pour eux-mêmes – et pas comme sujet – suffisamment en tous cas pour développer une connaissance intime de son pays d’adoption.
De cette sensibilité, il a tiré une oeuvre capitale parce que, tout comme Kerouac, son condisciple à l’université Horace Mann dans le Bronx, il inventait une prose, une musique; il rompait subrepticement avec les grands romans très structurés, très introspectifs de l’Amérique de l’après-guerre. Une oeuvre capitale aussi parce qu’à l’inverse de Kerouac, il ne cédait pas à la tentation de l’agitation, solos de batterie et autres rodomontades de la Beat Generation. Son panthéon d’écrivain était riche et peu conventionnel : Isaac Babel, Vladimir Nabokov, Gustave Flaubert, Lawrence Durrell, John Cheever, Graham Green, Irwin Shaw; son style délicat, fragmentaire, brouillant sans cesse la frontière entre le témoignage et l’imagination, la narration et le commentaire, éblouissant mais pas fanfaron, subtil sans être abscons. Il aurait pu n’être qu’un écrivain de l’épique et de l’action -son pedigree l’y autorisait- il a écrit merveilleusement sur la vie quotidienne, le délitement des amours et des amitiés, l’usure de la vie conjugale, la contemplation, la solitude et l’égoïsme. La part érotique de son œuvre, A sport and a pastime, échauffe l’esprit, aiguillonne les sens, allume des feux dans le ventre.
This time she is wild. The great bed begins creaking. Her breath becomes short. Dean has to brace his hands on the wall. He hooks his knees outside her legs and drives himself deeper. “Oh,” she breathes, “that’s the best.”
Et parfois, au coin d’une phrase, il est capable de phrases parfaites, glaçantes, terribles, comme dans Light Years, où il décrit une tombe vue dans un cimetière.
Faye Milnor, Aug. 1930 – Nov. 1931, a small stone, a hard year
Il n’avait pas une oeuvre à Nobel – ce hochet pour vieillard gâteux – il avait écrit trop tard pour que les Européens, reconnaissants du plan Marshall, ne lui décernent un prix de consolation : Faulkner, Hemingway et Steinbeck étaient passés par là, ratissant les dividendes de la paix. Il s’est éteint en Juin 2015 à Sag Harbor, dans l’état de New York, à l’âge de 90 ans.
Hélas, rien n’arrête le syndicat des licenciés en Langues Etrangères Appliquées, que l’on aurait cru cantonné aux années 90 – temps béni du toubonnisme, ce chiraquisme sans estomac – mais qui a sévi jusqu’au mitan des années 2000 : The Hunters devenu Pour la gloire, effaçant l’escadrille au profit du pilote ; Solo Faces délayé en L’homme des hautes solitudes; Burning the Days avili à Une vie à brûler : Mémoires; All that is renversé en Et rien d’autre. En octobre 2015, soit quelques mois après son décès, les éditions de la Martinière publiaient une traduction de Life is meals, un de ses derniers ouvrages. Titre français : Chaque jour est un festin. Sur son corps encore chaud …
Sous ce titre, un almanach de 461 pages écrit avec sa deuxième femme, la dramaturge Kay Eldredge. La plupart des articles ne sont pas signés, preuve que le livre a été essentiellement écrit à quatre mains, les quelques rares paragraphes attribués venant illustrer les différences de point de vue sur un sujet. Un exemple, lorsque James et Kay Salter donnent à tour de rôle leur version de ce qui fait un dîner en solitaire réussi ; elle dîne à la maison d’une salade et d’un verre de vin, lui s’installe au bar d’un restaurant et compte sur le barman pour lui faire la conversation. Life is meals est son avant-dernier livre, juste avant le testamentaire All That Is et l’on ne peut que s’interroger sur le fait que cet élégant monsieur aie clos son oeuvre par ces deux livres. All That Is est dédié à Kay Salter; l’exergue affirme que “tout ce qui n’est pas écrit disparaît” : ceci jette une lumière toute particulière sur la nécessité d’écrire et de publier Life Is Meals.

Dans cet ouvrage, pour chaque jour de l’année, il y a au menu, selon l’arrivage, une anecdote personnelle, une recette de cuisine, un fait historique plus ou moins apocryphe ou une remarque sur l’étiquette. Un livre qui a sa place autant sur l’étagère des livres de recette qu’avec la grande littérature. La version américaine est illustrée d’aquarelles de Fabrice Moireau, un peintre français ami des Salter.
On y découvre le dernier repas de Molière : tandis qu’on l’installe dans un lit après sa dernière représentation du Malade Imaginaire, le comédien refuse le bouillon qui lui est proposé et demande, à la place un morceau de parmesan.
Une coutume héritée des rois de Navarre, étrennée par Henri IV pour la couronne, veut que le dauphin de France, tout juste né, voie ses lèvres frottées d’une gousse d’ail et humectées d’un trait de Jurançon ; les Salter, dont le fils Théo a vu le jour à Paris, lui ont appliqué un trait de Château Latour sur les lèvres lors de sa naissance. L’histoire ne dit pas si le goût du vin lui est resté.
On y apprend aussi que l’agneau est l’animal le plus cité dans la bible et le plat préféré de Louis XIV qui en parlait comme de côtelettes sur pattes – la légende veut de Madame de Champvallon ait brièvement détourné l’attention que le Roi Soleil portait à Madame de Maintenon avec une recette de côtelettes d’agneau, tout juste dorées au four, et dressées sur un lit d’oignons.
Pour finir, James Salter se souvient de ses années françaises dans l’après-guerre, où, derrière les comptoirs des bars, l’on trouvait un panneau qui disait :
La vie moyenne d’un buveur d’eau : cinquante-six années,
La vie moyenne d’un buveur de vin : soixante-dix-sept années.
Choisissez-vous (sic)
James Salter, Life is meals, Picador, 2014, 480p (sur Amazon / PdL)
James Salter, Light Years, Penguins Classic, 2007, 336p(sur Amazon / PdL)
]]>Je ne peux pas dire que j’étais un amateur de musique classique. J’aimais néanmoins cet homme de cet amour irrationnel, dénué de fondement, celui que l’on donne aux artistes. Luciano Pavarotti était régulièrement invité à la table familiale, il aurait pu y avoir son rond de serviette. Pavarotti, c’était les vacances d’hiver, un CD que ma mère affectionnait particulièrement, Noël avec les trois ténors : Pavarotti, Carreras, Domingo. Sur la pochette, Domingo est à gauche, Carreras est assis, et au centre, trônent les 130 kilos du maestro ; dans les enceintes, des incontournables du réveillon : O Tannenbaum, Silent Night, Jingle Bells, Amazing Grace, ce qui plus tard devint le fond de commerce de Mariah Carey – décidément, Noël est la fête des gros. Dans ce décorum, la figure de Pavarotti éclipsait totalement celle de ses comparses et, comme j’aimais Noël, par extension j’aimais le personnage, comme A = B = C donc A aime C.

Il n’y a longtemps eu chez moi que deux grandes figures de la musique classique : Luciano Pavarotti et la Castafiore, c’est vous dire à quel point j’y connaissais peu de chose. La coexistence deux extrémités du spectre dans mon esprit, accentuaient ma confusion et mon incompréhension face à cet art. La cantatrice était moquée et son ridicule me frappait. Ses cassettes de bijoux, sa voix trop aiguë, son regard naïvement hautain… véhiculaient une certaine idée du luxe et de cette haute bourgeoisie qui me paraissaient inaccessibles.
De l’opéra, je ne savais donc rien, je n’en voyais que les escaliers majestueux, les fresques sublimes, les loges feutrées, les fracs aux revers de soie; j’imaginais complots ourdis dans l’ombre les couloirs, des baisers échangés dans le secret des alcôves. Je n’en connaissais que la description des images qui se dessinaient sous les yeux des héros de Stendhal ou de Flaubert.
Cette distance qu’entretenait malgré elle la Castafiore, la bonhomie de Luciano Pavarotti la réduisait à néant. Comme l’ubac et l’adret, ils incarnaient les deux faces de l’opulence : l’une glacée, l’autre chaleureuse. Le versant sud, solaire, celui de Pavarotti me touchait beaucoup plus : je me reconnaissais dans ce sourire généreux, cet embonpoint débonnaire et cette coloration capillaire irréelle.
J’aimais chez lui cette image d’homme heureux. Je me le représentais en Obélix de la musique classique : engloutissant des montagnes de spaghettis alla bolognese, gobant de la mozzarella et accompagnant de chianti des pépites de parmesan grosses comme le poing… Ou alors, un peu plus noble, il s’imposait à moi comme une sorte d’Alexandre Dumas des vocalises. Ces personnages gargantuesques qui allient aux plaisirs de la table un goût pour l’excellence dans la vie et les arts.
Il incarnait une sorte d’idéal : celui du chanteur classique. A ce titre, Placido et José me semblaient moins crédibles en chanteurs d’opéra avec leurs physiques trop raisonnables pour être pris au sérieux. Pavarotti a fixé en moi le mythe du chanteur d’opéra pantagruélique : un homme dont la voix allait puiser sa force au plus profond de sa panse.
« One of the very nicest things about life is the way we must regularly stop whatever it is we are doing and devote our attention to eating ».
Luciano Le Magnifico
C’est cet amour de l’art et de la gastronomie que l’on retrouve dans les confidences qu’il accorde à Peter Ustinov dans un documentaire fascinant. On y découvre un Pavarotti cabot, dans sa villa de Pesaro ville natale de Rossini, feignant de nager tout habillé dans une piscine où il a pied, répondant au téléphone – un portable de la taille d’un dictionnaire – jouant aux boules en chemise à fleurs et mini short. Un Peter Ustinov hagard l’accompagne tout au long de ses pérégrinations et se laisse raconter la vie du ténor.
Le documentaire ici :
(nous ne sommes pas complètement certain de la légalité de ce lien diffusé initialement sur la BBC en 1994)
Il y a plus de dix ans, Luciano Pavarotti s’éteignait, laissant derrière lui une oeuvre digne de son prédécesseur, le Caruso. Elle se distingue en particulier par son désir de toucher le plus grand nombre. Dans ses tournées Pavarotti & Friends, dont l’on retient quantité de duos remarquables, d’invités de marque, Joe Cocker, Bryan Adams, James Brown, Barry White, Céline Dion et j’en passe… , il cherchait, ce “Malraux du bel canto”, à participer de la démocratisation heureuse de l’opéra.
De manière sans doute ingrate, je dirais que c’est au travers de son amour pour la gastronomie que je me suis rendu vers le classique. Aujourd’hui, pour retrouver autant de générosité dans le geste musical mais avec sans doute moins de ventre, je vous conseillerai de regarder vers l’Amérique latine et son génial chef d’orchestre Gustavo Dudamel qui, par son enthousiasme, sa jeunesse, son militantisme nous rappelle que la musique classique est avant tout un fervent cri de liberté qu’il faut savoir faire connaître aux autres. Il y a chez Gustavo Dudamel, ce même enthousiasme pour ouvrir au plus grand nombre un art qui reste malheureusement confiné dans des écrins souvent pour trop intimidants. A travers son initiative Sistema Gustavo Dudamel permet à plus de 500 000 jeunes Vénézueliens de pratiquer la musique classique dans plus de 120 orchestres. Le Pavarotti de demain sera donc certainement du pays de Bolivar. Ça tombe bien nous ne connaissons que trop peu la cuisine de ce pays.
Bonus : la petite recette qui va bien
]]>Longtemps, Michel Hazanavicius s’est mu dans l’anonymat des aspirants-réalisateurs. Ses premières oeuvres (“Le Grand Détournement” et “Derrick contre Superman”, diffusés sur Canal+ au début des années 1990) ont pourtant connu un succès d’estime mais pas assez pour se faire un nom. On y trouve déjà les ferments du reste de son travail : une image Technicolor, un brin nostalgique, truffée de références, et un goût immodéré pour la parodie. Suivent néanmoins deux décennies de traversée du désert : quelques piges comme scénariste tout au plus, un navet qu’il réalise en 1999.

Yes, we can
Sa résurrection viendra des frères Altmayer, qui lui confient en 2006 le projet de sa vie : “Le Caire, nid d’espions” – tout premier opus du diptyque OSS117 – avec lequel il rencontre enfin le succès. Deux millions trois cent mille entrées plus tard, le film est devenu culte. La France tout entière se prend alors d’affection pour le personnage de Lucien Bramard, directeur de la SCEP (Société Cairote d’Élevage de Poulets) débarqué au Caire en 1955 pour enquêter sur la disparition étrange de l’agent OSS 283 . Sous cette couverture, agit Hubert Bonisseur de la Bath, l’agent OSS117 du SDECE – l’ancêtre de la DGSE -, un espion envoyé par la Quatrième République pour pacifier l’Egypte. Caricature du français de l’après-guerre, OSS 117 est naïf, arrogant, raciste, crétin, machiste, inculte, et condescendant. En un mot comme en cent, il est charmant.
Il existe plusieurs OSS117, vous connaissez celui d’Hazanavicius, laissez-moi vous présenter l’original : William Leonard Langer. Fils d’immigrés allemands né à Boston, il est diplômé de Harvard en 1915 et s’engage aussitôt pour venir faire la guerre en France. Après l’armistice de Compiègne, il retourne à Harvard, obtient un doctorat en histoire, gravit les échelons de l’université et se retrouve doyen du département d’histoire en 1936. Quand l’Amérique de Roosevelt déclare la guerre à l’Allemagne nazie, William Langer se porte volontaire et rejoint les rangs de l’OSS (Office of Strategic Services), ancêtre de la CIA. Il y dirige le département de Recherche et d’Analyses et ne rechigne à aller sur le terrain. En septembre 1944, lors de la libération de Lyon, il rencontre un jeune résistant auquel il fait forte impression. Jean Bruce a 23 ans et déborde d’admiration pour ces Américains venus délivrer la France. Il enregistre soigneusement le nom de code de son interlocuteur et lorsque, la paix venue et le rationnement aboli, il se lance dans la carrière des lettres, il attribuera au héros de ses romans le titre d’OSS 117.
1949 donc, naissance sous la plume de Jean Bruce d’Hubert Bonisseur de la Bath, pendant fictionnel du professeur Langer, l’autre OSS117, citoyen américain issu d’une vieille famille française transplantée en Louisiane. Un agent d’une redoutable efficacité, voué à faire le tour du monde pour protéger le monde libre et repousser la menace communiste. Avec ce héros naît non seulement une série de romans de gare qui ne s’éteindra qu’en 1992 mais aussi un genre : le roman d’espionnage – les premières aventures de James Bond ne paraîtront qu’en 1953. Jean Bruce, lui, se spécialise dans un sous-genre : le roman d’espionnage industriel, déclinaison géopolitique du roman d’amour industriel. Le principe en est simple : écrire à la chaîne, le plus vite possible, des romans à l’intrigue simpliste, qui ne varient que par le décor et les patronymes des protagonistes. Le génie est dans la mécanique du titre : associer la marque “OSS117” à un jeu de mots foireux impliquant une ville d’un pays étranger (La bombe de Bombay, Malaise en Malaisie, Maldonne à Lisbonne, Péril sur le Nil, Cinq gars pour Singapour, Cache cache au Cachemire). Jean Bruce invente le concept, commet 88 opus, meurt dans un accident de voiture, sa femme Josette s’accroche à la rente, elle en pondra 143 avant qu’un imbroglio judiciaire l’opposant aux enfants Bruce ne la force à poser le stylo. Les héritiers, François et Martine, débarrassés de l’impétrante, essayent sans conviction de produire quelques exemplaires mais très vite, ils renoncent. Au total, 255 romans en 43 ans, soit un exemplaire tous les deux mois pour ces forçats du roman de gare.

Attention, bombe en vue
Nous ne saurions en recommander qu’un, pour le plaisir, ce petit plaisir coupable de lire des merdes, et il s’agit de “OSS 117 voit rouge” (Presses de la Cité, 1961) : une bluette à San Francisco, sur fond de collines embrumés, de plans secrets volés, d’espions chinois et d’un chat birman nommé Samy.
Devant le succès de cette littérature au kilomètre, les propositions d’adaptation furent nombreuses auxquelles le clan Bruce ne sut pas résister. D’abord au théâtre, avec deux pièces écrites par Jean Bruce himself, où le personnage principal fut interprété par Alfred Adam puis Alain Lionel. Puis dans les années 1960, l’agent OSS117 se démultiplie sur le grand écran, faisant de cette série la franchise la plus rentable des années 60. En 1957, “OSS117 n’est pas mort” de Jean Sacha ouvre le bal (pour mémoire, “James Bond contre No” ne sortira qu’en 1962). André Hunebelle, réalisateur entre autres de la Trilogie Fantômas, reprend le flambeau, signe cinq épisodes dont “Banco à Bangkok”, “Furia à Bahia” et “OSS117 se déchaîne” qui sont des succès phénoménaux pour l’époque. Cinq autres films suivront et la franchise s’éteint en 1971 avec un téléfilm produit par l’ORTF. Entre 1957 et 2009, il y aura donc eu 13 films. Parmi les 8 interprètes d’Hubert Bonisseur de la Bath, il y eut principalement des inconnus sans avenir (le suisse Ivan Desny, les américains Kerwin Mathews et John Gavin, le tchèque Frederik Stafford), il y eut aussi Luc Mérenda (célèbre pour son rôle dans la saga Chateauvallon) et Sean Flynn (fils d’Errol Flynn). Il y eut surtout Michel Piccoli dans le Bal des Espions en 1960.
Michel Hazanavicius, Le Caire Nid d’espions, 2006, 1h39m (Sur Amazon / iTunes)
Jean Bruce, OSS117 voit rouge, Presses de la Cité, 1956, 192 (sur Amazon)
]]>Plus récemment, au cinéma, la blanquette fit un retour remarqué dans le premier opus des OSS117 Le caire Nid d’espions.
“HUBERT : Comment est votre blanquette ?
LARMINA : Elle est bonne.
HUBERT : On me dit le plus grand bien de vos harengs pomme à l’huile.
LARMINA : Le cuisinier vous apportera un ramequin, vous vous ferez une idée.”
Le Caire, 1955
L’image de la blanquette est univoque, son histoire l’est moins. L’origine exacte du plat reste à déterminer : si l’imaginaire collectif la situe en Bourgogne ou en Picardie, pourvoyeurs historiques de plats ultra-caloriques, les historiens sont moins affirmatifs.

Dis, Vincent, tu fofottes un peu, non ?
La première trace écrite de la blanquette de veau se trouve dans un livre de cuisine de Vincent La Chapelle. Franc-maçon, écrivain culinaire, cuisinier de l’ambassadeur britannique à la Haye, du prince d’Orange, de Jean V du Portugal et de Madame de Pompadour, le sieur La Chapelle est passé à la postérité pour The Modern Cook, premier livre de cuisine de l’histoire. Traduit en français en 1735 sous le titre Le cuisinier moderne, cet ouvrage mentionne une recette d’entrée appelée “Veal Blanquets”. Constituée de tranches de rôti de veau, nappés de sauce blanche, c’est alors une manière distinguée d’accommoder des restes de viande rôtie. Au 18e siècle, les fours sont rares, le rôtissage de la viande est donc un privilège des classes sociales les plus aisées. Ainsi, les premières blanquettes de veau resteront cantonnées aux tables de l’aristocratie. La démocratisation viendra de Jules Gouffé, après le mitan du XIXe siècle. Son idée, révolutionnaire pour l’époque, est de faire mijoter des tendrons de veau crus dans un bouillon salé poivré, accompagné d’un bouquet garni, de petits légumes (carottes, poireaux, oignons grelots) et de champignons de Paris. A la fin de la cuisson, la viande est couverte de Béchamel. C’est à partir de ce choix de se baser sur de la viande crue, et de surcroît des bas morceaux, que la blanquette s’installe dans les habitudes de tous les foyers.
Longtemps servie avec des pommes de terre grenaille, c’est dans l’après-guerre qu’elle trouve son accompagnement actuel : du riz blanc. En l’état où nous la mangeons, c’est donc une tradition qui a moins d’un siècle. A l’ancienne, disent-ils. Un débat subsiste sur les meilleurs morceaux de veau à mettre dans une blanquette; certains ne jurent que par le tendron, partie abdominale du veau située juste sous la poitrine, contenant du gras, du maigre et du cartilage. D’autres s’en tiennent à l’épaule, coupée en gros cubes, les mêmes morceaux que pour le sauté de veau. Tous, en revanche s’accordent sur la cuisson (à la cocotte, à feu très doux, pendant plusieurs heures) et l’accompagnement (un riz blanc, long, pas agglutiné). Il se trouve encore des barbares pour croire en la cuisson en cocotte-minute; il existe en enfer, un cercle qui leur est réservé. En février 2016, un sondage OpinionWay commandé par Le Printemps de l’Optimisme donnait la blanquette de veau et le boeuf bourguignon plats préférés des français ex-aequo à 31% des suffrages exprimés : suivaient la choucroute (symbole de la droite germanophile qui se réunit chez Jenny, place de la République le 1er mai, l’OAS, la région PACA, Bruno Gollnisch) et le cassoulet (symbole de la gauche à accent, les radicaux-socialistes, le Sud-Ouest, Jean-Michel Baylet). La preuve, s’il en fallait, que la blanquette de veau n’est pas seulement un plat français, la blanquette c’est l’unité nationale, la blanquette c’est la France. Et pas n’importe quelle France, la France éternelle, celle de la force tranquille, celle qui refuse la chienlit, celle de la terre qui, elle, ne ment pas.
Les blanquettes à Paris sont aussi nombreuses que les troquets dès que paraissent les premiers frimas de l’hiver. Chaque boui-boui, trop heureux de faire son beurre sans trop de risques, met à la carte pour tout l’hiver sa blanquette de veau, souvient qualifiée d’un “à l’ancienne” dont on sait maintenant qu’il ne vaut rien. Dans les arrière-cuisines, les commis tamouls commettent des blanquettes sans caractère sur riz mal cuit et collant, quand ils ne se sont pas contentés de réchauffer un mauvais brouet sous vide acheté chez Metro. Nous gardons néanmoins un souvenir ému du Bistrot Paul Bert, rue Paul Bert dans le 11 et de sa blanquette de veau, servie dans une petite cocotte en fonte, les petits oignons, les grosses tranches de carotte, le tout saupoudré de persil. A côté, une portion de riz basmati aux légumes avec des échalotes et des petits dés de carotte. Quand on sait où trouver une telle blanquette, on peut mettre sa grand-mère à l’hospice et se passer de la visite mensuelle à maman.
Jean Louis Flandrin, La blanquette de veau. Histoire d’un plat bourgeois, Editions Jean-Paul Rocher, 2002, 90p (sur Amazon / Decitre / PdL)
Vincent La Chapelle, The Modern Cook, Gale Ecco Editions, 2010, 438p (sur Amazon / PdL)
Le Bistrot Paul Bert, 18 rue Paul Bert, 75011 Paris (par ici)
]]>Bref, les Tortues Ninja aiment la pizza. Ça tombe bien, nous aussi. Pas vraiment esthètes du goût, Leonardo et ses frères (qui n’ont que 15 ans) ne vous parleront pas de la pizza napolitaine, celle qui croque sous la dent, celle dont les parties noircies par le feu de bois vous renvoient à la part la plus primitive de notre humanité, celle qui nous rappelle que le feu est vie. Non, ce qu’ils aiment, c’est la pizza “comfort food”, celle qui arrive dans un carton imbibé de gras, celle qui soigne les coups de mou et les petites déprimes, celle qui s’allie à un pot de glace vanille macadamia. La pizza pour adolescent ce plaisir coupable dont l’excès devient synonyme de déchéance : on ne compte plus, au cinéma, les scènes dans lesquelles les canettes de bière et les cadavres jouxtent des restes de pizza.

Nu allongé sur le canapé
La pizza a pourtant une vocation sociale fondamentalement positive, c’est un des rares plats qui se partage. Alors qu’on est seul avec son kebab, en tête-à-tête avec son plat de pâtes, libre d’en choisir la composition et l’accompagnement, il y a nécessité d’un consensus sur la pizza. Les tractations qui précèdent la commande, la composition finale qui reflète les goûts de tout le monde jusque dans la découpe des parts (ce fameux débat de l’olive), le pack de mauvaise bière qui l’accompagne, tout cela en fait un authentique plat de gauche. Mais c’est aussi le premier plat que l’on peut manger sans nos parents, facile à commander elle arrive toute cuite avec son odeur si rassurante. Cette première pizza qui accompagne nos premières nuits chez nos amis, les premières cuites parfois, les premières amours aussi bref c’est le premier plat de l’indépendance.
Les Tortues Ninja c’est surtout l’histoire d’une bande de frères qui, comme tous les enfants de leurs âges, ne rêvent que de skate, de rires, de cette liberté qui se déploie en dehors de leur tanière. Confinés dans les égouts comme nous pouvions l’être dans nos chambres, maternés par un père adoptif des plus compréhensifs, ils s’ennuient souvent, se chamaillent, se fâchent mais se retrouvent toujours autour d’une pizza. Oui, la pizza est le plat de l’adolescence. Comme elle, la pizza est faite de mélanges; comme elle, elle peut être boursouflée, brûlée, fade, un peu grasse, un peu sèche, trop relevée, mal embouchée; comme elle, il en reste malgré tout toujours un souvenir heureux.
À l’image des kids de Larry Clark, les Tortues Ninja se retrouvent coincés entre la volupté des jeux de l’enfance et la responsabilité qu’exige l’âge adulte. C’est tout l’objet d’un des plus beaux romans sur l’adolescence : Les Lâches de Josef Skvorecky.

Cet ouvrage, quelque peu oublié mais d’une puissance à nulle autre pareille, raconte l’histoire de Danny : un jeune homme qui n’aime que le jazz et les filles. On n’est pas dans le New-York des années 90 mais dans la Tchécoslovaquie de 1945, pendant la chute du IIIe Reich qui abandonne ses franges pour protéger le VaterLand. Danny est amoureux de la belle Eva qui ne veut rien entendre. Alors Danny, qui ne comprend rien à cette guerre qui étouffe son quotidien, se munit d’une mitraillette pour impressionner sa belle ; à l’approche du premier char, il abandonne tout. Antithèse de Roger Murtaugh dans l’Arme Fatale, il est « too young for that shit ». Ce livre, d’une écriture belle et limpide, nous rappelle que malgré la trivialité de nos rêves, nous pouvons nous épanouir dans notre époque qui exige souvent plus de nous que ce que nous sommes en mesure d’offrir. Dans Les Lâches, Skvorecky fait sans doute plus fort (oui j’ose) que son compatriote Kundera dans L’Insoutenable Légèreté de l’Être : il écrit sur l’amour, il nous rappelle que l’idéalisme, la politique se sont souvent des notions dont il est difficile de se saisir, que parfois ces belles choses nous dépassent et qu’au fond tout ce que l’on a envie c’est de s’oublier comme Danny avec ses amis au fond d’un bar et de se laisser porter par les rythmes endiablés des saxos dorés.
Face aux événements qui vous réclament, il n’y a rien de déshonorant à être couard: Danny, malgré sa lâcheté, réalisera l’un des plus sublimes gestes d’amour.
Les Lâches, paru en 1958, est le premier roman de Skvorecky : censuré dès sa publication, il a entraîné une purge dans le milieu littéraire tchèque. Les dictatures n’aiment rien moins que la vie, la liberté, l’insouciance ; en un mot comme en cent, les communistes n’aiment pas les pizzas. Si Danny lui ne mange pas de pizza, c’est parce qu’il n’est pas italien et qu’en 1945, la ronde de Naples n’est pas encore partie à la conquête du monde. Pourtant, il est certain qu’il aurait aimé la pizza sans doute parce qu’aucun plat n’est aussi transgressif. Disruptif dans un monde diététique qui surveille sa ligne et son cholestérol, régressif pour le plaisir de manger avec ses doigts, roboratif à l’excès. Manger une pizza, c’est une affirmation de soi, c’est se foutre des conséquences, c’est une fuite en avant, c’est un acte qui conjugue lâcheté et révolution. Accompagnée d’une boisson gazeuse et alcoolisée, elle est le meilleur partenaire d’une soirée cinéma entre amis. Elle est à la pop culture ce que le fromage est au dessert, un compagnon souvent indispensable. Il n’y a pas de pizzeria décente en France, et ne vous fourvoyez pas à aller chercher cette pizza du bonheur à Naples, vous ne l’y trouverez pas. Cette pizza là, celle qui vous remet d’aplomb, se fabrique dans des arrière-salles dont vous ne voulez rien savoir, elle est transportée dans des hommes en uniforme qui bravent le froid, la pluie et le vent pour vous remonter le moral, elle arrive dans des cartons tachés de gras : cette pizza là n’est ni napolitaine, ni même italienne, pas particulièrement américaine, elle est internationale.
Maître Splinter rentre à la maison
Sachez qu’à New-York vous pouvez retrouver le Roy’s pizza au 154 de la 8e Avenue, les critiques Google sont bonnes, personnellement je n’y ai jamais mis les pieds. Vous y croiserez peut-être 4 tortues un peu folles qui vous rappelleront qu’avoir grandi dans les années 90 c’est sans doute ce qui aurait pu vous arriver de mieux.
Josef Skvorecky, Les Lâches, Gallimard, 1977, 384p (sur Amazon / PdL)
Jan Kounen, 99 Francs, 2007, 1h39m (sur Amazon / iTunes)
Michael Pressman, Les Tortues Ninja 2 : les héros sont de retour, 1991, 1h28m (sur Amazon / iTunes)
]]>Dans La Grande Bellezza donc, lors d’une soirée chez lui, sur la grande terrasse de son appartement, face au Colisée, Gep Gambardella – archange du Sorrentisme – reçoit Viola Bartoli dont on apprend au détour d’une conversation entre les autres invités qu’elle est une grande aristocrate romaine, veuve d’un homme qu’on devine capitaine d’industrie, mère d’un déséquilibré. Invitée à donner son avis sur la musique qui passe, elle répond “Per me l’unica scena jazz interessante è quella etiope / Pour moi le seul jazz intéressant est le jazz éthiopien”.
Il n’en fallait pas plus pour nous replonger dans l’étrange relation qu’ont entretenue encore l’Italie et l’Ethiopie. Au sortir de sa guerre d’unification, l’Italie prend soudain conscience de son retard sur ses pairs : la France, l’Espagne, le Portugal, la Hollande, la Grande-Bretagne possèdent des empires qui donnent sur toutes les mers. Seuls deux pays européens n’en ont pas ; l’Empire Allemand, tout juste proclamé à Versailles sur les cendres du Second Empire, et le jeune Royaume d’Italie sous le règne d’Humbert 1er. L’Italie se lance alors en 1885 dans la conquête de l’Abyssinie à partir de ses possessions érythréenne et somalienne. Premier échec après 10 années de guerre : à Adoua, au coeur du Tigré, dans le nord de l’Ethiopie, les troupes du général Baratieri sont défaites par les hommes de Menelik II. Suit le traité d’Addis-Abeba, aux conditions des éthiopiens. Repliés sur le plateau érythréen et dans leur colonie somalienne, les Italiens attendent leur heure.

Les deux Italies de Mussolini
Au cours de l’année 1934, de provocations en conflits de frontière, les incidents se multiplient sur les points de contacts entre les colonies italiennes et le royaume éthiopien. Fin 1935, après de vaines gesticulations à la Société des Nations, la communauté internationale, paralysée par la peur de la guerre, abandonne l’Ethiopie à l’Italie : Mussolini a les mains libres. C’est le début d’une longue série de renoncements qui se poursuivra avec l’Espagne, les Sudètes, l’Autriche. L’Italie transforme alors les terres conquises sur le territoire du Négus en colonies de peuplement. Mussolini imagine une Grande Italie qui s’étendrait sur les deux rives de la Méditerranée englobant la Tunisie et les côtes Nord de l’Egypte et de la Libye. Immédiatement après commencerait un empire Italien qui rassemblerait toute la corne de l’Afrique et la vallée du Nil – un peu sur le modèle de la France, de l’Algérie et de l’Afrique Occidentale Française. Pour servir sa propagande, Mussolini invite les plumitifs les plus talentueux du royaume à aller voir là bas comme l’Empire est beau : collaborera donc, entre autres, le Corriere della Sera. Il a deux journalistes à envoyer : le jeune Dino Buzzati et l’expérimenté Curzio Malaparte.
Buzzati part le premier ; de son séjour, il reste quelques articles qu’on peut lire dans un recueil paru début 2017 : Chroniques terrestres. On y trouve un joli portrait de Camus, des notes de ses voyages et des récits de combats navals en Méditerranée entre les flottes italienne et britannique. Buzzati n’a pourtant pas chômé en Ethiopie; il en rapporte aussi le manuscrit d’un roman qui fera grand bruit : Le Désert des Tartares.
Malaparte, parti seul au début de l’année 1939 inventorier les bienfaits de la colonisation italienne, se fait le chroniqueur du degré d’avancement du projet mussolinien “d’une Little Italy à fonder sur les hauts plateaux éthiopiens”. Il voyage en voiture, à dos de mulet, à pied, rencontre des ouvriers, un chef rebelle, des ascaris – ces supplétifs indigènes de l’armée italienne – et essuie parfois, de loin en loin, des tirs de rebelles, qu’il qualifie de simples voyous, de petits pilleurs. Son dessein épouse le projet mussolinien : il s’agit de gagner sur le monde des terres pour l’Italie, Malaparte affirme notamment que “l’Ethiopie n’est pas le Congo, le Sénégal, ni le Kenya : elle ne deviendra jamais une colonie au sens strict du terme mais un Empire blanc” ; c’est le modèle sud-africain qui inspire ce projet. Il se doit donc de raconter l’Abyssinie comme une Italie septentrionale, un pays où l’on trouve des ouvriers italiens (“Dans la Romagne d’Ethiopie”), des paysages d’Italie (“Les Dolomites éthiopiennes”) et par dessus tout, des morts italiens (“les morts d’Adoua, ensevelis dans nos cœurs”). Au fil d’articles aux titres univoques “L’Afrique n’est pas noire”, “Les villes de l’Empire Blanc”, “Afrique romaine”, “Ethiopie, pays chrétien”, il livre dans Voyages en Ethiopie un chef-d’oeuvre de la littérature collaborationniste. Sans la moindre contorsion, la moindre ironie, la moindre ambiguïté, il y fait le job, comme certain que Mussolini lit par dessus son épaule.
Deux autres livres néanmoins se cachent dans ce volume : il y a, certes, la correspondance de Malaparte avec son rédacteur-en-chef – on en fera ce qu’on veut, je crois que cela ne nous concerne pas – il y a surtout le Malaparte baroque et lyrique de la traversée depuis Naples, sous le regard de ce vieux “Vésuve [qui] fume sa courte pipe de terre”, jusqu’à “l’Afrique nue et maigre, […] cette terre nouvelle”, en passant par le passage nocturne du canal de Suez, ce Malaparte qui se mesure à la nuit africaine de Céline, le Malaparte capable de morceaux de bravoure semblables à celui-ci :
“Soudain, un je-ne-sais-quoi de tiède, de gluant, de jaune, frappe mon visage, tache mes mains et teint de safran l’épaisse broussaille. C’est le lever du soleil.”
En mai 1941, soit un an tout juste après Mers El Kébir, les anglais récidivent dans l’ingérence en aidant les troupes du Négus à bouter Mussolini hors d’Abyssinie. Deux ans plus tard, à Jimma, en Ethiopie, naît Mulatu Astatke, celui qui deviendra au cours des années 1970 le pape du jazz éthiopien. Envoyé par ses parents au Pays de Galles pour suivre des études d’ingénierie – quelle drôle d’idée ! – le jeune Mulatu s’inscrit à la place dans une école de musique. Elle le mènera à Londres, New York, Boston puis de retour à Addis-Abeba. Vibraphoniste, percussionniste, pianiste, clarinettiste, il touche à tous les styles : jazz, musique latine, musique traditionnelle éthiopienne. Connu des seuls initiés, il échafaude dans les années 60 et 70 un genre musical dont il deviendra le chef de file: l’éthio-jazz . Le grand public – votre serviteur, donc – le découvre grâce à sa participation à la bande originale de Broken Flowers de Jim Jarmusch en 2005. En 2009, paraît la compilation New York – Addis – London, qui résume une décennie de la vie de Mulatu Astatke.

La jeunesse moustachue d’Addis-Abeba
Le morceau-phare en est « Yegele Tezeta », qui est d’ailleurs le thème de Broken Flowers : un peu trop arrangé, pompier, à notre goût, un morceau qui sonne un peu trop folklorique, comme les merdes qu’a commis Archie Shepp à la grande époque de son complexe nègre. En revanche, l’étonnant “Girl From Addis Ababa” (1966) est probablement un des tous premiers hommages au tube bossa nova de l’année 1962. Notre préférence va néanmoins à « Tezeta », une longue plainte mélancolique au piano, vibraphone, contrebasse, habillé par deux saxophones superposés. Entêtants, planants, voluptueux, les cuivres reprennent, font et défont sans cesse un court refrain. En amharique, “tezeta” signifie “nostalgie” : c’est le nom d’un style musical, pendant est-africain des blues, saudade et autres musiques de la lamentation. A écouter aussi, l’inclassable « Lanchi Biye », porté par Tlahoun Gèssèssè, la voix de l’éthio-jazz, qui sonne comme un griot de l’Océan Indien, ou « Wubit » que Muluken Melesse écrase de ses lamentations bluesy sur fond d’afro-funk.
Il se trouve que Mulatu Astatke se produisait ce mercredi 13 septembre dans la grande salle Pierre-Boulez de la Philharmonie de Paris. A guichets fermés. Après quelques gesticulations et supplications, par la grâce d’un généreux mécène, voila Carte Noire installée sur un modeste strapontin dans un coin au 4e étage. Dans la salle, de belles éthiopiennes aux afros mousseux et aux attaches fines, si fines, promènent des airs princiers et des profils de pièce de monnaie. À vingt heures précises, sous une lumière bleue, Mulatu, vêtu d’une chemise noire brodée d’or, entre en scène d’un pas de septuagénaire. Il parle d’une voix basse, enrouée, voilée, comme un Mauriac nègre : il en a d’ailleurs le physique, cet indescriptible mélange d’intensité et fragilité. Il ouvre le concert aux congas et toute la délicatesse des micros est de nous laisser entendre ce qu’il fredonne à ses peaux. Du haut de ses 74 ans, il joue avec une grande économie de gestes. Son corps entier immobile jusqu’aux coudes, il laisse aller ses mains sur le cuir et nous émeut bien plus que son jeune et spectaculaire percussionniste, le nigérian Richard Olatunde Baker.
Mulatu égrène son répertoire avec beaucoup de délicatesse pour ses comparses : chacun son solo, le contrebassiste invente des sons jamais entendus avec une intensité inédite pour ce travailleur de l’ombre. Les solos, d’ailleurs, sont d’un exotisme rare : pour les décrire, seule me vient la métaphore cycliste. Le soliste part devant, tout seul, vaguement accompagné d’une très discrète section rythmique. Les autres musiciens quittent la scène, boivent, flottent, puis reprennent leurs instruments et peu à peu, l’un après l’autre, reviennent dans le jeu. Le soliste, menacé, n’a d’autre choix de monter d’un cran en intensité, en volume, chassé qu’il est par le gros de la troupe. Tôt ou tard, vient l’instant crucial où le groupe joue trop fort, trop vite, le soliste a beau s’époumoner, il est repris par le peloton, l’échappée est terminée. Hélas, ici comme ailleurs, il faut sacrifier à la modernité, un jeune rappeur sud-africain est invité à improviser au micro. Très vite à court de mots, l’aspirant répète “freestyle” et “no lyrics” : aucune inspiration, pas de scat – n’est pas Ella Fitzgerald qui veut. Heureusement, Mulatu y met un terme avec beaucoup de délicatesse et ferme le concert par un court rappel qu’il assure au piano ; place aux jeunes…
Il est 22h, il nous reste des envies d’Ethiopie que nous allons noyer au Négus, (52, rue de Montreuil, 75011 Paris). Depuis que nous savons que « Loin du coeur et loin des yeux / De nos villes, de nos banlieues / L’Ethiopie meurt peu à peu / Peu à peu« , la cuisine éthiopienne est une forme de résistance. Purs délices : des ragoûts de poulet, de légumes, de bœuf haché sur une injera, les joies de manger avec ses doigts, le café servi avec un caillou d’encens, la musique de James Brown. Sisay, le patron qui, tous les dimanches depuis 10 ans, donne des cours d’histoire de l’Ethiopie ici-même, est de Holeta, près d’Addis-Abeba, là où sont les châteaux des empereurs Éthiopiens. Il me demande, avec détachement, “Il a quel âge maintenant, Mulatu ?” Je n’ose pas lui répondre que Mulatu est éternel…
Curzio Malaparte, Voyage en Ethiopie, Editions Arléa, 2012, 257p (sur Amazon / PdL)
Dino Buzzati, Le désert des tartares, Editions Pocket, 2009, 265p (sur Amazon / PdL)
Dino Buzzati, Chroniques terrestres, Editions Robert Laffont, 593p (sur Amazon / PdL)
Federico Fellini, La dolce vita, 1960, 2h54m (sur Amazon / iTunes)
Paolo Sorrentino, La grande bellezza, 2013, 2h22m (sur Amazon / iTunes)
Roberto Rossellini, Rome, ville ouverte, 1945, 1h40m (sur Amazon / iTunes)
Mulatu Astatke, New York – Addis – London, Strut Records, 2009, 1h16m (sur Amazon / iTunes / Deezer / Spotify)
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