L’assassin est nommé et présenté dans le prologue : « M. N n’avait pas été un criminel toute sa vie. »
« M. N », N comme Noël, époque de l’année où se déroule le roman, voire Père Noël assez ironiquement parce que l’assassin est vêtu d’un long manteau rouge et qu’il descendra par la cheminée des Mintz à la fin du roman.
« M. N », N comme nuit, le moment où l’assassin agit, tapi dans le noir. La nuit c’est aussi le moment privilégié pour lire et écouter des histoires, le moment pour se faire peur.
Enfin, « M. N » dont l’initiale « N » rappelle le substantif « haine » qu’il incarne. Raciste, antisémite, bourreau d’animaux et meurtrier, M.N est un personnage noir, impardonnable et un vrai méchant.
L’extrait que j’ai choisi de vous lire se situe presqu’à la fin du roman, au moment où la tension est à son comble.
M. N a trouvé la maison des Mintz et pris la décision de tuer tous les membres de la famille par un concours de circonstances malheureux. Dans la maison, les enfants sont seuls. Les parents sont sortis et la grand-mère n’est pas là. Les voisines n’ont pas vu M. N et la seule personne qui a connaissance de sa présence est mise hors d’état de nuire. L’assassin a pénétré dans la maison sans que ses habitants ne le sachent. Il s’est caché dans une pendule mais a failli être découvert. Il en sort donc pour trouver une meilleure cachette et y attendre le moment propice pour mettre son plan à exécution.

J’ai choisi cet extrait parce que j’aime comment la narration adopte le point de vue de l’assassin, avec un vocabulaire qui traduit bien ses sentiments tel que « punaise ! » et « cette pendule imbécile », avec des incursions du narrateur omniscient qui s’adresse à nous pour nous expliquer la logique de bébé Lou.
Aussi, j’aime bien cette confrontation incongrue et inquiétant entre un personnage noir, foncièrement mauvais, un ogre impardonnable, et le personnage le plus pur et innocent possible : le bébé.
Le texte remet en scène le manichéisme des contes – avec les gentils petits et le vilain ogre – dans notre réalité : des enfants inconscients du danger, la nuit, l’inconnu dont il faut se méfier et à raison parce que c’est un assassin. Elle y ajoute de petits détails prosaïques, comme l’orteil qui se cogne.
Cette rencontre entre les deux grands opposés qui rappelle les contes, se lit et s’entend dans la narration par la succession des points de vue. J’espère vous l’avoir fait entendre et vous avoir donné envie d’en lire plus.
]]>Bien échauffés à la pratique de l’oreille tendue, nous nous sommes assis pour écouter Malika Ferdjoukh. Un entretien, entrecoupé par une intervention de lecture et la matinée est déjà finie.
Le colloque reprend après la pause déjeuner. Les esprits embrumés par la digestion assistent à l’échange des doctorantes, puis agitent des papiers en dansant et assistent à un monologue dans le noir. L’après-midi est floue, mais j’ai bien écouté.
]]>Groensteen, Thierry. Groensteen. Gro-en-steeeeeen, et non Grosterne. A ne pas confondre avec l’autre Thierry, Smolderen celui-là. L’un est le spécialiste de la bande dessinée en France, l’autre… C’est l’autre.
« C’est bon ! » appelle une voix derrière la porte. J’entre. En face de moi, elle est assise sans prétention dans un gros fauteuil. Son chandail est jeté sur ses épaules. Elle ne sourit pas.
« Bonjour, madame Machine, nous avions rendez-vous pour parler de mon mémoire…
J’étouffe un gloussement et m’assieds.
« Alors je voudrais travailler sur la BD dans le contexte de l’enseignement du FLE.
Elle leva la main et l’agita pour dire « bof bof ».
Son geste avait fait tomber son chandail. Elle le balança sur ses épaules et se remit dans la peau de Madame Machine.
[1] GROENSTEEN, Thierry, La bande dessinée : son histoire et ses maîtres, Skira, Flammarion, La cité internationale de la bande dessinée et de l’image, Paris, Angoulême, 2009.
[2] EISNER, Will, La bande dessinée, art séquentiel, Vertige graphic, Paris, 1997.
[3]SMOLDEREN, Thierry, Naissance de la bande dessinée, Les Impressions Nouvelles, Paris, 2009.
]]>La nature double de la bande dessinée est un support narratif original dont je propose l’étude dans un contexte d’enseignement du FLE. Soit, discuter les avantages et inconvénients d’une narration imagée et textée dans l’enseignement du français. Je prends la liberté d’en exclure les albums muets. Non pas parce qu’ils ne constitueraient pas un corpus suffisant, mais parce que ce qui m’intéresse dans l’étude de la BD est le déroulement de la narration par l’association du texte et de l’image, soit la narration par l’« iconotexte[1] ». Il s’agit d’une « unité indissoluble de texte(s) et image(s) dans laquelle ni le texte ni l’image n’ont de fonction illustrative et qui — normalement, mais non nécessairement — a la forme d’un “livre”[2]». Mon étude de la BD s’appuie en ce sens sur des oeuvres où « les dessins, sans le texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins ne signifierait rien », selon les mots de Rodolphe Töpffer[3]. L’« inventeur[4] » de la BD moderne définissait ses albums comme une « littérature en estampes[5] » à l’époque où le terme de « bande dessinée » n’avait pas encore été inventé. Cette première définition présente la BD comme un art et une littérature à la fois. Le corpus comportera des planches imprimées et en ligne, des albums BD, des romans graphiques et des caricatures publiées dans les journaux. En somme, tous les supports qui se définissent par ce langage en « iconotexte » particulier à la BD.
L’utilisation de la BD en classe de FLE amène à se poser les questions suivantes : pourquoi utiliser le support de la BD pour enseigner la langue et la culture françaises ? Associée à la littérature jeunesse depuis la publication des planches de Christophe dans le Petit Français illustré par Armand Collin[6], la BD souffre de sa réputation. Elle est vue comme un medium divertissant et dédié au temps libre des enfants, et non pas à l’étude sérieuse, méthodique et mature ! Il serait d’une part intéressant de profiter de la bonne réputation de la BD auprès des apprenants pour en faire un objet d’étude plaisant, mettant ainsi en application le principe du placere et docere. D’autre part, « l’art séquentiel[7] » de la BD ne se compose pas que des albums jeunesses : des littératures francophones aux planches en ligne répondant à une visée politique, la BD est multiple. Elle reflète les préoccupations de son temps et donne un aperçu des Français : leur mentalité, leurs histoires dans l’Histoire ; et offre une fenêtre idéale pour étudier les langages, la parole et les discours du français. Cela mène à la préoccupation suivante : comment étudier la BD ? Il ne faut pas que ce support soit un prétexte à l’analyse linguistique ou bien une introduction superficielle à un thème de société. La comparaison de l’utilisation des planches de BD dans les manuels de FLE me permettra de discuter l’utilisation actuelle de ce support et de proposer des activités adaptées au medium.
[1] Mot-valise inventé par Michael Nerlich en 1985.
[2] NERLICH, Michael : « Qu’est-ce qu’un iconotexte ? Réflexions sur le rapport texte-image photographique dans La Femme se découvre d’Evelyne Sinnassamy » dans MONTANDON Alain (éd.), Iconotextes, Paris, Ophrys, 1990 (p. 255-302).
[3] TÖPFFER, Rodolphe, Essai de physionomie, autographié chez Schmidt, Genève, 1845. Disponible en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale de France : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb35856550v.
[4] GROENSTEEN, Thierry, La bande dessinée : son histoire et ses maîtres, Skira-Flammarion [Paris], La cité internationale de la bande dessinée et de l’image [Angoulême], 2009, p. 16.
[5] TÖPFFER, op. cit.
[6] GROENSTEEN, Thierry, op. cit.
[7] EISNER, Will [traduit de l’anglais Comics & sequential art par GRATIEN, Eric], La Bande dessinée, art séquentiel, Vertige graphic, Paris, 1997.
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Pour celui qu’il nomme « carnet de bord de l’enquête » je prends un agenda. Je ne le nomme pas différemment de sa nature et l’utilise comme tel. Reprendre papier et stylo est déjà un effort considérable pour une utilisatrice maladive du téléphone portable ! Je m’investis dans l’organisation, ou plutôt je l’investis : je soupèse l’agenda, je tiens le stylo, j’appuie sur la feuille, je réfléchis à former les lettres, les mots, les pensées. J’arrange mes rendez-vous, mes objectifs personnels et mes objectifs de recherche journaliers, hebdomadaires et mensuels. Se séparer du numérique tout-puissant c’est la reconnexion sensuelle avec sa propre pensée : écrire c’est déjà mémoriser. C’est également la responsabilisation de ses objectifs : ne pas se laisser surprendre par la date, tourner les pages, mesurer la quantité de jours et de travail. En somme, le carnet-agenda est un premier pas dans la maîtrise de son mémoire : on en gère les objectifs et le temps.
C’est un travail suffisant pour une si petite chose. Alors, il faut bien un autre carnet : celui des recherches. Sobrement nommé « Recherches et Cie », il est d’une taille plus importante. Il est plus large, plus grand et pourvu de plus de pages. Il est aussi plus joli : il faut en effet qu’il attire l’œil et séduise pour donner envie de s’y mettre. Plutôt que de multiplier les petits carnets, j’en ai pris un seul qui englobe les fonctions de « collecte des informations » et des « essais d’écriture ad libitum ». Il fonctionne comme suit : en ouverture classique par la 1ère de couverture sont les recherches effectuées. Dans la marge j’écris les références bibliographiques, la date de consultation et le contexte (si c’est dans le cadre d’un cours par exemple, ou bien pour mes recherches personnelles). Je prends des notes en bleu. Dès qu’une idée me vient, je change de stylo pour un rouge ou un noir et j’écris ce que m’inspire le texte. Mes notes ne sont pas belles : il y a des flèches, des espaces, des astérisques, différentes couleurs, des notes en pattes de mouche dictées par la précipitation des idées et d’autres plus proprettes.
À présent, si j’ouvre ce même carnet par la fin comme un manga, je trouve d’autres données : les points qui m’échappent et les idées à creuser qui m’inspirent. J’y consigne comme dans un glossaire les définitions qui me manquent, les théories que j’ignore et j’ajoute d’autres données qui m’intéressent ou dont je pourrais avoir besoin dans mon mémoire.
Lorsque j’irai sur le terrain, je ne prendrai pas de carnet, mais des feuilles volantes pour y consigner mes observations progressives. Puis, je découperai ces observations pour les inclure dans mon carnet de recherche là où elles appuient, répondent ou contredisent une idée ou une théorie avancée.
En somme, ce n’est pas le nombre de carnets qui importe, mais l’organisation de sa pensée en relation avec l’avancée des recherches.
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