
Karl Brullov – The Last Day of Pompeii (Wikimedia Commons)
À la faveur de cet encore (bien trop) chaud début d’automne, nous ressortons de nos tiroirs le chapeau d’un article de Libération du 22 juin dernier, lequel nous avait paru suffisamment intriguant pour y être conservé :
“Déjà éprouvée par la vague de chaleur, la France pourrait connaître de brutaux pics de température, à la faveur de conditions atmosphériques caniculaires particulièrement propices.” («Effet sèche-cheveux», «heat burst» : ces phénomènes météo qui peuvent faire bondir le mercure en quelques minutes)
Comment ça, “à la faveur de” ?! C’est cool, ces “brutaux pics de température” qui menacent (qui menaçaient alors) le pays, en raison de “conditions atmosphériques caniculaires particulièrement propices” ?!
On se doute bien que non, que malgré ce faveur, l’autrice de l’article ne voit dans ce qu’elle décrit là rien de bien positif…
Il n’en reste pas moins que l’emploi d’une expression telle que à la faveur de, dans un énoncé où il n’est question que de prévisions alarmantes, ne va pas de soi. La locution prépositionnelle (ou préposition complexe) à la faveur de, en effet, est dotée d’un trait sémantique positif, qui laisse attendre autre chose que le pire. Voire plutôt quelque chose d’heureux, de souhaitable – de “favorable”1. Ainsi, l’emploi prototypique de à la faveur de (désormais ALFD), c’est celui qu’on trouve dans :
L’écrivain Boualem Sansal finalement libéré de prison à la faveur d’une grâce présidentielle (Titre du Journal de 7 heures, France Culture, 13 novembre 2025)
Ici, tous les voyants sont verts : une grâce présidentielle, a priori, c’est bien ; idem pour l’événement qui en découle, la libération de prison de l’écrivain.
Ceci dit, il n’est pas besoin que tout soit positif. Si on cherche bien (avec des requêtes ciblée sur le web), on trouve des occurrences telles que :
Écrit il y a plus de 70 ans, ce roman de Georges Simenon dépeint un personnage hors du commun, un comédien au succès indémontable qui est amené à faire un retour sur lui-même à la faveur d’une mauvaise nouvelle de santé. (livreshebdo.fr)
Au sein de cette « nation apprenante », parents et enseignants ont, à la faveur de la crise, connu un rapprochement inédit. (fr.wikipedia.org)
Il faut voir et entendre Guy Cornely s’enthousiasmer pour ” le gros ravet, l’insecte le plus gros du monde “, réapparu en Guadeloupe à la faveur d’un cyclone (lemonde.fr)
Loin que l’épidémie, simple « formalité », tourne les regards vers un autre monde, c’est sur cette terre même qu’à la faveur de cette catastrophe se prépare le redressement des torts et s’annonce la revanche des opprimés. (shs.cairn.info)
Mauvaise nouvelle de santé, crise, cyclone voire catastrophe : rien de tout cela ne peut être regardé comme proprement positif. Ce qui nous amène à préciser les conditions d’emploi de à la faveur de : dans des constructions du type
[à la faveur de X, Y]
ou
[Y à la faveur de X],
ce n’est pas tant ce à quoi réfère X – le “facteur favorisant” – que Y – le “résultat favorisé” – qui doit faire l’objet d’un jugement de valeur positif. De fait, dans les trois exemples cités ci-dessus, il est clair que le résultat en question est regardé positivement. Cette priorisation de la valeur positive du résultat favorisé par rapport à celle du facteur favorisant, on l’évaluera peut-être mieux à la lumière de l’exemple (forgé) suivant,
À la faveur de son immense succès, il a perdu le sens des réalités et s’est totalement effondré
qui nous paraît pour le moins étrange2. Plus difficile, en effet, de voir sous un jour favorable le négatif qui naît du positif que l’inverse.
C’est la logique du “À quelque chose malheur est bon”, telle que la dit le proverbe. Et à cette logique, l’emploi de ALFD s’accorde parfaitement. On en donnera quelques illustrations encore. On lit ainsi, dans un article de Philosophie magazine où sont livrés puis commentés divers témoignages de déboires ou échecs ayant mené les témoins concernés à “gagner en humanité” :
À la faveur de ce malheur, elle apprend à distinguer ce qui ne dépend pas d’elle, afin de mieux agir sur ce qui en dépend. Ce déplacement d’énergie typiquement stoïcien invite à accepter la limite de son pouvoir et à revenir de nos fantasmes de toute-puissance. (philomag.com)
Faveur, qui rime ci-dessus avec malheur, va jusqu’à rimer avec horreur – comme ci-dessous, où le bénéfice de l’horreur, c’est une prise de conscience (celle qui s’opère chez le personnage principal du roman de Conrad, Au cœur des ténèbres) :
Et peu à peu, à la faveur de cette horreur, les signes s’inversent : la noirceur diabolique n’est pas nécessairement là où l’on croit. […] c’est dans l’âme des Blancs qu’il faut chercher la véritable noirceur, le mal diabolique et ténébreux qui anime chacune de leurs actions et de leurs entreprises.
(shs.cairn.info)
Faveur s’accommode également de crime abominable, quand celui-ci est à l’origine d’une émancipation de la parole :
On tourne les pages avec une certaine émotion à la reviviscence du travail collaboratif qu’avait mené Michel Foucault en 19733, permettant à de jeunes chercheurs d’interroger les origines de notre société contemporaine dans ses marges afin d’exposer ce mouvement libératoire de la parole et des voix intimes, alors muselées, et qu’à la faveur d’un crime abominable on voyait émerger au xixe siècle. (shs.cairn.info)
Revenons à faveur et catastrophe. On ne résiste pas à l’envie de citer l’extrait suivant de l’ouvrage Herculanum et Pompéi dans les récits des voyageurs français du xviiie siècle4, pour la beauté (cruelle) de l’écho que se font à la faveur de et la réflexion d’un des voyageurs en question. Réflexion qui, formulée de façon très explicite, voire cynique (malgré le petit attendrissement de rigueur), est l’incarnation parfaite du “à quelque chose malheur est bon” :
Sans en chercher la « preuve », les voyageurs restent convaincus que c’est bien l’éruption de 79 qui a enseveli ces deux cités. Pour la plupart il ne s’agit là que d’un point de détail, l’essentiel étant que ces cités aient été ensevelies subitement et que, à la faveur de cette catastrophe, elles aient été conservées à l’abri des pillages et des « ravages des temps » pendant dix-sept siècles :
« En s’attendrissant sur le malheur qui a surpris tant d’infortunés habitans, et dévoré en un instant deux villes florissantes, disparues sous des torrens de flammes, on ne peut du moins que se féliciter du hasard qui nous les a rendues dans la même forme, et, si j’ose le dire, dans la même attitude où elles se trouvoient au moment de la catastrophe. C’est en quelque sorte un dépôt fidèle de tous les arts de l’antiquité, qu’elle (l’éruption) a mis à l’abri du ravage des temps, et qu’elle a plus certainement encore dérobé aux outrages et à la barbarie des hommes ». (books.openedition.org)
Sans compter que parfois, le bon, c’est juste le moins pire. Comme quand une tempête permet d’éteindre un incendie, ou “un affreux incendie” d’éviter “une plus affreuse catastrophe” :
Un incendie se déclare dans la cargaison et fait rage pendant plusieurs jours avant de s’éteindre à la faveur d’une tempête. (wikipedia.fr)
Certainement rapidement rétabli il entre dans Moscou avec la Grande Armée le 14 septembre, « sur les traces d’un ennemi vaincu évitant, à la faveur d’un affreux incendie, une plus affreuse catastrophe ». (duravel-histoire.fr)
(Parfois, la peste c’est mieux que le choléra – ou inversement).
Il n’empêche… Il nous semble que l’emploi de la locution ALFD passe quand même plus facilement quand facteur favorisant et résultat favorisé sont également positifs ; et qu’il y a, le plus souvent, une certaine réserve à l’utiliser si le facteur favorisant est franchement négatif. À cet égard, certains des exemples qui précèdent ont pu paraître un peu tant soit peu dérangeants.
Il nous reste à préciser un point important, à propos du caractère “positif” du résultat favorisé. Le jugement de positivité est toujours rattaché à une subjectivité, laquelle peut être celle du locuteur, responsable de l’énoncé, qui présuppose que ce jugement est largement partagé. C’est le cas le plus simple, le plus transparent. Mais il peut arriver aussi que la subjectivité à l’oeuvre soit celle d’un “personnage” que met en scène, d’une façon ou d’une autre, l’énoncé en question. Examinons ainsi ce début de présentation d’une bande-dessinée de J.-C. Tixier et Ohazar :
Ni date pour cette histoire. Ni lieu pour ce pays. Une dictature dirigée par un despote arrivé au pouvoir à la faveur d’un terrible coup d’état. Luana, Miguel, Alex et Antoine, quatre adolescents épris de liberté, qui ne peuvent se résigner à se soumettre au joug du tyran. (jeanchristophe-tixier.fr)
On comprend bien, ici, que le jugement de positivité associé – du fait de l’usage de ALFD – à l’arrivée au pouvoir d’un despote ne peut être que celui du despote lui-même (et de son camp). Et le processus d’interprétation est du même type dans les exemples suivants, avec des subjectivités qu’il faut aller chercher, du côté de “l’extrême droite” dans un cas :
De Menton à Montauban en passant par Carcassonne, à la faveur de nombreuses triangulaires, l’extrême droite pourrait ajouter plusieurs villes notables à ses gains du premier tour. (liberation.fr)5
ou du “détenu de 21 ans” dans l’autre :
Le détenu de 21 ans, incarcéré pour une série de cambriolages commandités depuis sa cellule, était sorti par la grande porte, le 7 mars : en voiture et encadré de deux complices grimés en gardiens de la paix, à la faveur de faux documents judiciaires grossièrement photoshopés et de probables complicités internes. (libération.fr)
Autrement dit, après “À quelque chose malheur est bon”, “Le malheur des uns fait le bonheur des autres”…
Mais il est temps de revenir à notre exemple de départ, pour lequel on aurait bien du mal à voir à quoi raccrocher un jugement positif, de quelque point de vue que ce soit. Et donc là, c’est autre chose qui se joue, dont on fait – peut-être un peu rapidement – l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme de “blanchiment sémantique”. Sachant qu’en linguistique, “blanchiment sémantique”6 renvoie à l’idée d’une usure progressive de formes qui perdent, au fil de leur usage, leur “couleur”, au sens de pouvoir expressif7.
Cet emploi “blanchi” de ALFD n’a d’ailleurs rien de nouveau, ni d’exceptionnel ; il nous est même totalement familier – et nous n’y prêtons, la plupart du temps, pas particulièrement attention8. On citera par exemple, dans un genre on ne peut plus neutre :
L’agencement poly-isotopique est ainsi multistable dans la mesure où les perceptions opposées (où l’on lit l’isotopie A comme foyer et l’isotopie B comme cadre, puis à l’inverse, l’isotopie B comme foyer, l’isotopie A comme cadre) se succèdent, l’émergence du changement de perception se faisant à la faveur d’éléments contextuels faisant basculer la perception. (books.openedition.org)
Une neutralité qui ne pose aucun problème particulier d’interprétation : on n’est en rien gêné par la présence de ALFD, on n’a pas du tout envie de sourire en disant finement, “Comment ça, ‘à la faveur de’ ?! C’est cool, cette émergence du changement de perception ?!”.
Ce qui, là encore, nous amène à préciser notre pensée : ce n’est pas tant le blanchiment de ALFD qui nous fait réagir que son blanchiment dans des contextes où tout (facteur favorisant aussi bien que résultat favorisé) apparaît sous un jour particulièrement défavorable ; autrement dit dans des contextes où, pour reprendre (à l’inverse) la métaphore utilisée plus haut, tous les voyants sont au rouge. C’est le cas dans notre exemple en exergue, comme dans les exemples suivants :
La catastrophe a presque toujours un aspect collectif ; on parle de catastrophe naturelle, de catastrophe humanitaire, historique, ces deux dernières étant souvent inextricablement liées comme dans le cas de la famine ou des grandes pandémies qui se développent à la faveur des guerres, mais en général il s’agit de phénomènes qui concernent de nombreux individus voire des collectivités entières. (hypotheses.org)
Les dégâts sont importants. C’est la faute de la boue qui, à la faveur d’éboulements et de rivières en crue, a déferlé, ravageant tout sur son passage. (franceinfo.fr)
Des exemples qui, là encore, ont (du moins pour nous) un “petit quelque chose” d’étrange, avec ce ALFD incrusté au beau milieu d’événements tous plus indésirables les uns que les autres.
Il nous semble ainsi que même “blanchi” (ou décoloré), ALFD garde une coloration positive sous-jacente qui peut facilement ressurgir à la faveur (!) d’éléments contextuels de couleur opposée, avec lesquels l’expression donne alors l’impression d’entrer en conflit. D’où la tentation, pour le lecteur, la lectrice, de se demander ce qu’il pourrait bien y avoir de positif dans ce qui est décrit.
Ce questionnement est peut-être encore davantage encouragé, dans notre exemple en exergue, par la présence de l’adjectif propice (“à la faveur de conditions atmosphériques caniculaires particulièrement propices”) : car si propice, tout autant9 que à la faveur de, peut se détacher de son sens premier positif (on parle ainsi sans difficulté de “climat propice aux fièvres”), le cumul des deux rend malgré tout plus tentant encore de rechercher ce dont il faudrait se réjouir.
Dans le dernier exemple, celui avec la boue, cette même recherche d’une interprétation positive est encouragée par la présence, cette fois, de la faute de, qui peut donner l’impression de personnaliser la boue ; et ainsi, d’en faire une actrice volontaire des dégâts qu’elle commet, et susceptible d’y trouver quelque plaisir mauvais…
Et enfin, pour la route, un dernier exemple inventé par nos soins pour tester la répugnance de l’esprit à “lâcher le morceau”, à se contenter d’une interprétation neutre, là où le conflit paraît trop flagrant. Un énoncé dont on vous laisse imaginer ce qu’il pousse à imaginer (en termes de contexte, d’amour du prochain) :
Il est mort dans des souffrances abominables à la faveur d’une terrible maladie
À l’origine de la notion de semantic bleaching, on se contentera de citer :
Givón T. (1979), On understanding grammar, Academic Press.
Sweetser, E. (1988), “Grammaticalization and Semantic Bleaching”, Proceedings of the Fourteenth Annual Meeting of the Berkeley Linguistics Society, pp. 389-405 (article disponible en ligne)

Virga clouds in Sweden (Wikimedia Commons)
En consultant le site de Libération, le 30 septembre au soir, nous avons croisé un titre d’article –
« Attaque à bord d’un vol Flydubai : qui est Smit Machchhar, le pilote indien poignardé par son collègue érigé en héros ? »
– qui ne pouvait qu’immédiatement nous ramener à ces “erreurs d’aiguillage” que nous affectionnons. Des “erreurs” que nous avons collectées, au fil des ans, sous une même rubrique, et que nous caractérisions, dans un billet de 2018, de la façon suivante :
“les erreurs d’aiguillage linguistiques sont pour nous ces moments de flottement où le lecteur (ou l’auditeur), s’engageant sur une voie qui n’était pas convenue, entrevoit fugitivement un sens qui n’était pas prévu”.
L’interrogation naïve, celle à laquelle il est difficile de résister, et qui a le mérite de mettre en évidence le mauvais chemin emprunté, ce serait ici : est-ce bien raisonnable d’ériger en héros le collègue poignardeur ?!
Interrogation à laquelle il est facile de répondre en disant que non, en fait, passé l’éventuel moment de flottement, on comprend bien que celui qui est érigé en héros, c’est le pilote indien poignardé, et non pas le collègue qui l’a poignardé.
La possibilité d’erreur d’aiguillage est en l’occurrence très clairement liée à ce que nous désignons comme “ambiguïté de rattachement”, dont nous avions donné déjà de nombreuses illustrations. Avec, pour le cas présent, une double possibilité de rattachement du syntagme adjectival érigé en héros, soit au syntagme nominal immédiatement précédent son collègue, soit au syntagme nominal plus complexe le pilote indien poignardé par son collègue.
Mais ce qui nous motive aujourd’hui à faire un nouveau billet de cet exemple qui n’a rien que de très classique1, c’est plutôt ce qui s’est “passé” ensuite. Sur le moment, nous nous sommes dit que peut-être, quand même, “quelqu’un” au niveau de la rédaction du journal allait se rendre compte de cette ambiguïté un peu fâcheuse – l’erreur d’aiguillage étant en outre facilitée par la tentation de rattacher érigé en héros au syntagme nominal le plus proche, et le plus simple. De fait, le lendemain après-midi, 1er octobre, le titre était modifié sur le site2. Très légère modification, par simple ajout d’une virgule :
Et là, nous nous sommes demandé : qu’est-ce qui fait que “quelqu’un” a pensé qu’en ajoutant une virgule, l’ambiguïté serait levée ? Et levée dans le bon sens ? A joué, sans doute, la pensée que séparer érigé en héros du tout proche son collègue allait régler l’affaire en coupant le lien (non voulu) entre les deux syntagmes. Sauf que séparation par une virgule ne signifie absolument pas absence de rattachement possible3 ; et que par ailleurs, si coupure du lien il y avait, elle vaudrait tout autant pour le syntagme auquel érigé en héros est censé se rattacher, le syntagme le pilote indien poignardé par son collègue. Bref, c’est raté. Mais cette foi dans le pouvoir de la virgule nous émeut, et nous donne l’occasion – c’était là, en fait, la motivation du présent billet – de revenir à une ancienne erreur d’aiguillage, où l’art de la virgule atteignait, dirions-nous, un sommet. Nous vous laissons la (re)découvrir, si le coeur vous en dit, ici-même.

“La sécheresse frappe les animaux”, Wikimedia Commons
Peut-être êtes-vous, peut-être n’êtes-vous pas, passé·e à côté de la polémique “Yann Barthès et la canicule” (en deux épisodes, racontés ici).
Peut-être trouvez-vous, ou pas, que trop de lignes déjà y ont été consacrées.
Quoi qu’il en soit, nous y ajouterons encore notre petit grain de bling. En quelques lignes seulement, et non pas à propos des propos eux-mêmes, mais de leur transcription. Et sur un point absolument négligeable, sans grand rapport avec la “mauvaise blague”. Mais au cas où, au milieu de tout ça, ça pourrait en faire sourire, malgré tout, certain·es…
Et donc : nous lisons, dans divers médias en ligne – dont certains déplorent régulièrement le déclin de la langue française, la baisse du niveau d’’orthographe, le laxisme de l’Éducation nationale en la matière – la transcription suivante de paroles de Yann Barthès (présentateur de l’émission “Quotidien” sur TMC). L’extrait qui nous intéresse est le suivant :
Nous avons encore chaud. Tous ! Tous chauds ! Tous !
Et plus particulièrement encore, dans cet extrait, la très brève séquence “Tous chauds !” :

Capture d’écran sur le site de Télé 7 Jours

Capture d’écran sur le site de Public

Captures d’écran sur le site du Figaro TV Magazine

Capture d’écran sur le site du JDD
Capture d’écran sur le site de Frontières
Alors certes, la retranscription de l’oral à l’écrit n’est pas toujours évidente dans une langue comme le français, où la graphie introduit de la complexité, en particulier en imposant de faire des choix entre plusieurs possibilités indifférenciées à l’oral. Nous en avions déjà vu, il y a quelques années (en des temps d’autre calamité), de jolies illustrations, qu’il s’agisse d’un problème de singulier vs pluriel (De la liberté…) ou de découpage en mots de la chaîne sonore (Erreurs minuscules, suite).
Mais donc, dans le cas qui nous occupe, quel est le “problème”1 ? Un problème d’accord malencontreux, avec une incidence sémantique certaine2. Un problème que vous avez toutes et tous déjà identifié, et sur lequel nous n’allons pas nous appesantir. Simplement – et en clin d’oeil au Cahier d’activités des Linguistes atterée·es – nous vous proposons un petit exercice ludique d’avant les vacances :

Fata Morgana observée en août 2022 entre l’Archipel des Glénan et Bénodet (Wikimedia Commons)
Tugdual Denis, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, était l’un des invités des Matins de France Culture, le 17 juin dernier. Interrogé sur l’hégémonie culturelle actuelle de la droite, il fait une réponse qui montre qu’il en sait long sur le phénomène des fata morgana :
Moi je pense que c’est une illusion et je prends d’ailleurs dans le livre1 la métaphore des fata morgana les fata morgana ce sont des mirages dit supérieurs qui résultent de la superposition d’une couche d’air chaud sur une couche d’air froid2 normalement c’est l’inverse dans les mirages c’est une couche d’air froid sur une couche d’air chaud et donc ça donne dans certains endroits de la planète avec des conditions atmosphériques un peu particulières comme la baie des Chaleurs au Canada le détroit de Messine entre l’Italie et la Sicile ou les Glénans par exemple en Bretagne d’ailleurs au large de chez Vincent Bolloré ça donne des cargos qui volent dans le ciel des maisons à l’envers enfin des phénomènes optiques tout à fait impressionnants et pour moi la couche d’air chaud pour la droite ce sont les bonnes ventes de certains essais ce sont les audiences de certaines chaînes d’information un allant général dans le débat public et la couche d’air froid qui est pourtant bien importante et réelle ce sont les politiques publiques il ne se passe rien de droite dans ce pays sur la fiscalité des entreprises sur la gestion des flux migratoires sur le programme de l’Education Nationale et je pense que ça donne à la fin une illusion effectivement de cette hégémonie culturelle.
Après deux billets de juillet, l’un en 2021, l’autre en 2025, Tugdual Denis nous donne une nouvelle occasion d’évoquer cette “dissonance cognitive” que nous avions, déjà, associée à l’usage de certaines métaphores. Des métaphores liées à une représentation dichotomique – et manichéenne – du temps qu’il fait : chaud et soleil c’est bien (c’est du beau temps), froid et pluie/nuages c’est mal (c’est du mauvais temps)3.
La métaphore dont il est question ici est un peu plus originale, et fait intervenir un phénomène optico-atmosphérique qui fait rêver. Mais sinon, les ressorts de base sont les mêmes : l’air chaud, c’est bien, l’air froid, c’est pas bien (bien et pas bien, du moins, du point de vue de celui qui s’exprime). Et quand on entend ça peu après un premier épisode caniculaire encore plus précoce que les années précédentes, on se dit que la dissonance est toujours d’actualité.
À précocité de l’épisode, précocité du billet : billet de juin cette fois. Et pour l’étoffer un peu, nous mentionnerons également la façon dont Libération, dans un article du 19 juin – en plein, donc, dans la “2ème canicule”, celle qui sévit encore – fait un titre sur le “coup de froid entre Donald Trump et son alliée Georgia Meloni”, en référence à la détérioration brutale de leur relation.
Sauf que… Pour une fois, par rapport à tous les exemples qu’on avait relevés jusqu’à présent, où la métaphore semblait, comme on le disait, “passer ‘comme une lettre à la poste’ “, “sans que lien avec le réchauffement climatique ne soit perçu, pensé”, la prise de conscience du lien entre métaphore et actualité caniculaire est bien là. Elle se manifeste par le clin d’oeil de l’étiquetage : Clim, ça donne à penser que finalement, ce n’est pas si mal, un coup de froid…

Capture d’écran à l’arrivée sur le site aliens.gov
Nous découvrons l’existence d’un nouveau site web de la Maison Blanche, mis en ligne depuis le 29 mai dernier : le site aliens.gov, dont le ressort principal – autant qu’ignoble – est la polysémie du mot alien en anglais.
Dans notre dernier billet, nous évoquions les glissements rendus possibles par la polysémie du mot femme : des glissements a priori non délibérés, et qui, (presque) invisibles, n’en sont pour autant pas tout à fait anodins.
Dans le cas du site de la Maison-Blanche, le glissement est tout à fait délibéré, ostensible, et rien moins qu’anodin. Il se fait là entre les deux sens principaux du nom alien, tous deux très actifs en anglais américain : le sens d’ “extraterrestre”, ou celui de “personne étrangère”, d'”étranger”, tels qu’ils sont donnés par le dictionnaire abrégé Cambridge Essential American English 1 :
Les contextes d’usage sont généralement bien distincts : science-fiction pour le premier, administration (State Department) pour le second – le nom étant alors souvent associé aux qualificatifs resident ou non-resident.
En faisant une petite recherche internet sur la collocation resident alien, on tombe immédiatement sur une série télévisée américaine récente (2021) de science-fiction, qui déjà jouait sur la polysémie de l’expression : intitulée précisément Resident Alien, celle-ci met en scène un extraterrestre qui, après s’être posé en catastrophe sur Terre, devient résident d’une petite ville du Colorado en prenant l’apparence du médecin local. Dans cette série, l’alien/extraterrestre, dont le but initial était d’éradiquer l’humanité, s’humanise au fil de ses rencontres, et abandonne son projet. Tout autre est la petite musique distillée par le site gouvernemental, qui joue des glissements entre sens administratif et science-fictionnel de alien pour mieux déshumaniser les aliens dont il est question.
Cette visée déshumanisante se concrétise d’ailleurs au détour d’un “détail” technique, à travers l’usage qui est fait, dans le déroulé du texte, du pronom it, normalement réservé à la référence au non-humain2 :
If you’ve witnessed an Alien abduction, do not be alarmed.
The Alien is in good hands.
We will take care of it… and return it safely to its place of origin.
On notera que le choix même de it pour désigner un extraterrestre n’a rien d’une évidence : E.T., l’extraterrestre de Steven Spielberg, avait pour sa part droit – sans pourtant avoir pris forme humaine – à être désigné par le pronom he.
Citons encore, allant dans le même sens d’une déshumanisation de ceux qui n’auraient qu’un “semblant” d’existence humaine :
They’ve shopped in the same stores, attended the same classes as our children, and lived seemingly normal human existences.
Le procédé de déshumanisation emprunte ainsi une voie un peu nouvelle (on n’ose dire “originale”), en comparaison avec les procédés habituels consistant à puiser dans l’imagerie des criminels, barbares et autres sauvages (autrement dit, des “à peine humains”), ou bien dans celle du non-humain animal, en particulier du côté des animaux dits “nuisibles”3, sans compter le recours à diverses images inspirées de “phénomènes naturels” dont il faudrait se prémunir4
Ce recours à l’imagerie extraterrestre, tout étonnant (pour le moins) qu’il nous paraisse, ne l’est pas tant aux États-Unis, où le site aliens.gov surfe sur la vague de la passion pour les histoires d’OVNI et autres “phénomènes aériens non identifiés”. À partir du 8 mai 2026, juste trois semaines avant la mise en ligne d’aliens.gov, le gouvernement Trump a “déclassifié” et commencé à “révéler” au grand public, dans un souci affiché de “transparence”, des centaines de témoignages d’observations de phénomènes inexpliqués, rassemblés au cours des 80 dernières années. La base de données, qui continue à s’enrichir de nouveaux récits et de nouvelles photos5, est accessible grâce à un onglet dédié sur le site du Department of War – un onglet UFO (pour Unidentified Flying Objects) qui apparaît, qui plus est, au plus haut niveau du site :
Tout ceci participant à la mise en place d’un suspense, et faisant une parfaite toile de fond pour la chasse aux extraterrestres promue par le site aliens.gov6… Avec, apposée sur ce dernier, l’étiquette en lettres vertes DECLASSIFIED qui fait explicitement le lien avec le site du Department of War.
Le procédé est à la fois grossier et habile. Il a pu décevoir de nombreux “chasseurs d’ovnis” qui, au moment de la résolution du suspense, se sont sentis floués. Mais par ailleurs, le jeu sur le mot alien est mené de façon suffisamment maligne pour que la possibilité de double lecture soit toujours maintenue : si toutes les apparences visuelle, graphiques, vont dans le sens de l’interprétation “extraterrestre”, le texte est rédigé de telle sorte qu’en sous-texte soit sans cesse évoquée l’autre interprétation.
On ne va pas répertorier ici tous les prolongements du jeu sur la polysémie de alien7, avec d’un côté les codes de la science fiction, et de l’autre l’actualité des arrestations brutales menées par la police de l’immigration états-unienne (ICE). On se contentera de mentionner encore, du côté de la science-fiction, l’usage de termes tels que encounters (rencontres)8 ; ou encore invade (envahir)9. On remarquera également le soin particulier apporté au choix des mots pour que l’évocation évidente des expulsions d’étrangers reste compatible avec le versant “extraterrestre” : ainsi, dans l’extrait cité plus haut, le verbe générique return (renvoyer) est préféré à deport (expulser), ou l’emploi de place (lieu) à celui de country of origin (pays d’origine).
La levée du (faux) mystère se fait tardivement. Elle s’esquisse déjà, en tout petits caractères, en légende – “Source: ICE • Immigration Arrests” – d’une carte puis d’un tableau d'”Alien arrests“. Mais c’est seulement à la toute fin qu’est établie l’équivalence entre “Aliens” (subitement entre guillemets) et ILLEGALS (clandestins – tout en majuscules).
THEY WEREN’T LITTLE GREEN MEN.
These “Aliens” are the millions of ILLEGALS who invaded our country under the cover of darkness.
Avec l’injonction finale à les expulser :
Deport them all.
Là s’arrêtera notre brève analyse de ce glaçant écho que fait, à notre précédent billet, l’actualité trumpienne10.
Beaucoup déjà a été dit, à quoi nous vous renvoyons. Citons entre autres :
Et pour en finir avec aliens.gov :
On se dit que le pire, c’est qu'”ils” ont dû bien s’amuser.
Aliens.gov, ou quand la rhétorique xénophobe se fait ludique et cynique – d’autant plus cynique que ludique.
Ne pas, pour autant, se laisser envahir (!) par un sentiment de découragement ; et lire peut-être l’essai de Denis Saint-Amand : Contrer le rire fasciste.
Un portrait de Libération du 27 avril dernier, consacré à Hélène Arnault – “musicienne, femme de Bernard Arnault” – commençait par ces lignes :
Indomptable. Même Bernard Arnault, l’imperator de LVMH, première fortune de France, 7e mondiale, le tout-puissant devant lequel s’inclinent Macron et Trump, n’a pas de prise sur cette femme. C’est la sienne, Hélène, celle dont il parle à ses proches, ces temps-ci, d’un souffle désarmé : «Comprenez que je ne maîtrise pas tout…»
De cette femme à la sienne : nous nous sommes demandé s’il n’y avait pas là un tour de passe-passe particulièrement réussi. À moins qu’il ne s’agisse d’un glissement parfaitement involontaire – c’est d’ailleurs le plus probable. Et qui passe parfaitement inaperçu. Sauf pour des yeux comme les nôtres, qui au lieu d’accepter de glisser se laissent arrêter par la moindre aspérité.
Mais quel est le glissement ? Et où est le problème ?
Le problème, c’est de passer de cette femme à la sienne comme si, justement, il n’y avait pas de problème. Or le mot femme est polysémique : il peut renvoyer, soit à un être humain de sexe féminin (sens 1), soit à une personne de sexe féminin qui est mariée (sens 2)1. Et ça ne va absolument pas de soi de passer d’un syntagme nominal (cette femme), où le mot femme relève du sens 1, à un pronom possessif (la sienne), lequel reprend implicitement le même nom femme, mais compris cette fois dans son sens 2. En effet, le pronom possessif la sienne est utilisé “à la place” du syntagme nominal sa femme, lui-même valant pour la femme de Bernard Arnault – le lien conjugal étant, dès lors, aussitôt convoqué.
Cette question de la polysémie de femme a fait l’objet, dans l’ouvrage collectif Entre elle et lui2, d’un texte intitulé “Fille de, femme de”, auquel vous pouvez accéder en cliquant ici.
Le glissement de sens entre cette femme et la sienne, dans notre exemple, permet d’aborder sous un nouvel angle le caractère problématique de cette polysémie.
Notons qu’en l’absence de pronominalisation, ça ne serait pas non plus tout à fait évident de glisser d’une femme à l’autre. Ainsi, même si le nom femme était répété – et au-delà de la gêne éventuellement suscitée par cette répétition –, un léger trouble accompagnerait la double occurrence rapprochée du mot femme dans des sens différents :
Même Bernard Arnault n’a pas de prise sur cette femme. C’est sa femme, Hélène […]
Mais le simple fait qu’on puisse s’autoriser à utiliser un pronom dans ce type de configuration est plus révélateur encore des risques de confusion entre les deux sens3.
Qu’on puisse ainsi passer d’un sens à l’autre, pour un nom polysémique, nous paraît tout à fait singulier4. Avec femme, ce n’est pour autant pas extra-ordinaire. Au-delà de l’exemple à l’origine de ce billet, on en glane facilement de (plus ou moins) semblables sur le web.
Avec la même configuration – configuration du type cette femme, c’est la sienne (ou la mienne, ou la tienne)5 – on mentionnera par exemple ce commentaire d’un tableau de Georges de La Tour, Job raillé par sa femme :
Devant lui, une femme brandit une bougie. Son visage n’exprime ni compassion ni tendresse, mais un mépris cinglant. Cette femme, c’est la sienne. (Artedusa)
Ou bien ce témoignage sur le site Vie de merde :
Aujourd’hui, je tombe sur un forum féminin où une femme échange sur son mec qui passe pour un fainéant et s’endort avec les poules dès la nuit tombée. Cette femme, c’est la mienne et je travaille comme un fou pour ramener l’unique salaire de la maison. VDM (VDM)
Ou encore, sur une note plus littéraire, dans une lettre inédite de Juliette Drouet à Victor Hugo :
[…] je suis bien coupable, mais je suis bien à plaindre, car je suis jalouse, et de qui ! de la plus belle, de la plus douce, de la plus admirable femme de la terre, et cette femme c’est la tienne. (Internet Archive)
On citera également cet extrait du commentaire d’un court-métrage publicitaire, où le passage du sens 1 au sens 2 est explicité par une glose (son épouse venant reprendre la sienne) :
Dans le court-métrage de Tiffany & Co. dévoilé pour la campagne Celebrating Love Stories Since 1837, un homme parle d’elle. D’une femme forte. […] On croit qu’il évoque une autre. Une muse, peut-être. Une héroïne, sûrement. Plot twist tendre et tremblant : cette femme, c’est la sienne. Son épouse. (Go Out!)
Sachant que le statut matrimonial sur lequel s’appuie le sens 2 peut n’être plus d’actualité… :
On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ça l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps. (Le mariage, nouvelle de Philippe Vienne)
… ou ne pas l’être encore :
– Mais ce n’est pas de cela qu’il est question. Dites-moi, monsieur, que faites-vous dans cette maison ? Quelle est cette femme que je viens de voir tout à l’heure avec vous ?
– Cette femme ? c’est la mienne.
– La vôtre…
– Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à l’heure.
– Bon, je vois qu’elle ne l’est pas encore ! (L’enfant de ma femme, roman de Ch. Paul de Kock)
Le fonctionnement serait le même dans des configurations proches, où le pronom possessif est séparé de cette femme par une simple ponctuation6. On illustrera cette femme, la mienne en passant d’une interview dans Le Parisien à une “suppliciante question” lacanienne :
Il a suffi d’une idée pour que tout redémarre ?
D’une idée, mais surtout d’une femme et d’un homme ! Cette femme, la mienne, j’ai eu beau lui rétorquer que je trouvais un peu benêt le thème de « Roméo et Juliette », elle m’a convaincu du contraire […]. (Le Parisien)
Qui est cette femme, la mienne ? Cette suppliciante question est au cœur d’un nouage entre l’image qu’a d’elle l’époux et la parole, qui forme la matière de la conversation entre les époux, laquelle s’interrompt, […] (Lacan Quotidien)
Pour cette femme, la sienne, on convoquera un extrait de roman en ligne, et un commentaire de la nouvelle Coups de couteau de François Mauriac :
Chez les amis, le soir, elle a des absences. Son regard se perd, elle ne parle plus. Belle comme elle n’a jamais été, songeant à autre chose, à quelqu’un peut-être. Cette femme dont la présence est si forte, cette femme, la sienne, se coule dans une galaxie muette et étrangère. (Numilog)
une nuit dans une chambre, un homme pleure et révèle à sa femme son amour pour une autre, sans se douter un instant que sa confession puisse heurter sa partenaire de vie, dont il considère qu’elle est entrée en mariage comme on entre en religion. Sans se douter non plus que cette femme, la sienne, ait pu vibrer ailleurs aussi… (Babelio)
Il y a aussi, bien sûr, l’expression faire de cette femme la sienne (la mienne / la tienne), qui a le mérite de suggérer, par l’emploi du verbe faire, l’action par laquelle une femme de sens 1 est transformée en femme de sens 2. On en trouve, sur un site de L’Église réformée vaudoise, un exemple fort intéressant :
Et c’est précisément David qui occupe le centre de cette tragédie ; lui qui a ravi la femme d’un autre. Cet autre s’appelle Urie ; Urie fait partie de ces « vaillants hommes » (2 Samuel 23.39) qui défendaient David au prix de leur vie, alors que David était pourchassé par Saül, le roi en place à ce moment-là. Urie était donc l’un de ces hommes dévoués qui prenaient tous les risques pour la protection de David. Cependant, des années plus tard (cf. 2 Samuel 11), alors que David est enfin devenu roi, il remarque une jolie femme et la désire de tout son cœur ; problème : cette Bath-Shéba est mariée à l’un de ses fidèles parmi les fidèles, Urie. Qu’à cela ne tienne, David la fait venir et la couche dans son lit. Ensuite, afin de faire de cette femme la sienne en l’épousant, il fait tuer Urie. Et c’est justement de cette alliance honteuse que naîtra Salomon … puis Jésus, un millénaire plus tard. (eerv)
Intéressant du point de vue du récit. Mais aussi, plus linguistiquement, par les jolis entrelacements de sens : de la femme d’un autre (sens 2) on passe à une jolie femme (sens 1), laquelle est mariée, ce qui amène David à faire tuer le mari pour pouvoir faire de cette femme (sens 1) la sienne (sens 2) en l’épousant.
Jolis entrelacements linguistiques sur un tel fond de brutalité possessive dans les moeurs que les passages d’un sens à l’autre finissent par conduire à un brouillage des frontières : la femme de au sens 2, n’est-ce pas aussi un peu la femme au sens 1 qui est à…, qui appartient à… ?
De fait, l’expression faire de cette femme la sienne peut également s’employer sans qu’il soit question de mariage, comme en témoigne l’exemple suivant (commentaire à propos d’un roman de Peter James) :
Depuis, une seule obsession l’envahit : faire de cette femme la sienne… Il la suit sur les réseaux sociaux et sur les parcours de ses courses, s’inscrit à ses cours d’entraînement sportif…
Il n’aura de cesse de briser sa vie, son bonheur afin qu’elle soit à lui .. (Babelio)
L’obsession du personnage masculin, ici, ce n’est pas d’épouser la femme qu’il poursuit, mais qu’elle lui appartienne, qu’elle soit à lui (comme le dit précisément le commentaire). Plus précisément, ce que cet exemple met en évidence, c’est que la polysémie de femme fait de faire de cette femme la sienne une expression ambiguë : dans l’interprétation qui s’impose ici, il n’y a plus, ni suggestion de mariage à travers le verbe faire, ni passage d’un sens à l’autre du mot femme (le pronom possessif la sienne relevant du même sens 1 que cette femme)7.
Et bien sûr, cette ambiguïté vaut également pour les autres constructions mentionnées plus haut (du type cette femme c’est la sienne ou cette femme, la sienne) : même si tous les exemples qu’on avait vus jusqu’à présent allaient clairement dans le sens de l’interprétation “matrimoniale”, la sienne peut, dans d’autres contextes, ne rien dire d’autre que la propriété/possession. Ce qu’illustre l’exemple suivant, où cette femme, c’est la sienne ne dit pas les épousailles… mais un simple achat :
Et là vient le meilleur. Il s’ACHETE une femme qui remplit tous ses désirs de réconfort, sexe, ménage virtuel, qui le coache, fait son succès, achète des cadeaux pour sa nièce -une robe rose, et les deux lui font répéter quatre fois qu’elle est jolie!!!!-
Cette femme, c’est la sienne, il l’a achetée, et quand elle le quitte, elle a la décence d’en avoir fait un homme réalisé (publié au moins) et tourné vers l’avenir……… (Madmoizelle, à propos du film Her de Spike Jonze)
Remarquons que dans ce cas, où seul le sens 1 de femme est en jeu, la transposition avec homme – cet homme, (c’est) le sien – fonctionnerait tout aussi bien (du moins, linguistiquement parlant8). Remarquons également qu’en anglais, la traduction directe par this woman is his devient possible, quand pour nos exemples précédents, la traduction aurait nécessité le recours à wife (this woman is his wife).
Dans un autre ordre d’idée (et en “débordant”, cette fois, le regard linguistique) : on ne peut pas ne pas vous partager le trouble qu’on a ressenti, au cours de nos requêtes sur le web, à la recherche d’occurrences de cette femme, (c’est) la sienne (la mienne / la tienne). Très souvent, on tombe sur des contextes où il est question de violence envers la femme dont il est affirmé qu’elle est la sienne (la mienne / la tienne). Et ce, que le mot femme relève nettement du sens 2… :
Les femmes battues…
Les femmes ne sont pas davantage préservées : « S’il n’a pas le droit de bucher sa femme qui l’insulte de haut en bas, c’est vraiment malheureux, d’autant plus que cette femme c’est la sienne. » S’en étonne le journaliste en 1900 de la Vallée d’Auge. « Cela dit beaucoup sur la société d’alors…, mais cela dit aussi sur notre société d’aujourd’hui, les violences conjugales sont toujours d’actualité », a constaté Christine Le Callonec, […] (Dans un article de Ouest-France, à propos de faits divers publiés dans la presse entre 1850 et 1950)
Eloigné du domicile familial, Franco ne cesse d’y revenir : cette femme, c’est la sienne, ces deux gamins aussi. Il en fait des poupées de chiffon qu’il manipule et brise chaque fois. A travers plusieurs genres (le thriller, le fantastique, le drame psychologique), Francesco Costabile réussit parfaitement le pari de parler de la violence, de sa transmission et des blessures indélébiles qu’elle cause. (Dans un article du Canard enchaîné, à propos de Familia, film de Francesco Costabile sur les violences conjugales)
L’homme, dans cette affaire, a une raison tout à fait secrète et particulière de redouter le partage ou la perte de son amour, car c’est déjà le scénario qu’il a vécu avec sa mère au cours de l’œdipe. Cette femme, la sienne, elle est à lui, il l’a choisie, épousée, lui a souvent fait un ou plusieurs enfants, et tout écart lui paraît un outrage sans pareil à punir ! (Chapitre d’un livre de Christiane Olivier, L’Ogre intérieur, intitulé L”enfer des violences familiales”)
… ou bien que l’interprétation reste relativement indécidable (le statut matrimonial étant possible, mais finalement peu pertinent au regard de la dimension de propriété/possession) :
Il était une fois un homme triste
A cause et parce que sa meuf est partie.
Alors il fait le conard en se disant qu’elle pourrait revenir.
Pour lui cette femme c’est la sienne
Dans maintenant après ses peines et sa haine
Malgré que ça soit sa reine
Après l’avoir coincée chez un mec
Et avoir pointé un gun devant lui,
Après avoir tiré, cinq secondes après l’avoir vu tomber,
La regretter.
Après sa mort
Il a jeté tous ses futurs je t’aime dans une caisse d’aime. (Sur le site Slam Ô Féminin)
En France, le spot TV de 2009 aborde le thème des violences psychologiques à travers une narration et une esthétique hyperréalistes. La Voix (réalisé par Jacques Audiard) met en scène le quotidien d’une femme qui fait du shoppingdans un centre commercial, commande un café, croise des amies dans l’escalator vers le parking… banalité contrebalancée par le sentiment d’angoisse latente créé par les mouvements de caméra (donnant l’impression qu’elle est suivie) et les propos dénigrants de la voix off masculine (« Cette femme, c’est un vrai boudin… Elle fait tout pour se faire draguer, c’est une vraie traînée … Cette femme a des copines, mais elles sont aussi connes qu’elle… »).
Ici, la dramatisation se joue à travers le crescendo de la tension narrative et l’hyperréalisme de la situation mise en scène, dont on pense qu’elle va aboutir sur une agression dans le parking du centre commercial, mais qui se clôt sur le thème de l’emprise psychologique (avec l’affirmation « Cette femme, c’est la mienne » au moment où la main de l’homme se pose sur sa nuque [image 4]). (Dans un numéro de la revue Semen)
On s’arrête là pour l’instant (c’est déjà beaucoup plus long que prévu !). Suite à venir (du moins, l’intention y est) dans de prochains épisodes…

A starling murmuration at Rigg – Wikimedia Commons
[Nous sommes très heureuses de publier ici la suite que propose à notre billet Tout ce que les Français décident (ou pas) notre collègue Michelle Lecolle, enseignante-chercheuse à l’université Sorbonne Nouvelle.]
Ce que veulent, ce que pensent, ce qu’attendent, ce que décident, ce que votent les Français ? Les hommes et femmes politiques, mais aussi les journalistes politiques le savent – ou du moins disent le savoir, comme le détaillait un récent billet Bling.
Les certitudes affichées à cette occasion et l’utilisation de ces certitudes comme base de raisonnement ne passent pas totalement inaperçues auprès des auditeurs, téléspectateurs, lecteurs, citoyens, qui, lorsqu’ils en ont l’occasion, affichent parfois leur agacement. C’est pourquoi on a souhaité revenir ici sur la question, d’une part en élargissant les cas d’emploi et d’interprétation de la désignation Les Français, d’autre part en détaillant les éléments qui guident la ou les interprétations, enfin en dégageant des critères qui permettent d’étayer, le cas échéant, le sentiment d’une généralisation abusive. Aux exemples cités, on se propose donc d’en ajouter d’autres, issus de différentes situations.
Tout d’abord, ces quelques énoncés, en contexte de campagne électorale (ici, la campagne présidentielle française de 2017) :
(1) Les Français veulent de la sincérité (Nicolas Dupont-Aignan)
(2) Les Français veulent des élus qui assument leur convictions (Laurent Wauquier)
(3) Les Français veulent essayer autre chose (Marine Le Pen)
Comme le dit Le Stagirite (créateur de contenus d’analyse politique sur youtube), qui les rapporte et les commente, la formule n’est pas tant affaire de rapport à la vérité que de recherche de conviction : dans une démarche rhétorique, il s’agit surtout d’emporter l’adhésion, ici en se basant sur l’argument, non vérifiable, du grand nombre, et même de la totalité (de Français).
Le même les Français (Français auxquels sont prêtés des raisonnements, intentions, demandes, émotions parfois) s’observe chez nombre de journalistes politiques, intervieweurs et commentateurs de l’audiovisuel.
(4) « Il y a aussi les ministères dont le budget augmente. Ce sont en particulier les ministères régaliens comme par exemple le ministère de la défense. Ça correspond à une demande des Français. Est-ce qu’au moins vous vous réjouissez de ça ? » (sur LCI le 19/01/2026, le 19/01/2026 ; question du journaliste Guillaume Roquette au député Éric Coquerel, président de la commission des finances, à propos du budget 2026 et des batailles parlementaires des mois précédents).
(5) Les Français se disent « on a un président, on le connaît pas, il est jeune, il a obtenu une large majorité au deuxième tour de l’élection présidentielle, maintenant voyons comment il travaille ». (Karine Bécard, journaliste politique de France Inter, sur BFMTV, 2017 – cité par le Stagirite).
Même formulation, même référence non sourcée à les Français et, pour tout dire, même procédé rhétorique chez les politiques et les journalistes, en dépit de leur différence de rôles en démocratie.
Poursuivons dans ce panorama général avec la déclaration suivante qui, cette fois, mentionne des sondages – dont, cependant, on ne connaîtra pas le contenu :
(6) Les sondages disent : les Français veulent de la stabilité (Cnews, 1er février 2026)
À toutes fins utiles, rappelons que des sondages, quels qu’ils soient, ne portent que sur un échantillon (c’est-à-dire une partie), au sein duquel la réponse de la majorité n’est… que celle de la majorité – donc une partie de l’échantillon. Synecdoque tout/partie double et interprétation visionnaire de ce que veulent les Français – cela relève de la divination !
Enfin, ce titre, qui comporte un les Français globalisant :
(7) Changement climatique : les Français attendent davantage d’actions de la part des pouvoirs publics (Banque des territoires, le 14/11/2025),
est suivi d’un chapeau puis d’un texte, destinés à rapporter les résultats d’une étude quantitativement argumentée. Voici le chapeau :
(7’) Près des trois quarts des Français se disent inquiets face aux conséquences du changement climatique, selon le baromètre 2025 sur les représentations sociales de la transition écologique publié ce 13 novembre par l’Ademe. Pour plus de la moitié d’entre eux, les actions mises en œuvre en France depuis l’Accord de Paris sur le climat, il y a dix ans, ne sont pas à la hauteur des enjeux. Près de 8 Français sur 10 pensent que leur territoire sera obligé de prendre des mesures importantes dans les prochaines décennies pour s’adapter au changement climatique.
À partir de ces cas de les Français en parole politique et médiatique, et sans prétendre épuiser les diverses valeurs sémantiques de les Français, on s’intéressera à plusieurs caractéristiques, selon des points de vue partiellement indépendants entre eux, mais qui, combinés, permettent de tracer des différences. Il nous semble utile de distinguer :
1. le fait qu’on exprime une propriété, un fait général, une habitude (par exemple, sur le modèle exploité par des linguistes dans des exemples devenus canoniques (et inspirants) : « les singes aiment les bananes », « les castors construisent des barrages », « les vaches mangent de l’herbe », « les Alsaciens boivent de la bière » : « les Français mangent des cuisses de grenouille » – pas tous, dit-on), ou bien au contraire, comme dans tous les cas cités auparavant, un fait conjoncturel, un dire, une opinion ;
2. qui parle ? Un homme ou une femme politique, dans le cadre d’une rhétorique de campagne, un-e journaliste politique, un-e journaliste rapportant une enquête, un-e chercheur-e ?
3. la structure de la phrase – par exemple les Français comme sujet (le plus fréquent), objet, complément de nom – et surtout ce qu’on dit à cette occasion des Français, c’est-à-dire le verbe ou plus largement le prédicat utilisé : est-ce qu’on rapporte des émotions, des paroles (disent/ont dit), des souhaits, des pensées (se disent, pensent) supposées personnelles voire intimes et en tous cas individuelles, comme en (4-7), ou encore ici :
(8) […] Je reviens des territoires et les Français sont très inquiets”, rapporte pourtant Frédérique Puissat. (publicsenat.fr), cité par Bling.
Par ailleurs, est-ce qu’une expression (adverbial, nom, déterminant : (pour) la plupart, la majorité, une partie) opère une partition sur l’ensemble figuré par les Français comme en (7’) ou en (9), exprime explicitement la totalité (tous, chacun) comme en (10) ou, au contraire, n’y a-t-il aucune spécification ?
(9) Le Baromètre de la confiance politique, vague 16 (février 2025), réalisé par OpinionWay pour le CEVIPOF, met en lumière une défiance politique forte et structurelle en France : 74 % des Français déclarent ne pas avoir confiance dans la politique (source : les 10 propositions de TIF (Transparency International France) pour les élections municipales, 2026).
(10) « Tous les Français suivent le 14 Juillet ! C’est notre Fête nationale ! On a envie de montrer notre savoir-faire », s’enthousiasme le commandant Alex, pilote de Mirage 2000 D. (Aujourd’hui en France, 13/07/2019)
4. le contexte textuel ou situationnel : est-il question de comportements observables, comme en (7’), et même quantifiables ? La référence aux Français est-elle accompagnée d’un raisonnement, d’une argumentation ? Est-ce qu’on rapporte et commente (sérieusement) des résultats d’élections, des sondages ? C’est le cas en (9), et ici :
(11) Au plus fort de la mobilisation et peu après les débuts du mouvement, les Français étaient majoritaires à soutenir les gilets jaunes, avec 72 % d’approbation, selon un sondage Elabe réalisé le 5 décembre 2018. (La Croix, 6/08/2019)
Terminons par (12) et (13), où est directement rapporté le résultat d’un vote1 :
(12) En 2005, lors du référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe, les Français se sont exprimés pour le « non ». Mais […] (Commentaire de lecteur, la Nouvelle République, le 10/06/2025).
(13) [vote des vice-présidents à l’Assemblée Nationale, 2025] Yaël Braun-Pivet «souhaite» que ce vote aboutisse notamment à « deux vice-présidents issus du Nouveau front populaire, deux du socle commun et deux de l’extrême droite, donc du RN ». « Je m’opposerai toute ma vie au RN et à ses idées, mais sur le plan institutionnel, les Français ont voté pour eux et ils doivent avoir leur juste place », a-t-elle justifié. (rapporté par le Figaro, le 1er octobre 2025).
On le voit, les Français présente une situation presque inextricable dans laquelle l’interprétation du syntagme pluriel procède de la combinaison de nombreux paramètres dans lesquels le déterminant défini pluriel (les) et la pluralité elle-même sont décisifs.
À partir de ces éléments, on cherchera à mettre en évidence les questions concernant :
(i) la relation entre les individus éléments du groupe désigné par les Français et le groupe lui-même (voir infra),
(ii) la quantité (de Français) évoquée,
(iii) le rapport de l’énoncé à la vérité ou à la réalité,
en observant chemin faisant la relation entre (ii) et (iii).
Précisons-le tout d’abord : l’adéquation du discours à la vérité ou la réalité ne rentre pas dans le champ d’investigation du/de la linguiste. Cette dernière peut en revanche s’intéresser à ce qui est dit dans le discours de cette adéquation – au contexte qui la légitime ou aux justifications et arguments invoqués.
Comme signalé précédemment, en déclarant savoir ce que veulent, pensent les Français, les hommes ou femmes politiques ne se préoccupent guère de la vérité de ce qu’ils énoncent, ni en termes de quantité de Français convoqués – s’agit-il de « les Français » ou de « des/certains Français » ? (point (ii)) – ni réellement en termes de contenu et d’interprétation ; de leur côté, les énoncés journalistiques prêtent également des souhaits et des pensées aux Français. Dans les deux groupes, la différence s’apprécie alors selon la présence ou l’absence d’un raisonnement destiné à justifier l’affirmation, et plus généralement la possibilité offerte au récepteur de vérifier – la mention de sondages faisant aussi parfois office de justification, comme en (6), (7), (9), (11), de manière plus ou moins étayée et convaincante (chacun-e appréciera les contrastes).
Mais un autre élément d’analyse intervient (point (i)) : il s’agit de la distinction entre une appréhension distributive (« chacun », « chaque individu ») ou collective (« tous en bloc ») de l’ensemble désigné par les Français. On peut alors, selon le critère 3, apprécier le prédicat ou le qualificatif attribué à les Français : les sentiments, émotions, souhaits, volontés, paroles relèvent en principe de l’individu. À l’opposé, les décomptes et la mention d’une partie, un pourcentage (70% des Français, une majorité des Français) s’opèrent sur le groupe (collectif) en tant que tel.
Mais les choses ne sont (de nouveau) pas si simples : en effet, la répartition distributif/collectif ne se lit pas toujours aisément, mais surtout elle peut être dépassée. On trouve ainsi dans l’exemple (14) un mixte remarquable (mais fréquent) des deux modes d’appréhension. En effet, les 27 milliards d’euros mentionnés correspondent à l’addition, c’est-à-dire la mise en commun (collectif) des sommes versées à chaque Français (distributif) :
(14) Permettez-moi maintenant de vous parler de l’évolution de la dette pour chacun des Français. Le Gouvernement s’enorgueillit de redonner 27 milliards d’euros aux Français sur le quinquennat, à travers la suppression de la taxe d’habitation et les diminutions d’impôts à venir (Assemblée Nationale, 07/2019).
Il est donc fréquent dans le cadre de raisonnements d’ordre quantitatif (sondages, votes, études démographiques ou économiques) que l’opposition entre appréhension collective et distributive soit remaniée ; s’opère alors une sorte de dialectique plus ou moins simple qui mêle la prise en compte des individus et le résultat de l’addition desdits individus. C’est ainsi que, en (12), les Français se sont exprimés pour le « non » signale qu’une majorité s’est dégagée dans le groupe (collectif), elle-même calculée sur un total de votes individuels – ce qui n’est pas exprimé explicitement mais inféré ; et que, en (13), si on laisse de côté une synecdoque tout/partie courante (et non sans intérêt politique), les Français ont voté pour eux donne à voir une relation, somme toute simple, entre l’expression par le vote de chaque Français (individu) et le résultat qu’on en tire en termes de groupe (collectif).
Ces exemples contrastent avec (15) :
(15) « Les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner » (Bling)
Comme l’expriment les autrices du billet, l’association du verbe décider au résultat de cette supposée décision est tout bonnement impossible pour deux raisons combinées : d’abord parce qu’elle articule un fait individuel (une décision) à une conséquence qui ne peut porter que sur le collectif (la majorité) ; et surtout parce que, à la différence des implications directes et dépouillées de commentaires mentionnant le vote des Français, l’énoncé interprète rétroactivement, pour chaque Français, sa décision à partir d’une interprétation sur le résultat collectif.
C’est prêter à chacun-e beaucoup de pouvoir !
Concluons.
Les Français, on les sollicite, on les qualifie, on leur impute des dires, des sentiments ; on peut aussi les fantasmer. Ce qu’on désigne par Les Français peut être l’addition de Français individuels, une partie du tout des Français, et bien d’autres choses encore.
Mais parcourir le chemin labyrinthique de ces jeux et discordances intéresse peut-être… les Français.
Anscombre Jean-Claude (2001), « Dénomination, sens et référence dans une théorie des stéréotypes nominaux ». In Cahiers de praxématique 36, p. 43-72.
Bacot P., Desmarchelier D., Rémi-Giraud S. (éds) (2012). Chiffres et nombres dans l’argumentation politique. Mots. Les langages du politique 100, https://journals.openedition.org/mots/20807.
Kleiber Georges (1988), « Phrases génériques et raisonnement par défaut », Le Français moderne 56, 1-2, p. 1-15.
Kleiber Georges (1989), « Le générique, un massif ? », Langages 94, p. 73-113.
Laparra Marceline (1987), « Degrés de l’explicitation de la lecture générique de certains syntagmes nominaux dans un corpus de langue orale », Recherches linguistiques 12, p. 113-131.
Lecolle Michelle (2020), « Expressions nominales de la pluralité. La France, les Français, le peuple français : propriétés partagées et différences », Academic Journal of Modern Philology 9, p. 131-142.
Lecolle Michelle (2022), « Pluralité dans les expressions nominales : grammaire, sémantique, pratiques discursives », Verbum 1, p. 3-16.
On entend, de la part de (plus ou moins) jeunes locutrices :
E., 4 ans (en désignant un feutre) : “Tu peux prendre lui.”
I., 6 ans (en parlant de robes) : “Je veux que tu laves elle, mais elle je vais la mettre demain.”
P., 18 ans (avec un pot de burrata à la main) : “Quand tu vas acheter de la burrata, faut pas acheter elle.”
[Billet rédigé en collaboration avec Juliette Thuilier, collègue linguiste & de bureau]
Ce qui nous amène à nous interroger : est-ce que le “bon français” se perd “chez les jeunes” ?
Parce que si on ouvre une grammaire, par exemple La Grande Grammaire du Français (GGF, p. 1062), on lit que :
Dans l’usage déictique, [le pronom personnel fort de 3ème personne] ne peut désigner qu’un humain […] En emploi déictique ou ostensif, les pronoms personnels et démonstratifs semblent se distribuer de façon complémentaire : les référents animés pour les premiers, et inanimés pour les seconds.1
Autrement dit, quand l’interprétation du pronom dépend de la situation d’énonciation2, on ne s’attend pas à trouver les pronoms personnels lui pour désigner un feutre, ou elle pour désigner une robe, mais plutôt les pronoms démonstratifs celui-ci/là et celle-ci/là3.
On attendrait donc plutôt :
Tu peux prendre celui-ci/là4
Je veux que tu laves celle-ci/là, mais celle-ci/là je vais la mettre demain5
Faut pas acheter celle-ci/là
Des attentes qui ne nous empêcheront pas d’écarter notre interrogation rhétorique de départ, puisque nous ne nous plaçons pas dans une perspective normative, qui institue une façon de parler comme la bonne façon de parler, mais plutôt dans la perspective des linguistes attéré·es : le français évolue, tout simplement ! Et notre seule ambition ici est de revenir sur une évolution – aussi remarquable que peu remarquée6 – que nous avons commencé d’observer depuis au moins une dizaine d’années : une innovation dans les emplois des pronoms elle et lui, à l’oral, chez les jeunes locutrices et locuteurs. Notre hypothèse étant qu’ils viennent “prendre la place” des pronoms démonstratifs celle-ci/là et celui-ci/là.
Voyons-en quelques exemples encore, récemment glanés :
C’était moi qui devais avoir elle [à propos d’une crêpe]
C’est lui, mon abricot ?
Y a une marque de kombucha qu’il a faite Squeezie, c’est pas elle [en montrant une bouteille de kombucha]. Lui [le kombucha contenu dans la bouteille] j’en ai bu un peu ça a un goût de bière.
Auxquels on ajoutera les j’prends lui, tu prends lui, ah moi j’préfère lui, ah j’préfère lui moi, lui il est vraiment bon des jeunes locutrices de la vidéo suivante sur Facebook7 :
La première pensée qui vient à l’esprit, c’est que ce qui est nouveau (et qui nous saute aux oreilles), c’est d’employer les pronoms forts elle et lui8 pour désigner des référents inanimés (feutre, robe, abricot ou crêpe, kombucha ou burrata, ou boisson testée dans la rue9 ). On aurait ainsi affaire à une tendance à l’aplanissement de la distinction animé / inanimé pour les pronoms personnels forts de 3ème personne.
Or comme l’avait déjà remarqué la linguiste Anne Zribi-Hertz dans un article de 2000, les pronoms personnels forts peuvent s’employer, en français standard, pour désigner des référents inanimés. On citera par exemple :
La guerre a emporté avec elle tous nos espoirs de jeunesse.
Ce bureau occupe à lui seul beaucoup de place.
Plusieurs enregistrements étaient en possession du procureur Starr. On entend Monika Lewinsky sur deux d’entre eux.
Les pronoms elle et lui (ou elles et eux) sont donc capables de renvoyer à un référent inanimé sans que cela soit perçu comme déviant. On remarquera cependant que dans les trois exemples cités ci-dessus, il ne s’agit pas d’un usage déictique, mais anaphorique, dans lequel le pronom renvoie à un antécédent (souligné dans les exemples). On remarquera également qu’il est difficile, voire impossible, d’y remplacer elle, lui ou eux par celle-ci/là, celui-ci/là ou ceux-ci/là :
*La guerre a emporté avec celle-là tous nos espoirs.10
Ce qui nous amène à formuler les choses autrement. Ce qui serait nouveau, ce n’est pas tant la possibilité d’employer elle et lui pour désigner des référents inanimés que l’extension de cet emploi à des configurations qui jusqu’à présent, dans le français standard, n’étaient pas concernées : des configurations dans lesquelles, “normalement”, ce seraient les pronoms démonstratifs celui-ci/là et celle-ci/-là qui devraient être utilisés.
L’une de nos jeunes informatrices (I., 6 ans) confirme d’ailleurs cette idée d’un délaissement des pronoms démonstratifs en formulant les choses de la façon suivante : “celui-ci c’est beaucoup trop long, personne dit ça”. Ou comme le dit une autre informatrice (A., 18 ans) : « C’est plus rapide, elle ».
On remarquera par ailleurs que notre hypothèse selon laquelle elle et lui viennent remplacer celle-ci/là et celui-ci/-là permet de rendre compte d’un autre motif d’étrangeté, que nous avons passé jusqu’ici sous silence : le fait que les pronoms forts elle et lui puissent apparaître comme compléments directs de verbes comme prendre, laver ou acheter. Parce que laver elle, prendre lui, même pour des animés, ça n’est pas dans la norme. Toujours dans la Grande Grammaire du Français, en effet, il est dit que « les pronoms personnels forts sont difficilement compléments directs d’un verbe » (GGF, p. 1059). Ils apparaissent après une préposition (je mange avec lui), dans des constructions clivées (c’est elle que je lave), présentatives (c’est lui mon frère) ou avec dislocation (je l’aime bien, elle), mais pas directement après un verbe (?j’aime bien elle)11. Autrement dit, tu laves elle ou je préfère lui, à propos d’inanimés, c’est a priori “encore moins standard” que c’est lui, c’est pas elle, lui j’en ai bu ou lui il est vraiment bon. Mais c’est là où notre hypothèse intervient, et permet d’expliquer pourquoi nos exemples attestés ne semblent marquer aucune différence dans l’acceptation de l’une ou l’autre construction. Les pronoms démonstratifs, en effet, ne sont pas soumis au type de contrainte qu’on vient de voir, qui pèsent sur les seuls pronoms forts : tu laves celle-ci ou je préfère celui-là ne posent pas plus problème que c’est pas celle-ci ou celui-là, il est vraiment bon. Et donc, si elle et lui remplacent celui-ci/là et celle-ci/-là dans tous leurs contextes possibles, ils peuvent naturellement apparaître comme compléments directs d’un verbe. Là encore, donc, grande unification – et simplification !
On est loin cependant d’avoir fait le tour des emplois innovants de elle et lui. En particulier, on s’est focalisé jusqu’ici sur les emplois déictiques, alors que les jeunes locutrices et locuteurs innovent également dans les emplois anaphoriques, comme on le voit dans les exemples attestés ci-dessous :
[Après avoir évoqué plusieurs sujets, dont un sujet de politique européenne] Je préfère lui.
[Après qu’il a été question des avantages du livret LDDS sur le livret A] Je préfère garder lui.
[Après avoir évoqué le cas d’une amie inscrite en section « urbanisme » de son école d’art] Y avait une autre section qui lui plaisait beaucoup, mais elle a eu elle.
[Après avoir détaillé les deux exercices du partiel, et regretté une erreur faite dans le second] J’aurai peut-être 7 à lui, 8 à l’autre.
[En racontant le déroulement d’une partie de poker] La dernière carte qu’il a posée ça aurait pas dû être elle.
Il s’agit bien ici d’emplois anaphoriques, puisque le référent inanimé auquel renvoie le pronom fort elle ou lui n’est pas “montré” en contexte, mais a été simplement évoqué précédemment dans le discours. Ces exemples, pour autant, ne correspondent pas au type d’exemples que mentionnait Anne Zribi-Hertz : elle et lui, en effet, pourraient y être remplacés sans difficulté par celle-ci/là ou celui-ci/là12.
Les emplois de elle et lui semblent donc bien gagner du terrain, dans des configurations non seulement déictiques, mais également anaphoriques, avec pour corollaire le recul des emplois de celle-ci/là et celui-ci/là. Au lieu de se demander si le bon français se perd chez les jeunes, on se demandera : jusqu’où le mouvement d’extension de elle et lui ira-t-il ? Celle-ci/là, celui-ci/là subsisteront-ils encore dans quelques générations ?
Anne Abeillé et Danièle Godard (dir.) (2021), La Grande Grammaire du français, Arles, Actes Sud.
Anne Zribi-Hertz (2000), “Les pronoms forts du français sont-ils [+animés] ? Spécification morphologique et spécification sémantique”, in M. Coene, W. De Mulder, P. Dendale, Y. dʼHulst (eds.), Traiani Augusti vestigia pressa sequamur. Studia linguistica in honorem Lilianae Tasmowski, Milan : Unipress, pp. 663-680.

Open Bar – 1re tournée, de Fabcaro © Éditions DELCOURT, 2019 (avec leur aimable autorisation pour la reproduction)
Le 18 mai 2025 (le temps passe vite), nous entendions sur France Inter, de la part du (alors) ministre des relations avec le parlement Patrick Mignola (à propos de la composition de l’Assemblée nationale, suite aux élections législatives qui avaient eu lieu près d’un an auparavant) :
“Les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner” (Questions politiques)
Les politiques sont très doués pour savoir ce que veulent les Français (voir une publication récente). Sans que “les Français” s’y reconnaissent forcément. Des fois oui, des fois non, ça dépend, c’est selon les sensibilités politiques de chacune et chacun. Mais là… est-ce qu’il y a vraiment des Français qui, au moment d’aller voter pour les dernières législatives, se sont dit : tiens, et si je votais pour qu’il n’y ait pas de majorité pour gouverner ?
Dire que “les Français ont décidé ceci”, qu’ils “veulent (aiment / préfèrent / pensent…) cela”, c’est s’exposer à formuler une généralisation abusive. Une généralisation autorisée, cependant, par l’emploi même – un emploi dit “générique” – de la description définie les Français1.
C’est le propre, en effet, de l’emploi générique de souffrir les exceptions :
Du point de vue sémantique, la généricité (“les enfants”) se distingue de la quantification universelle (“tous les enfants”) par les exceptions qu’elle accepte. Il n’y a rien de contradictoire à dire : “Oui, j’aime les enfants, mais pas ceux qui sont mal élevés”. (Beyssade 2025, p. 279)
Des exceptions qui, d’ailleurs, peuvent n’être pas tant des exceptions. Il est bien connu dans la littérature linguistique sur la généricité qu’un énoncé générique non seulement accepte des exceptions, mais qu’il arrive que celles-ci soient plus nombreuses que les cas vérifiant la généralisation2 :
Plus notable encore, un énoncé générique ne requiert aucunement qu’une majorité des instances de l’espèce vérifie la propriété qu’on lui attribue. Ainsi dira-t-on que “les oiseaux pondent des œufs”, bien que seule la moitié d’entre eux, au plus, le fassent : les oiseaux femelles ! Ou encore que “les Français mangent des grenouilles”, alors que bien peu de Français le font, et toujours de façon très occasionnelle. (Ibid.)
De cette absence de majorité requise, les Français mangent des grenouilles est une parfaite illustration. On en donnera comme autre illustration la déclaration suivante :
Les Français ont signé cette pétition [contre la loi Duplomb] (Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, sur France Info, le 20 juillet 2025)
– sachant qu’à ce moment-là, la pétition en question comptait environ 700 000 signatures3.
Et pourtant, l’impression – l’illusion – de majorité est largement exploitée, quand il est question d’interpréter les souhaits, attentes, motivations des Français. Yaël Braun-Pivet ne s’en prive pas quand elle affirme, deux jours plus tard, sur la même antenne :
Il y aura un débat dans l’hémicycle, c’est ça que les Français veulent (sur France Info, le 22 juillet 2025)
C’est juste un débat (et non pas l’abrogation de la loi) que les Français veulent, vraiment ?4
On citera encore, dans des courants d’inspirations diverses (au-delà du fameux “Les Français sont des veaux” gaullien) :
«Les Français veulent plus de sécurité et moins d’immigration», a affirmé ce mardi sur CNEWS le nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau (cnews.fr, 24 septembre 2024)
Les Français veulent que Lecornu compose en priorité son gouvernement avec la droite (lefigaro.fr, 25 septembre 2025)
“Les Français veulent Jordan Bardella premier ministre”, assure Laure Lavalette, porte-parole du RN (rmc.bfmtv.com, 2 juillet 2024)
Les manifestations du 10 et du 18 sont le signe que les Français ont décidé de relever la tête, de ne plus se laisser faire. (reporterre.net, 4 septembre 2025)
[…] Je reviens des territoires et les Français sont très inquiets”, rapporte pourtant Frédérique Puissat. (publicsenat.fr)
Mais revenons à notre énoncé de départ, “Les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner”, qui présente un cas de généralisation encore différent. Pour comprendre la différence, on le comparera à un énoncé plus simple tel que :
Aujourd’hui, les Français ont décidé d’élire François HOLLANDE à la Présidence de la République. (CNIP, 6 mai 2012)
Pour le second énoncé comme pour le premier, il y a un décalage entre décision collective et décisions individuelles. Ainsi, personne à soi seul ne peut décider “d’élire François Hollande”, puisque l’élection est le fruit d’une action collective. Pour que Hollande soit élu, il a néanmoins fallu qu’une majorité de celles et ceux qui sont allés voter ait décidé de voter en ce sens. Dans le cas du premier énoncé, en revanche, il est fort peu probable que le résultat des élections corresponde à la somme de décisions individuelles du type “voter de telle sorte qu’il n’y ait pas de majorité pour gouverner” (ce qui supposerait que tout un·e chacun·e soit allé·e voter dans le souci de le faire différemment “des autres”, supposant à son tour que les un·es ait une vision de ce que vont voter “les autres” – et nous entrainant dans un cercle infernal autant qu’absurde5.). C’est-à-dire que pour ce type d’énoncé, le décalage entre décision collective et décisions individuelles est beaucoup plus évident : le résultat des élections est dû à l’éparpillement des votes, sans qu’aucun groupe (ni majoritaire, ni même minoritaire) ne l’ait proprement décidé.
Que la formulation soit identique, cependant, ouvre à toutes les (sur)interprétations. Si les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner, c’est peut-être que les Français sont irresponsables ? Que les Français font n’importe quoi (et qu’on peut semoncer les Français ?).
Mentionnons encore :
« Les Français ont décidé de rendre le pays ingouvernable » (estrepublicain.fr, 21 juin 2022)
(Oui, décidément, les Français font n’importe quoi.)
Les Français ont décidé de ne confier la majorité absolue à aucune des forces politiques en présence. (Post sur X de Ian Boulard, député du groupe Droite Républicaine)
(Ou bien peut-être les Français seraient-ils, finalement, de fins stratèges ?)
Beyssade, Claire (2025), “Sexe fort mais genre faible”, in Le Draoulec, A. & Péry-Woodley, M.-P., Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français, éditions de l’Aube, pp. 277-285.
En tombant sur cette affiche pour l’exposition Héros & Héroïnes au château de Foix, nous nous réjouissons de ce que notre blog ait un tel impact sur la vie culturelle régionale. À tout moment (!), c’est la lecture de notre billet d’il y a quelques années, Pataquès et joyeux bordel, qui a amené les organisatrices et organisateurs de l’événement à mentionner les héroïnes à côté des héros…
Le premier moment de réjouissance passé, nous nous demandons cependant (parce qu’en termes d’égalité, on n’est jamais trop sourcilleux) : pourquoi héros et héroïnes, plutôt que héroïnes et héros ?
Alors certes, on pourra nous dire que ce qui est en jeu ici, c’est juste un principe prosodique qui veut qu’en français (comme dans d’autres langues), c’est le mot le plus long (au sens de : avec le plus de syllabes) qui se place en dernier. On appellera cette préférence, en ce qui concerne les coordinations de noms (communs ou propres) désignant des personnes, le principe “Paul et Virginie”.
De même que seront invoquées, dans d’autres circonstances, des questions d’euphonie : pas de choc des voyelles, pas d’hiatus [oe], [ae], [ie]. Et sur ce plan phonique encore, l’exemple de Paul et Virginie marche bien – pour éviter, donc, [viRʒiniepɔl] .
On pourra nous le dire, donc, mais on aura du mal à y croire. À cause de Roméo et Juliette (qui viole à la fois le principe Paul et Virginie et le principe d’euphonie1 ) ; de mari et femme (idem2 ). À cause de tous les cas où, même si du point de vue de ces mêmes principes, les deux mots coordonnés sont à égalité, le masculin vient en premier : Tristan et Iseult, frère et soeur, père et mère, papa et maman, papy et mamie, etc. Autant de paires ordonnées selon l’ordre le plus évident, le plus transparent – l’ordre “naturel”.
Et tété à la source même, dès l’apprentissage de la lecture.
C’était le cas au siècle dernier :
Quoique, quand même :
C’est toujours le cas (réédition de “méthode traditionnelle”, ou pas) :
Même si, quand même :
Mais revenons à nos héros et héroïnes. Notre hypothèse était que d’aucunes et d’aucuns se sont dit, en fabriquant l’affiche, que c’était déjà bien d’avoir mis les héroïnes ; et que l’autre question, celle de l’ordre, ne s’est même pas posée3. Hypothèse subsidiaire : peut-être l’exposition a-t-elle beaucoup plus de héros que d’héroïnes à faire valoir ?
Hypothèses qui valaient bien une petite enquête, menée auprès de la cheffe de la conservation départementale de l’Ariège, dont le service a largement collaboré à la réalisation de l’exposition (et que nous remercions vivement).
De cette enquête, il ressort que :
– il y a bien eu une volonté initiale de mettre en valeur la part des héroïnes, lesquelles sont à peu près à parité avec les héros dans l’exposition.
– à partir de là, le service de communication a d’abord voulu imposer, sur l’affiche, la seule mention de héros au masculin générique (ce masculin générique, censé subsumer les genres, qui fait tant débat aujourd’hui).
– il a fallu se battre pour que héroïnes apparaisse également sur l’affiche. Et une fois ceci acquis, pour que héroïnes reçoive le même traitement typographique que héros.
Notre question : “et mettre héroïnes en premier, est-ce que vous l’avez envisagé ?”
Réponse amusée de notre interlocutrice : “On n’est pas allé jusque-là !”
Ordre naturel, disions-nous…