
La carte du royaume de France d’Oronce Fine,
Imprimée en 1525.
Source : Gallica
Aborder les origines de la carte d’État-major française, nous invite à emprunter les routes, les chemins et autres artères menant au XVIe siècle. Cet âge constitue, en effet, une période plus riche que les précédentes au regard de l’intérêt porté pour la cartographie. L’année 1525, a vu naître la première carte de France imprimée, réalisée par Oronce Fine dans son ouvrage Description de toute la Gaule. Par ailleurs, le Roi Henri IV (1589-1610) aime consulter les cartes conçues par ses ingénieurs. Cette attitude a immanquablement contribué à ce que le Royaume de France se dote d’une production cartographique de qualité, cependant généralement manuscrite. Ce sont aussi, en particulier, les ingénieurs du Roi qui, à la croisée du XVIe et du XVIIe siècles, redonnent vie et intérêt à la cartographie de la France. Le service des fortifications voit le jour en 1604 et son règlement enjoint aux ingénieurs de faire le toisé des places fortes et d’en dresser les plans1. Dans chaque grande province frontalière, il y a désormais un responsable des travaux cartographiques. Les rois disposaient bien sûr de cartes de leurs domaines mais elles illustraient de manière fantaisiste les régions plus qu’elles ne les décrivaient2.
Dès lors, un besoin évident de cartes apparaît aussi bien pour gérer plus efficacement les territoires, répartir les impôts, rectifier le tracé d’anciennes routes ou en créer de nouvelles que pour des nécessités militaires.
Aussi faut-il attendre l’œuvre du géographe et ingénieur du roi, Jean De Beins, accomplie sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII (1610-1643), pour que la France s’arme de cartes laissant véritablement transparaître des objectifs militaires ((De DAINVILLE François, Le Dauphiné et ses confins vus par l’ingénieur d’Henri IV Jean De Beins, Paris : Minard, 1968.)). Encore manuscrites, et tenues au secret, ces cartes offraient une bonne connaissance de la topographie et s’inséraient évidemment dans la stratégie de défense du royaume3.
Le développement de la cartographie militaire est donc l’un des faits majeurs de l’histoire des XVIIe et du XVIIIe siècles. Elle s’affirme au moment où elle prend la pleine mesure des méthodes mises au point par l’Académie royale des Sciences fondée en 1666 sous l’impulsion de Jean-Baptiste Colbert, alors premier ministre du royaume.
Louis XIV, qui utilise les cartes pendant ses campagnes de guerre, demande la réalisation d’une carte du royaume à l’Académie des Sciences et décide de faire venir à Paris un certain Gian Domenico Cassini (dit Cassini Ier, 1625-1712), né dans le comté de Nice en 1625, connu pour avoir écrit un ouvrage dans lequel il explique comment obtenir la longitude des lieux à partir de l’observation des satellites de Jupiter. Il est le premier d’une longue lignée de Cassini à avoir la fonction de directeur de l’Observatoire de Paris et à se lancer dans la réalisation d’une carte de France. Sous l’autorité directe du premier ministre Colbert qui souhaite que l’Académie travaille sur la constitution de cartes géographiques plus exactes que celles qui ont été faites jusqu’ici, Cassini va commencer son travail en Île-de-France. Ses objectifs sont d’abord de mesurer les distances par triangulation, méthode mise au point par l’Abbé Jean Picard, et de positionner les lieux avec exactitude.
Les grandes guerres de Louis XIV, longues et coûteuses en hommes, obligent à faire voyager des effectifs nombreux. Le commandement militaire a donc besoin de cartes qui le renseignent sur la topographie et sur les ressources qui permettront de faire vivre les armées.
Parallèlement aux immenses travaux cartographiques entrepris, le début du XVIIIe siècle voit la création du Dépôt des cartes et plans de la Guerre où sont reçus et conservés les matériaux cartographiques en vue de leur utilisation future.
Après la mort de Jean-Dominique Cassini en 1712, son fils, Jacques Cassini (Cassini II, 1677-1756) reprend à son compte le travail effectué par son père et continue les observations de terrain et la prise de mesures. En 1740, il abandonne progressivement ses activités scientifiques au profit de son fils, César-François Cassini de Thury (Cassini III, 1714-1784). Les travaux de ce dernier, soutenus par Louis XV, aboutissent à la publication de la carte de France à partir de 1744 jusqu’en 1793. Elle est constituée d’un ensemble de 180 feuilles, couvrant chacune un espace d’environ 80 kilomètres de long sur 50 de large. L’échelle adoptée est le 1/86 400e, ce qui permet d’obtenir une représentation relativement précise du royaume. Elle est définitivement achevée en 1780 par Jean-Dominique, comte de Cassini (Cassini IV, 1748-1845). L’ensemble des côtes, des frontières, des cours d’eau du royaume sont ainsi représentés. Les provinces apparaissent et les principales villes figurent sur la carte ainsi que les coordonnées géographiques de longitude et de latitude.
Par ailleurs, le dernier des Cassini à avoir contribué à cette vaste aventure cartographique supporte mal la confiscation des travaux de quatre générations suite à la Révolution de 1789 et s’attelle, par la suite, à défendre la renommée scientifique de sa famille4.

Napoléon Ier, représenté sur un champ de bataille, tenant une carte topographique dans sa main gauche
Si les militaires n’ont jamais été absents de la cartographie sous l’ Ancien Régime, c’est l’Empire qui leur donne l’opportunité de faire progresser la discipline5. La commission de topographie de 1802, définie les spécifications de la deuxième carte topographique de la France destinée à un usage militaire et à subroger la carte de Cassini qui elle, rappelons le, n’a pas été spécifiquement créée à des fins militaires. De toute évidence, l’Empereur Napoléon Ier a besoin de cartes topographiques précises, la maîtrise des espaces et la connaissance du terrain étant des données stratégiques de premier ordre. Par ailleurs, Bonaparte, avant qu’il ne devienne Napoléon, est formé puis affecté au début de sa carrière militaire au sein d’un régiment d’artillerie. Ce début de carrière explique sans doute l’intérêt particulier que l’Empereur porte aux cartes.
Dès 1799, il nomme le général Bacler d’Albe, alors peintre et dessinateur remarqué lors de la campagne d’Italie, chef de son cabinet topographique personnel. Ce géographe, considéré comme l’un des meilleurs cartographes de son temps, sera désormais de toutes les batailles et appartient au cercle des plus proches conseillers de l’Empereur.

Louis Albert Guislain Bacler d’Albe (1761-1824)
Source : Institut National de l’information Géographique et Forestière
Lors des campagnes, aucune décision n’est prise sans que l’Empereur n’ait préalablement consulté les cartes topographiques des lieux qui devront supporter les combats. Le plus souvent, ces cartes sont directement dressées et dessinées à vue sur le champ de bataille.
En 1808, l’Empereur décide de lancer les travaux de conception de la nouvelle carte de France, mais le projet est ajourné par les campagnes militaires qui se succèdent. Néanmoins, au début du XIXe siècle, grâce à son impulsion et au corps-impérial des ingénieurs géographes, la France possède des cartes de toute l’Europe d’une qualité encore jamais égalée.

Carte illustrant la constitution du maillage trigonométrique du territoire français effectué pendant la première partie du XIXe siècle
A la fin du règne de Napoléon Ier, le projet de remplacement de la carte de Cassini n’est pas abandonné. Il est repris dès 1815 sous le Régime de la Restauration, Louis XVIII chargeant une commission royale, présidée par le comte de Laplace, « d’examiner le projet d’une nouvelle carte topographique générale de la France ». La commission propose de diviser le territoire français en plusieurs quadrilatères d’environ 200 kilomètres de coté, séparés par des chaînes de triangles qui vont servir de socle pour tout le reste de la triangulation. Ce maillage trigonométrique, qui forme une sorte de squelette du territoire, est utilisé afin de créer des points de références permettant d’effectuer des mesures qui soient les plus précises possibles.
Aux origines de ce projet, ce sont les officiers du corps d’État-major qui sont chargés de réaliser cette nouvelle carte topographique. Raison pour laquelle on lui attribue le nom de carte d’État-major. Mais, paradoxalement, ce sont les ingénieurs géographes et non les militaires qui sont sur le terrain pour effectuer les travaux de levés. Malgré le nom qui lui est donné, la carte d’État-major aura surtout des applications civiles car les militaires s’en désintéressent à partir du milieu du XIXe siècle6. Établie de 1815 à 1880, la carte d’état-major innove par rapport à la carte de Cassini, surtout dans la représentation du relief, par un système de hachures et de jeux d’ombre, ainsi que dans la reproduction du réseau de communication. Pourtant, la carte n’est pas encore assez précise, ni véritablement adaptée pour être utilisée par les artilleurs et des révisions doivent encore être faites.
La défaite des armées françaises lors du conflit de 1870-1871 qui les opposent aux troupes prussiennes, révèle entre autres, les insuffisances criantes de la carte d’État-major, qui n’est alors même pas encore achevée.
On s’interroge donc déjà sur ses imperfections avant même son parachèvement.
Des révisions de la carte d’État-major sont plus que nécessaires afin de l’actualiser. Elles sont entreprises par le Service Géographique de l’Armée qui remplace le Dépôt de la Guerre à partir de 1887. Mais, à la veille de la Première Guerre mondiale, le retard de la cartographie militaire française est indéniable.
Pour aller plus loin :
– BERTHAUT Henri-Marie-Auguste, Service géographique de l’Armée : Les ingénieurs géographes militaires (1624-1831), Paris : imprimerie du Service géographique, 1902.
– COLLET Jean, Les cartes topographiques : La carte de France, dite de l’État-major. Historique, projection, géodésie, hypsométrie,topographie, critique et lecture, Paris : Gauthier-Villars, 1887.
– De DAINVILLE François, Le Dauphiné et ses confins vus par l’ingénieur d’Henri IV Jean De Beins, Paris : Minard, 1968.
– DEVIC M. J. F. S., Histoire de la vie et des travaux scientifiques et littéraires de Jean-Dominique Cassini IV, Clermont (Oise) : Daix, 1851.
– De VILLELE Marie-Anne/BEYLOT Agnès/MORGAT Alain, (Dir), Du paysage à la carte, trois siècles de cartographie militaire de la France, Vincennes : Services Historiques de l’Armée de terre, 2002.
– HOFMANN Catherine, Artistes de la carte : De la Renaissance au XXIe siècle, Paris : Autrement, 2012.
– LEFORT Jean, L’aventure cartographique, Paris : Belin, 2004.
– PELLETIER Monique, La carte de Cassini : L’extraordinaire aventure de la carte de France, Paris : Presses de l’École Nationale des Ponts et Chaussées, 1990.
– PELLETIER Monique, Les cartes des Cassini, la science au service de l’État et des provinces, Paris : Éditions du CTHS, 2013.
17 sept.-9 déc. 2016, Lundi-Vendredi de 8h à 21 h, Samedi de 9h30 à 17h
Dans le cadre des Journées du Patrimoine, des visites guidées de l’exposition seront proposées samedi 17 septembre 2016 à 10h et 15h30.

Le bilan humain de la Grande Guerre est très lourd. Dès le début du conflit, les secours ne peuvent faire face à l’afflux de blessés et à la gravité des blessures. Les progrès technologiques en matière d’armement causent des blessures aux effets jusque-là inconnus. La prise en charge des blessés, les procédures d’évacuation, les techniques chirurgicales évoluent très vite et la presse scientifique contribue à diffuser les connaissances et à améliorer les pratiques cliniques.
Quatre grandes thématiques structurent cette exposition qui présentera de riches contenus : documents d’archives, photographies, objets rares d’époque, projection de films et contenus interactifs :
Médecins, chirurgiens, pharmaciens, officiers d’administration, infirmiers et infirmières, brancardiers du Service de Santé des Armées se mobilisent d’un point de vue logistique et sanitaire pour prendre en charge la multitude des blessés, dans des conditions souvent difficiles.
Les élèves du Club des jeunes historiens de l’Institution Saint-Alyre sous la supervision de leur professeur d’histoire, Malek RABIA ont dépouillé la revue « Le Paris médical » qui a continué à paraître pendant le conflit. Des témoignages, des analyses de cas cliniques, des protocoles de soins ou protocoles chirurgicaux, des comptes-rendus des Académies de Sciences, de Médecine ou de Sociétés savantes constituent un corpus très riche qui aborde aussi la prophylaxie, les soins de suite et la rééducation.
La médecine a dû innover dans de multiples domaines. La chaîne des évacuations est complètement réorganisée pour passer d’un modèle où l’évacuation systématique vers de lointains hôpitaux laisse place à un triage médical. Pour protéger les combattants, les équipements personnels évoluent également. Enfin, les techniques chirurgicales progressent.
Sur tout le territoire national de nombreux hôpitaux accueillent les blessés et les convalescents. Une application interactive permettra de découvrir les 22 sites réquisitionnés à Clermont-Ferrand.
Partenaires : BDIC, Bibliothèque centrale du Service de santé des Armées, L’Aventure Michelin, Institution Saint-Alyre, ECPAD, AFP.
Bibliothèque Clermont-Université (Library of the Clermont University), Santé (Health Library)
From September 17th, 2016 9:30 a.m to December 9th, 2016 9 p.m.
The exhibition is intended to show how medicine had to quickly get used to a new-kind of conflict – to which it was not prepared – and to innovate. The “Service de Santé des Armées” (Army Health Service), in overall charge of the “Combat Medicine”, had a mission in developing new medical technologies and made a major effort to expand it. The civil society derived benefits from those technologies once the confrontation ended.
The casualties of this war were heavy. From the very beginning of the conflict, emergency services cannot cope with the inflow of wounded people and severity of injuries. Technology improvements on armament led to injuries that were previously unknown. The evolution of caring for injured people, of the emergency evacuation procedure and of surgical techniques was all the more quick than scientific literature helped spreading of knowledge and improving clinical practices.
Four main themes are running through this exhibition, with a rich content: archival documents, photographs, rare and historical items, film screenings and interactive contents.
Everyone got into action: physicians, surgeons, chemists, administration officers, nurses, hospital porters from the “Service de Santé des Armées”, from logistical to healthcare view point. They allowed to take over the large amount of injured people, most of the time in hard conditions.
Some students from the “Club of young historians” from Institution Sainte-Alyre (a school in Clermont-Ferrand) and with the supervision of their history teacher Malek Rabia sifted the French periodical “Le Paris médical”, which went on being published during the war. The rich body of documents is composed of testimonies, clinical case analyses, care or surgical protocols, reports from the Academy of Sciences, Medicine or else Learned Societies. It also broached some subjects, such as prophylaxis, continuous care and rehabilitation.
The practice of medicine had to innovate in many areas. The evacuation chain was completely reorganised: from the habit of evacuating wounded people to far-off hospitals or to triage of patients. In order to protect soldiers, the personal equipments also have to evolve. Finally, surgical techniques made progress.
All over France, many hospitals hosted wounded and recovering persons. Let’s discover the 22 requisitioned places in the city, thanks to an interactive application!
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Page d’accueil de l’exposition Virtuelle.
La Grande Guerre possède un caractère national qui est renforcé par l’historiographie française. Cependant, depuis une vingtaine d’années, les approches ne cessent d’évoluer et dépassent le cadre national entre histoire transnationale et régionale. De nombreuses publications régionales ont pourtant été publiées dès la fin du conflit afin d’exalter le rôle des régions dans la Grande Guerre. Des publications, des colloques et des journées d’étude s’inscrivent dans ce mouvement de variation d’échelle de même que la bibliothèque du Patrimoine de Clermont-Ferrand avec sa nouvelle exposition virtuelle consacrée à la région auvergnate.
En effet, la bibliothèque du Patrimoine propose une exposition virtuelle intitulée “La Grande Guerre des Auvergnats” à partir du 31 mai 2017 sur son site Overnia. Grâce à un fonds considérable, le but de cette exposition est de plonger les visiteurs au cœur de la région auvergnate mobilisée par le conflit, autour de plusieurs thématiques: le front, l’arrière et l’après guerre. La première partie consacrée au front raconte l’histoire de deux fratries auvergnates brisées par le conflit: celle des frères Armilhon et celle des frères Pingusson. L’histoire de ces familles nous est rapportée par leur correspondance extrêmement riche sur le quotidien des soldats du front.
Le visiteur peut également suivre l’itinéraire des deux emblématiques régiments auvergnats, le 92e et le 105e régiments d’Infanterie, basé sur les historiques des régiments ainsi que sur leurs journaux de marche et d’opérations militaires qui nous permettent de connaître le parcours des soldats.
La deuxième partie consacrée à l’arrière tente de décrire au mieux le quotidien des Auvergnats. Dans une région majoritairement rurale, représentant l’ « autre front », les femmes s’organisent afin de remplacer les hommes mobilisés dans les champs et dans les usines.
Les entreprises emblématiques de la région auvergnate, notamment les usines Michelin et Bergougnan, transforment leur production, participant alors à l’effort de guerre. L’Auvergne mobilise également des hôtels, des séminaires, des écoles afin de les transformer en hôpitaux temporaires pour accueillir les soldats blessés, et prendre en charge leur rééducation. En effet, l’exposition dénombre plus d’une centaine d’hôpitaux temporaires ouverts pendant le conflit sur le sol auvergnat.
La guerre reste au centre de toutes les préoccupations envahissant alors le domaine culturel. Les auvergnats, par le biais de la culture, tentent de supporter au mieux le conflit. La région auvergnate est connue pour sa ferveur catholique qui se renforce avec l’annonce du conflit autant pour le front que pour l’arrière. En effet, elle permet de rassurer les familles qui n’hésitent pas à prier pour les soldats, de participer aux processions afin de protéger les mobilisés, et surtout de surmonter leur deuil. Cette exposition virtuelle tente également de montrer les conséquences de la Grande Guerre sur le sol auvergnat en étudiant le contexte d’après-guerre, concernant le retour des mobilisés, la reconversion des mutilés et la place de la femme. La région auvergnate a payé un lourd tribut durant le conflit et tente de se reconstruire. Ses habitants vont se recueillir autour des monuments aux morts ou en se rendant sur les champs de batailles. En effet depuis la fin du conflit, avec la publication des guides Michelin, un tourisme se met en place autour des lieux des grandes batailles de la Grande Guerre. D’autres préfèrent témoigner ce qui permet aux soldats d’exorciser leur vécu et à l’arrière de rappeler l’effort de guerre.
De nombreux intellectuels auvergnats se mobilisent dès le début du conflit dans les œuvres de charité, et mettent également leur plume au service de la patrie. Dans ses récits de guerre, Georges Desdevises du Dézert, un universitaire clermontois, retrace la situation française et auvergnate de la mobilisation de 1914 jusqu’en 1925, à travers 22 volumes composés de retranscriptions de correspondances, ainsi que 8 volumes de documents iconographiques extraits de la presse française et étrangère. Il rédige également de nombreux articles dans les revues locales et étrangères en condamnant l’Allemagne, cristallisant alors une propagande anti allemande. Henri Pourrat est également un intellectuel auvergnat fortement engagé de par son investissement dans les œuvres de charité ambertoise et de par sa plume. Tout au long du conflit, l’auteur rédige des marches pour les régiments auvergnats, les Montagnards, l’Ouvrage 4 co-écrit avec Claude Dravaine et les Jardins Sauvages, rendant alors hommage à ses amis disparus. Ses publications ont pour but d’exalter la région auvergnate et de commémorer le sacrifice de ses soldats. L’auteur évoque la dette de la France vis à vis de l’Auvergne, reprochant à l’État d’abandonner cette région confrontée à l’exode rural alors qu’il n’hésite pas à mobiliser les auvergnats. Henri Pourrat s’interroge alors sur l’avenir de la région auvergnate et de sa paysannerie.
L’importance et la richesse de la collection de la Bibliothèque du Patrimoine sur la Grande Guerre permettent, à travers cette exposition, de proposer au grand public un large panorama sur l’Auvergne des années 1914 à 1920.
Chloé Pastourel,
Master II Recherches Histoire et Archéologie,
Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.
Bibliographie:
ALARIC, Éric. La Grande guerre des civils : 1914-1919. Paris :Perrin, 2013, 455 p.
AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane (dir.). BECKER, Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre. Paris : Perrin, impr. 2012, 1050 p.
AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane. BECKER, Annette. 14-18, Retrouver la Guerre. Paris : Gallimard, 2003, 398 p.
BEAUPRE, Nicolas, Les grandes guerres, 1914-1945. Paris: Belin, 2012, 1143 p.
Bibliothèque municipale. 14-18, Lyon sur tous les fronts!: une ville dans la Grande Guerre. Édité par Nicolas Beaupré, Anne Charmasson-Creus, Thomas Breban, et Fanny Giraudier. Milano, Italie: Silvana editoriale, impr. 2014, 2014.
CABANES, Bruno. La victoire endeuillée : la sortie de guerre des soldats français. Paris : Éd. du Seuil, 2004, 549 p.
CORBIN, Alain. COURTINE, Jean-Jacques. VIGARELLO, Georges. Histoire de la virilité : XXe-XXIe siècle.3, La virilité en crise ?. Paris : Seuil, DL 2011, 566 p.
CRONIER, Emmanuelle. Permissionnaires dans la Grande Guerre. Paris : Belin, 2013, 349 p.
DUPIN, Anne-Marie. ” Le bourrage de crâne” dans la presse du Puy-de-Dôme pendant la première guerre mondiale (1914-1916). Clermont-Ferrand : Université Blaise Pascal 2, 1986.
MOSSE, George L. AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane. MAGYAR, Edith. De La Grande Guerre Au Totalitarisme: La Brutalisation Des Sociétés Européennes. Paris : Hachette littératures, 1999, 291 p.
NEIBERG, Michael Scott. The World War I reader : [primary and secondary sources]. New York : New York University Press, cop. 2007, 375 p.
PROCTOR, Tammy M. Civilians in a World at War, 1914-1918. New York : New York University Press, 2010, 377 p.
PROST, Antoine. WINTER, Jay Murray. Penser la Grande Guerre : un essai d’historiographie. Paris : Seuil, cop. 2004.
WINTER, Jay Murray. The Cambridge history of the First World War, ed scientifique. Cambridge : Cambridge University Press.
Ouvrages présents dans le fonds de la bibliothèque du Patrimoine
Almanach de Brioude et de son arrondissement: organe de la Société d’études archélogiques, historiques et littéraires de la région de Brioude. Almanach de Brioude (Aurillac), 1923. Côte : A 70243 1923.
AUFAUVRE, Louis. Un écrivain bourbonnais : Emile Clermont. In « Région du Centre », nº 42, fév. 1925, p.53-54 .Côte : A 6504
Bergougnan. Etablissements. Le Bandage Bergougnan dans la Grande Guerre. Clermont-Ferrand, France: impr. Joachim, 1918. Côte : A 10340.
Brayauds et Combrailles. Combronde, France: Syndicat d’initiative et d’expansion touristique Brayauds et Combrailles, n°131, juin 2014. Côte : A 65159.
CAILLARD, Edith, éd. 1914-1918, Auvergne-Limousin. Clermont-Ferrand, France: La Montagne/Le Populaire du Centre, 2013.
CLERMONT, Émile, et Daniel Halévy. Le passage de l’Aisne. [S.l.]: Soissonnais 14-18, 2002. Côte : U 60239.
CLERMONT, Émile. Le passage de l’Aisne. Paris: B. Grasset, 1921. Côte : A 40316.
CLERMONT, Louise, et Maurice Barrès. Emile Clermont: sa vie, son oeuvre. Paris, France: Grasset, 1919. Côte : A 56077.
CORRE, Marcel. Eugène Gilbert : le roi des ailes. In : “Les Cahiers bourbonnais”, nº 129, 1989, p. 72-74. Côte : A 70355 1989.
FAYOLLE, Marie Émile, et Henry CONTAMINE. Cahiers secrets de la Grande Guerre : présentés et annotés par Henry Contamine. [Paris,]: Plon (Meaux, impr. Plon), 1964. Côte : A 37623.
MICHELIN, André, et Édouard MICHELIN. Notre sécurité est dans l’air. Paris: Imp. J. Cussac, 1919. Côte : A 38165.
MOULIN, Annie. « Guerre et industrie: Clermont-Ferrand, 1912-1922 : la victoire du pneu ». Institut d’études du Massif Central, 1997. Côte : A 85157 11 1.
MURAT, Amélie. Humblement, sur l’autel… 1914-1919. Paris: Jouve, 1919. Côte : A 33235.
FONTANON, Paul. Eugène Gilbert et les fêtes de l’aviation de mars 1912. In “Almanach de Brioude et de son arrondissement”, 2012, p. 33-55. Côte : A 70243 2012.
PETAIN, Philippe. Discours prononcé par monsieur le maréchal Pétain à l’occasion de l’inauguration du monument élevé à la mémoire du maréchal Fayolle, le 19 octobre 1935. Paris : Imp. du service géographique de l’Armée, 1936. Côte : A 35862.
POURRAT, Henri. Les Montagnards: chronique paysanne de la Grande guerre (mars 1916). Paris : Payot, 1919, A 33169.
POURRAT, Henri. LICHENEROWICZ, Jeanne. L’ouvrage 4. In « La Revue bleue » n° 22 et 23, nov-déc. 1917. Côte : HP 131.
POURRAT, Henri. Correspondances avec la famille Armilhon. Côte : HPC 197 à 505.
VIART, Jean-Paul. Chroniques de la première guerre mondiale. Édité par Carine Gira-Marinier. Paris, France: Larousse, DL 2013, 2013. Côte : U 10098
DESDEVISES DU DEZERT, Georges. Album de planches concernant la guerre de 1914-1918 : portraits, vues diverses, dessins etc tiré de l'”Illustration“. Côte : GR 10101.
DESDEVISES DU DEZERT, Georges. Devoirs d’après-guerre : conférence… Paris : Comité Michelet, 1917. Côte : A 44623 15.
DESDEVISES DU DEZERT, Georges. Récits de guerre 1914-1921[Manuscrit]. Clermont-Ferrand : [S.n.], 1921, 22 vol. Côte : MS 976 1-12.
DR PIERROT. Le Centre de rééducation professionnelle des Mutilés (Direction du service de Santé de la 13e Région Hôpital temporaire Nº 82, à Clermont-Ferrand.). Clermont-Ferrand : [S.n], 1916.
L’Avenir du Puy-de-Dôme et du Centre de 1914 à 1922. Côte : A 60032.
Les manuscrits d’Henri Pourrat pour Les Montagnards et L’Ouvrage 4 (HP 131).
Moniteur du Puy-de-Dôme de 1914 à 1922. Côte : A 86445.
Publications du Centre de Réeducation Professionnelle des Mutilés. Nº 3, Les associations agricoles. Clermont-Ferrand : impr. moderne, 1917. Côte : A 33171 3.
Publications du Centre de Rééducation Professionnelle des Mutilés. Nº 2, Hôpital temporaire nº 82. Clermont-Ferrand : impr. moderne, 1916. Côte : A 33171 2.
SERTILLANGES, Antonin-Dalmace. La Femme après la guerre [Manuscrit]. Côte : MS 2118.
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Le livre se propose d’analyser les pratiques, les trajectoires et les « champs de représentations » des dissidents allemands émigrés en Suisse pendant la Grande Guerre dans une perspective jouant sur les échelles individuelles, spatiales et temporelles.
Par-là, il entend contribuer à l’étude des processus de marginalisation générés par le conflit, une thématique à laquelle les spécialistes de la Grande Guerre ont déjà commencé à réfléchir sans pour autant en épuiser toute la richesse. S’il est aujourd’hui acquis que l’édifice du « grand consentement » a très tôt subi ses premières fissures et connu une usure sensible à partir de 1916, l’idée que ces failles ont surtout été le fait de militants pacifistes prévaut en effet encore largement.
Dépasser ce postulat, en montrant la pluralité des actes de déviance dont la guerre fut le théâtre et la Suisse le réceptacle, constitue l’un des grands enjeux de la réflexion.
Landry Charrier, Maître de conférences HDR en Etudes germaniques (Clermont Université, Université Blaise Pascal, EA 1001, Centre d’Histoire « Espaces et cultures » (CHEC), F-63057 CLERMONT-FERRAND).
Landry Charrier : L’émigration allemande en Suisse pendant la Grande Guerre. Préface de Nicolas Beaupré. Genève: Slatkine, 2015.
Lien vers le site de l’éditeur : Slatkine
Au nom de l’Université Blaise-Pascal et de l’Université d’Auvergne, la Bibliothèque Clermont-Université s’est engagée en 2013 et jusqu’en 2016, dans le cycle des commémorations de la Grande Guerre. Or, seule une collaboration fructueuse, nouée entre enseignants-chercheurs, étudiants, bibliothécaires, collectionneurs et spécialistes de la communication peut permettre de faire comprendre les différentes facettes de ce conflit mondial. La coloration propre de chaque campus doit apporter, en outre, un éclairage particulier sur ce qui fut une guerre totale, d’où naquit une culture spécifique et prégnante.
Disons-le d’emblée, l’objectif était ambitieux. Pour arriver à nos fins, les équipes constituées ont tablé sur des événements originaux, sur des recréations et sur un instrument de diffusion, un carnet en ligne, hébergé par hypotheses.org. 2016 verra la dernière incursion dans ce passé si proche, avec la proposition d’une exposition sur les pratiques de la médecine sur les champs de bataille.
La richesse du travail accompli ensemble se mesure aujourd’hui à l’aune du propos de F. Faucon, enseignant-chercheur en géographie, et M.-A. Aumonier, conservateur, tous deux commissaires de l’exposition 14-18. Des cartes pour faire la guerre. Quoi de plus évident que la cartographie, pour nous, à l’heure de la géolocalisation ? Les armées qui entrèrent en guerre en 1914, avaient, quant à elles, largement sous-estimé le caractère indispensable de cet outil. Je citerai J. Reed, qui écrivit dans The War in Eastern Europe, travels through the Balkans in 1915, ces lignes :
I remarked that all those maps seemed to be Germans or Austrians maps. “Oh yes”, he [the russian officer] replied, “At the beginning of the war, we had no maps at all of Bucovina or Galicia. We didn’t even know the lay of the land until we had captured some… “
L’assurance d’une guerre éclair explique largement l’insouciance des deux camps. F. Faucon et M.-A. Aumonier montrent comment la cartographie s’imposa rapidement comme une nécessité absolue et s’améliora, dès lors que le conflit s’enlisa, en mettant en valeur, d’une part, la richesse des collections de la cartothèque du département de Géographie de l’UFR Lettres, Langues et Sciences humaines de l’Université Blaise-Pascal, et, d’autre part, des documents originaux issus de la BCU, de la Bibliothèque Mazarine et du Département Patrimoine de Clermont-Communauté. Un collectionneur privé, spécialisé dans la Grande Guerre, a également participé activement à l’élaboration de l’événement.
Trois thèmes principaux sont abordés dans cette exposition :
les cartes (histoire de la carte topographique, qu’est-ce qu’une carte d’état-major et comment la lire, quelles sont les différentes écoles cartographiques à la veille de la Première Guerre Mondiale…),
les hommes (les figures du général Bourgeois, directeur du Service géographique de l’Armée de 1911 à 1919, et de Léon Boutry, premier titulaire de la chaire de géographie de l’Université de Clermont, mort au combat),
la guerre (le renseignement et les cibles, la photo aérienne et la levée des cartes, l’usage des cartes par les officiers…).
L’exposition aura lieu du 2 novembre 2015 au 31 mars 2016, à la Bibliothèque Lettres Lafayette (1 bd Lafayette, Clermont-Ferrand).
F. BOYER
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Jacques Tardi en 2009 à l’Historial de la Grande Guerre situé à Péronne (Somme). (AFP Alain Julien)
Avec la publication des œuvres de Jacques Tardi à partir du milieu des années 1970, on assiste à une rupture dans le traitement de la Grande Guerre en bande dessinée1. Le discours est radicalement différent de l’homélie patriotique véhiculée par la bande dessinée contemporaine au conflit.
Tardi est, en quelque sorte l’héritier de Gus Bofa, illustrateur de presse ayant collaboré à La Baïonnette, un hebdomadaire satirique édité de 1915 à 19202. Si ce journal, consacré à l’illustration de la Grande Guerre, tient un discours patriotique en stigmatisant l’incompétence germanique, il traite néanmoins avec humour et justesse du quotidien des soldats, notamment grâce à des auteurs comme Bofa qui dessinent des personnages confrontés à l’atroce réalité de la guerre. Une de ses caricatures met en scène un général qui croise un soldat amputé du bras droit en s’exclamant : « Non, vrai, vous êtes gaucher ? Ben vous en avez de la veine ! ». Ce cynisme et cette impertinence lèvent assurément le voile sur une vision très critique de la Grande Guerre, dépassant l’esprit patriotique systématiquement présent dans la production d’époque.
Les inspirations de Tardi peuvent également se retrouver dans le travail du peintre expressionniste d’origine allemande Otto Dix qui fut, par ailleurs, engagé en 1914 dans l’artillerie allemande à l’age de 24 ans. Les deux artistes ayant comme point commun un antimilitarisme affiché, Tardi va utiliser certaines des gravures présentes dans l’œuvre d’Otto Dix afin de dénoncer le pouvoir destructeur de la guerre3.
Pour raconter la guerre, Tardi s’inspire également d’ouvrages tels que Le Feu d’Henri Barbusse, La main coupée de Blaise Cendrars ou encore Un long dimanche de fiançailles de Sebastien Japrisot. Ces sources littéraires lui permettent véritablement de bâtir son propre récit.
C’est de ce courant de pensée que sont issues certaines des œuvres de Jacques Tardi. Des bandes dessinées comme Le trou d’obus, Ou vas-tu petit soldat ? A l’abattoir !, ou encore Varlot Soldat, aux dessins réalistes qui plongent le lecteur dans la véritable « ambiance » de la guerre.
A l’impudence humoristique d’un Bofa succède le discours cynique et véritablement dénonciateur de Tardi.
Né en 1946, Jacques Tardi est un auteur et dessinateur français. Tout petit, il écoute les récits des tranchées de ses deux grands-pères, soldats malgré eux de la Grande Guerre. Tous deux y laissent la vie. Son grand-père paternel succombe sur le champ de bataille alors qu’il est seulement âgé de 22 ans, tandis que son grand-père maternel décède après la guerre, victime du gaz utilisé dans les tranchées, alors que le jeune Tardi a cinq ans4.
Impressionné et terrifié par les récits de sa grand-mère qui lui expose les horreurs de ce Premier Conflit mondial, son histoire familiale est le point de départ de son intérêt puis de son obsession pour la guerre de 1914-1918 puisque certains de ses récits sont le relais des histoires de ses grands-parents. La lecture des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, a été le second facteur déclencheur qui a définitivement installé chez Tardi une envie irrépressible de consacrer des albums entiers à la Grande Guerre de 14-18.
En 1974, est publiée Adieu Brindavoine, première bande dessinée dans laquelle Tardi met en scène la Grande Guerre. Il crée le personnage de Brindavoine, « poilu » désobéissant et contestataire dont le conflit va, outre l’amputer d’un bras, lui dérober son insouciance et ses illusions.

Adieu Brindavoine suivi de La Fleur au fusil.
L’album qui réunit ces deux histoires est publié en 1979
Les souvenirs de la Grande Guerre sont indélébiles dans la mémoire et l’imaginaire de Jacques Tardi et en 1993 paraît l’album C’était la guerre des tranchées dans lequel le dessinateur s’interroge sur la faculté des « poilus » à survivre, endurer, supporter, accepter toutes les atrocités qu’ils côtoyaient au quotidien.
Dans l’œuvre du dessinateur, la Grande Guerre occupe une place significative, et il est unanimement reconnu par les historiens pour la justesse de son travail. Ses récits font préalablement l’objet d’un immense travail de documentation afin que la réalité soit perceptible dans chacune de ses planches. Cependant, Tardi ne se considère pas comme un historien, c’est d’ailleurs ce qui l’a conduit à collaborer avec Jean-Pierre Verney, historien spécialiste de la Première Guerre mondiale. De cette collaboration est née la série Putain de guerre !, parue en 2 volumes en 2008 et 2009. Chaque tome est accompagné d’un corpus de textes et d’images d’archives venant le ponctuer. L’historien a permis à l’artiste d’utiliser de façon raisonnée une importante documentation historique : carnets de guerre, lettres de poilus, témoignages du front, photographies, etc. Leur objectif commun est ainsi d’aller au plus près de la guerre.
Si la bande dessinée contemporaine au conflit donnaient à voir une vision très édulcorée de la Grande Guerre avec en toile de fond un discours patriotique, on assiste avec les œuvres de Jacques Tardi, à une véritable fracture idéologique.

Second tome de la série Putain de guerre !
dans lequel nous suivons le parcours des poilus dans les années 1917, 1918 et 1919
La violence est montrée de manière très crue, le champ de bataille est enfin représenté, révélant des paysages dévastés. Dans la série Putain de guerre !, nous suivons le parcours d’un soldat mobilisé dès 1914 qui traverse trois années de guerre en faisant face à toute la violence, à toutes les injustices et surtout à toutes les absurdités de cette guerre. C’est en ces termes qu’apparaît la véritable rupture dans le traitement de la Grande Guerre en bande dessinée. Tardi émet un discours dénonçant l’inhumanité, l’aberration et la déraison du conflit. La dramatisation de ses récits et de ses images mettent en scène l’omniprésence de la mort.
Tardi s’intéresse davantage à la figure de « l’homme soldat », principale victime de ce conflit. Il ne cherche pas à raconter ses faits d’armes mais plutôt à témoigner de la détresse de ces hommes et de la misère qu’ils fréquentent quotidiennement dans les tranchées5. Que se soit dans C’était la guerre des tranchées ou dans Putain de guerre !, il n’y a pas de héros. Le lecteur suit le parcours d’hommes simples communs aux autres soldats. Ses personnages, mélancoliques et désabusés, ne ressentent pas le patriotisme hypocrite de certaines élites, seulement une accablante désillusion. Les lecteurs peuvent pratiquement s’identifier à ces personnages et tenter de répondre aux mêmes interrogations que l’artiste : Qu’aurais-je fait à leur place ? Comment ont-ils fait pour tenir ? Comment sont-ils parvenus à revenir ?
Par ailleurs, on remarque aucune différence dans le traitement du soldat français et allemand. Tous les soldats sont considérés comme des victimes de la guerre car, quelle que soit leur nationalité, ils ont enduré le même quotidien et les mêmes horreurs. Cette tradition anti-allemande, qui visait à faire passer les soldats de la Deutsches Heer pour des monstres, des ivrognes ou des assassins assoiffés de sang, disparaît chez Tardi. Seule la guerre est accusée de tuer.
Jacques Tardi aborde une multitude de thèmes pour dépeindre les univers crasseux et la folie des hommes. Il peut être question des rapports entre les différentes classes sociales de la société et les tensions qu’elles véhiculent sur le champ de bataille, des mutineries et de leur répression, de la question des fusillés pour l’exemple, des blessés ou des « gueules cassées » ou encore des troupes coloniales. Tous ces sujets sont traités en mêlant récits de fiction et reconstitutions historiques.
Si les textes de Tardi sont très crus, rudes et violents, ses dessins le sont davantage faisant presque parvenir au nez du lecteur les odeurs de putréfaction qui pouvaient régner dans les tranchées et sur le champ de bataille. Les couleurs noir, blanche et grise utilisées dans C’était la guerre des tranchées et qui deviennent de plus en plus présentent dans Putain de guerre !, sont glaciales. Elles insistent sur l’affliction qui touche les hommes, leur angoisse, leur désarroi et leur désespoir. La couleur est rarement utilisée dans les bandes dessinée de Tardi traitant de la Grande Guerre et ceci dans le but de ne pas magnifier l’innommable frénésie des combats. Quand elle est employée c’est, par exemple, pour accentuer l’absurdité des pantalons rouges utilisés par les fantassins de l’armée française au début du conflit.
Ses dessins montrent l’impensable violence des combats. Les corps sont meurtris, perforés, écrasés, mutilés, déchiquetés sous les tirs des fusils, des mitraillettes et de l’artillerie. Les cadavres pourrissent pris dans les barbelés. Ces dessins, d’une extrême violence, exhibent la brutalité inouïe de la guerre et des moyens employés pour tuer. Les traits de Tardi livrent la réalité sordide de la Grande Guerre. L’écart idéologique avec la bande dessinée d’époque aux accents patriotiques, défendant une vision sublimée de la guerre, est abyssal.
Tardi a, idéologiquement et graphiquement, inspiré d’autres auteurs de bandes dessinées parmi lesquels Nicolas Juncker, auteur de l’album Le Front. Il n’y a pas de texte dans cette bande dessinée mais son dessin, intégralement en noir et blanc, se suffit à lui-même pour dévoiler toute la férocité et les monstruosités de la guerre.
D’autres auteurs comme Mathieu Lauffray, Christian De Metter, Juanjo Guarnido, Pierre Alary, appartenant au collectif ayant réalisé les bandes dessinées Paroles de poilus, suivent les traces de Jacques Tardi. Cette série expose le quotidien plus que pénible des soldats, les horreurs de la guerre et ses situations absurdes, à partir de lettres écrites par des « poilus » eux-mêmes.
Benoît Zidrou et Francis Porcel dans leur album Les Folies Bergère dénoncent également les atrocités du conflit et s’intéressent, tout comme Tardi, aux hommes et à leur quotidien dans les tranchées.
Leduc Jean-Benoît,
Bibliothèque Universitaire Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales.
Ressources documentaires :
– BERNIERE Vincent, La Grande Guerre en bande dessinée, Beaux Arts magazine, Hors-série, Issy-les-Moulineaux : Beaux Arts, 2014.
– CONROY Mike, La guerre dans la BD : personnages de fiction ou véritables héros ?, Paris : Eyrolles, 2011.
– DE FONCLARE Guillaume, La bande dessinée et la Grande Guerre, Péronne : Historial de la Grande Guerre, 2010.
– DENECHERE Bruno/REVILLON Luc, 14-18 dans la bande dessinée : Images de la Grande Guerre de Forton à Tardi, Turquant : Cheminements, 2008.
– FOULET Alain/MALTRET Olivier/TARDI Jacques, Presque tout Tardi, Dieppe : Sapristi, 1996.
– MARIE Vincent (Dir), La Grande Guerre dans la bande dessinée : De 1914 à aujourd’hui, Péronne : Historial de la Grande Guerre, 2009.
– REVILLON Luc, La Grande Guerre dans la BD : Un siècle d’Histoires, Meaux : Beaux Arts, 2014.
– TARDI Jacques, Entretiens avec Numa Sadoul, Bruxelles, Niffle-Cohen, 2000.
Webographie :
– ANGOULÊME 43, “Tardi et la Grande Guerre“, Exposition Tardi et la Grande Guerre 41e Festival de la bande dessinée d’Angoulême, 2014.
– ARTE CULTURE, Interview de Jacques Tardi, vidéo, durée : 11 min 23 s, 2009.
– BRANLAND Marine, “La guerre lancinante dans l’œuvre de Jacques Tardi“, Cairn.Info, 2010.
– GABREAU Benjamin, Tardi et la Grande Guerre. Transmission et valorisation d’une mémoire du Premier Conflit mondial, Mémoire de première année, sous la direction de Sylvaine Guinle-Lorinet, Université de Pau et des Pays de l’Adour, HAL archives ouvertes.fr, 2014.
– MARIE Vincent, “Animer une guerre statique : La Première Guerre mondiale et la bande dessinée“, Slate.fr.
– MARIE Vincent, “La Grande Guerre au miroir de la bande dessinée“, site de la Mission Centenaire 14-18.
– TILLIER Bertrand, “Tardi, de l’Histoire au feuilleton“, Cairn.Info, 2010.
Bandes dessinées de Jacques Tardi en lien avec la Grande Guerre :
– La véritable histoire du soldat inconnu, Paris : Futuropolis, 1974.
– Adieu Brindavoine suivi de La fleur au fusil, Paris : Casterman, 1979.
– Le trou d’obus, Paris : Imagerie Pellerin, 1984.
– Ou vas tu petit soldat ? A l’abattoir !, (Collectif), Paris : Monde Libertaire, 1989.
– C’était la guerre des tranchées, Bruxelles : Casterman, 1993.
– Le der des ders, (Scénarisée par Didier Daeninckx et dessinée par Jacques Tardi), Paris : Casterman, 1997.
– Varlot Soldat, (Scénarisée par Didier Daeninckx et dessinée par Jacques Tardi), Paris : L’Association, 1999.
– Putain de guerre ! 1914 1915 1916, (Scénarisée par Jean-Pierre Verney et dessinée par Jacques Tardi), Bruxelles : Casterman, 2008.
– Putain de guerre ! 1917 1918 1919, (Scénarisée par Jean-Pierre Verney et dessinée par Jacques Tardi), Bruxelles : Casterman, 2009.
Ouvrages et autres bandes dessinées cités dans ce billet :
– BARBUSSE Henri, Le Feu : Journal d’une escouade, Paris : Flammarion, 1916.
– CENDRARS Blaise, La Main coupée, Paris : Denoël, 1946.
– COLLECTIF, Paroles de poilus, Toulon : Soleil, 2006.
– JAPRISOT Sébastien, Un long dimanche de fiançailles, Paris : Denoël, 1991.
– JUNCKER Nicolas, Le Front, Toulouse : Milan, 2003.
– ZIDROU Benoit/PORCEL Francis, Les Folies Bergère, Bruxelles : Dargaud, 2012.

Couverture des Carnets de guerre 1914-1918, Christian Bourgeois Éditeur, 2014
Dernier écrivain de langue allemande à avoir été accueilli dans « La Bibliothèque de la Pléiade » (2008), Ernst Jünger jouit aujourd’hui d’une réputation en grande partie due au succès d’Orages d’acier. Publié pour la première fois en 1920, cet ouvrage dont André Gide affirma qu’il était « le plus beau livre de guerre » qu’il ait jamais lu, compte pas moins de sept versions et plus de 2500 variantes. C’est dire les difficultés auxquelles se heurte quiconque cherche à en découdre l’histoire et à en faire la critique. La parution des Carnets de guerre 1914-1918 constitue à ce titre un événement. Edité par Christian Bourgeois, une maison comptant pas moins de 41 titres de l’écrivain dans son catalogue, le texte donne en effet à voir la matière brute que Jünger utilisa pour écrire ses grands livres de guerre : Orages d’acier, le plus célèbre de tous, Le Boqueteau 125, Feu et Sang et Le Combat comme expérience intérieure. Pour le non-initié, il est un témoignage d’une formidable densité en même temps qu’une excellente voie d’accès à l’œuvre d’un homme dont la trajectoire suscite encore bien des discussions.
Ces Carnets, dont Jünger pensa toujours qu’ils n’étaient pas publiables, parurent dans leur version originale en 2010, soit douze ans après la mort de l’auteur. C’est cette édition placée sous la direction de Helmuth Kiesel qui servit de support à la traduction présentée par Julien Hervier, certainement le meilleur spécialiste de l’écrivain* en France. Traducteur d’un pan important de son œuvre, éditeur de ses Journaux de guerre (1914-1918 ; 1939-1948), Hervier est également l’auteur d’une biographie détaillée de Jünger (Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle, Fayard, 2014), la première du genre dans notre pays. Même s’il laisse clairement transparaître l’admiration qu’il vouait au personnage, « un ami de près de 30 ans », l’avant-propos que celui-ci a greffé en ouverture des Carnets de guerre n’en reste pas moins un outil de première main pour replacer le livre dans son contexte et en saisir toute la singularité.

Les journaux d’Ernst Jünger (Originally published at Moleskinerie.com in English.) par Nils Fabiansson – traduction de Guillaume Tarche
L’ouvrage contient les quinze petits carnets d’écolier que Jünger noircit avec une remarquable régularité du 30 décembre 1914 au 10 septembre 1918, date à laquelle, gravement blessé au poumon, il fut évacué en Allemagne pour y être soigné. Lui qui aspirait à entrer dans l’aviation, fit toute la guerre dans l’infanterie, d’abord comme simple soldat, puis comme première classe, sous-officier, aspirant et enfin, lieutenant. Basé sur le front Ouest, il participa aux grandes batailles qui s’y déroulèrent (Verdun, Somme, Flandres) et reçut pas moins de quatorze blessures. Guerrier hors normes animé d’une farouche détermination et d’une inextinguible audace, il fut décoré à de nombreuses reprises et se vit même décerner, le 22 septembre 1918, la plus haute distinction militaire allemande : la croix de l’ordre « Pour le Mérite. »
Le caractère exceptionnel de l’ouvrage ne tient pas seulement à la durée de l’expérience que Jünger fit de la guerre. Il s’explique aussi par l’acuité et, dans certains cas même, par l’immédiateté des notes qu’il reporta sur « ces minces carnets que l’on range […] facilement dans son porte-cartes » (Le Boqueteau 125). Ces dernières comptent parmi les plus impressionnantes de l’ouvrage. Griffonnées à la hâte juste avant l’assaut « dans la promiscuité de quelque trou d’enfer », ou bien encore sous le feu roulant d’un intense bombardement, elles rendent compte avec une puissance inégalable de la lutte titanesque entre l’homme et la technique : « le souffle chaud de la bataille » (préface à l’édition de 1924 d’Orages d’acier) y brûle à chaque ligne.

Ernst Jünger arborant ses décorations après la Première Guerre mondiale. Photo illustrant la troisième édition allemande d’Orages d’acier.
À côté de ces évocations paroxystiques, c’est surtout le détachement avec lequel Jünger promène son regard sur l’horreur dont il est témoin qui attire l’attention : « la vue des corps déchiquetés par les obus m’a laissé parfaitement froid, de même que toutes ces pétarades, bien que j’aie entendue plusieurs fois les balles chanter de près », peut-on lire à la suite de l’une de ses premières missions (4 janvier 1915). Pour lui, la guerre est une aventure excitante qui fait œuvre purificatrice et permet à des « individus particuliers » (29 août 1918), emportés dans le tourbillon d’une modernité extrême, de se réaliser. A aucun moment, Jünger ne cache son goût du sang et l’ivresse qui s’empare de lui au moment de l’assaut et des coups de main. Toujours à l’affût de nouvelles expériences, il incarne cet homme nouveau sachant allier les valeurs héroïques au sens du service, du sacrifice et de l’obéissance. Le texte a aussi ceci d’intéressant qu’il donne à voir un Jünger plus complexe que ce à quoi Orages d’acier nous a habitués. Il en est par exemple ainsi de ce passage dans lequel il réfléchit au sens du conflit : « à quoi riment tous ces meurtres, encore et toujours plus de meurtres ? Je crains qu’on ne détruise trop, et que trop peu de choses subsistent pour qu’on puisse reconstruire […] La guerre a éveillé en moi la nostalgie des bénédictions de la paix » (1er décembre 1915). De tels commentaires sont néanmoins très rares sous la plume de celui dont les écrits suscitèrent l’admiration d’Adolf Hitler, puis son indulgence à une époque où Jünger ne faisait pourtant aucun mystère de ses réticences envers le régime nazi.
Landry Charrier, Maître de conférences HDR en Etudes germaniques (Clermont Université, Université Blaise Pascal, EA 1001, Centre d’Histoire « Espaces et cultures » (CHEC), F-63057 CLERMONT-FERRAND).
Ernst Jünger : Carnets de guerre 1914-1918. Traduit de l’allemand par Julien Hervier, Paris, Christian Bourgeois Éditeur, 2014, 572 pages, 24 €.
Cet article a paru dans le n° 1131 (1er-15 juillet 2015) de la Nouvelle Quinzaine littéraire.
]]>Dans la production contemporaine pour la jeunesse qui traite de la Grande Guerre, le point de vue majoritairement retenu est masculin. Cependant, un certain nombre de romanciers choisit de faire entendre une voix d’adolescente permettant de rendre compte de l’autre front, le front domestique. Ces écrivains décrivent les tâches incombant aux femmes et aux filles dans le cadre de leur participation à l’effort de guerre (tricoter pour les soldats et leur écrire en tant que marraine de guerre, leur apporter des soins) et dépeignent le remplacement des hommes aux champs, dans les usines ou les écoles. Utiliser une jeune fille et non un jeune garçon comme personnage principal ne signifie pas que les auteurs renoncent à mentionner la réalité des combats. Mais le genre affecte la relation à la guerre. Adopter le point de vue d’une adolescente implique de décrire les rôles considérés comme spécifiquement féminins et d’interroger la question de l’émancipation des femmes en matière de préjugés et de clichés.
On constate d’abord que les héroïnes issues des classes sociales favorisées refusent d’imiter le modèle domestique maternel : tenir leur maison, s’occuper des enfants, laisser les maris prendre les décisions.
Dans The Foreshadowing (2005) de Marcus Sedgwick, Alexandra Fox, la narratrice, entend se montrer socialement active et utile, alors que son père, un médecin hospitalier de Brighton, attend d’elle qu’elle devienne le parfait ange domestique de la tradition victorienne (The Angel in the House étant le titre d’un poème de Coventry Patmore vantant les mérites de l’épouse exemplaire). Mais Alexandra n’a aucunement l’intention d’apprendre à tenir une maison, elle refuse d’être traitée en mineure par quelque mari que ce soit et aspire à travailler.
Suzie, la narratrice éponyme du livre de Sophie Marvaud publié en 2008 (Suzie la rebelle. Les années de guerre), rejette le mariage convenable auquel sa famille la destine. Issu de la haute bourgeoisie, son prétendant lui a en effet expliqué qu’elle aurait à tenir salon et a s’impliquer dans la vie mondaine parisienne. Mais Suzie étudie en secret, à une époque ou les jeunes Françaises étaient exclues de la préparation officielle du baccalauréat et devaient se présenter à l’examen en candidates libres.
En fait, désireuses de contribuer à l’effort de guerre, nombre d’héroïnes sont attirées par une figure particulièrement valorisée dans les représentations collectives : celle de l’« Ange blanc ». Contre l’avis de son père, Alexandra veut être infirmière. Faisant preuve d’une grande ténacité, elle parvient à réaliser son objectif, à l’hôpital de Brighton d’abord, puis dans le Nord de la France.
Considérée comme le pendant féminin du poilu, la figure de l’infirmière fut particulièrement louée pendant le conflit.
Certains auteurs – tous des femmes – s’intéressent à des figures féminines qui, en cette Première Guerre mondiale, ont contribué à faire bouger les lignes de partage du genre.
Daphné, l’héroïne du roman Road to War : A First World Girl’s Diary 1916-1917 de Valérie Wilding, rejoint les FANY (First Aid Nursing Yeomanry), un groupe de jeunes femmes à cheval fondé en 1907 dans le but de porter assistance aux blessés en cas d’urgence ou de guerre. Après le déclenchement des hostilités, l’organisation offrit ses services au gouvernement britannique, lequel déclina l’aide des FANY au motif de leur sexe. En revanche, les Belges et les Français acceptèrent leur offre et, à partir de 1916, les Britanniques en firent autant. A cette date, il n’était désormais plus question pour ces femmes de se déplacer à cheval. Les membres des FANY conduisirent des ambulances, convoyant des soldats blessés ou morts, des infirmières et des prisonniers allemands, distribuant aussi du linge et des vêtements. Quoi qu’elles n’aient jamais été reconnues comme faisant partie intégrante de l’armée britannique et qu’elles fussent sans arme, elles étaient structurées selon le modèle militaire. L’histoire de la jeune Daphné fait mesurer au lecteur l’utilité et le caractère épuisant de leur action : conduire de jour comme de nuit des véhicules sur des routes peu carrossables, dans des conditions extrêmes, à proximité du front et à la merci des obus et des embourbements. Daphné fait l’expérience de la terreur des bombardements et découvre l’horreur des villages détruits ainsi que la nature dévastée. Elle est même blessée par balle par un soldat allemand alors qu’elle tente de sauver un chien blessé, porteur d’un message destiné aux troupes alliées.
Dans la littérature française contemporaine destinée à la jeunesse, c’est la physicienne et chimiste Marie Curie-Sklodowska, deux fois récompensée par un prix Nobel, qui joue ce rôle iconique de pionnière. Elle est en effet célébrée dans l’ouvrage déjà mentionné, Suzie la rebelle. Le roman fait référence à l’action innovatrice de Marie Curie, qui conçut et conduisit des unités radiologiques. Chez Sophie Marvaud, Suzie, qui étudie secrètement pour passer son baccalauréat, trouve dans la figure de la célèbre scientifique « un modèle, une héroïne, qui [lui] donnait espoir en l’avenir »1. Son père, représentatif des préjugés de l’époque sur le genre, la met en garde : « Ne t’avise surtout pas de la prendre pour modèle ! Elle manque vraiment trop de féminité ! […] N’oublie jamais que ce qui fait la gloire et le bonheur d’une femme, c’est un mari comblé et des enfants bien éduqués. Les femmes qui négligent leur mission naturelle sont sur une bien vilaine pente »2.
Depuis qu’elle a entendu parler de Marie Curie, Suzie est renforcée dans sa conviction que les femmes aussi peuvent faire de la recherche. En conséquence, elle explique à son prétendant qu’au lieu de tenir leur future maison et de se livrer à des mondanités, elle entend « partir travailler, le matin à la même heure que lui, et revenir le soir à la même heure que lui. Après une longue et fructueuse journée de recherches »3.
Les personnages féminins entendent ne pas se conformer au rôle d’Ange domestique et travaillent hors de chez eux, que ce soit en exerçant des fonctions d’infirmière ou en pratiquant des activités plus discordantes en termes de stéréotypes de genre (conduite des ambulances, radiographier des blessés et expliquer aux chirurgiens comment lire les clichés).
Le personnage d’Adélie, campé par Catherine Cuenca dans son roman Le Choix d’Adélie, s’inscrit en faculté de médecine et ne se laisse pas décourager par les propos sexistes de professeurs qui considèrent que les femmes n’ont pas leur place dans ce type d’institution.
Une jeune femme du début du XXe siècle pouvait-elle devenir chercheur ou s’agissait-il d’une situation exceptionnelle ? Dans les faits, le sexe d’une personne importait bien moins que les origines socio-économiques de celle-ci.
Les filles des campagnes pouvaient au mieux espérer devenir institutrices, à la condition d’étudier au-delà des heures passées à la ferme et à l’école. C’est ce que montre le roman L’Horizon bleu de Dorothée Piatek, publié en 2012, qui raconte l’histoire d’Elisabeth, une jeune femme amenée à enseigner aux enfants d’une école élémentaire de campagne afin de remplacer son mari mobilisé. L’originalité de l’œuvre est de faire entendre en alternance deux voix narratives, soit deux points de vue : celui d’Elisabeth renvoyant au « front de l’intérieur » et celui de son mari, rendant compte du monde des tranchées.
Certains romans de littérature de jeunesse contemporains montrent donc combien la Grande Guerre a brouillé quelques-unes des représentations de genre. En adoptant le point de vue d’une adolescente, les œuvres traitent de l’émancipation qui fut principalement celle des filles et des femmes issues des classes sociales moyennes et supérieures.
Les filles et les femmes de l’époque étaient-elles pour autant libérées de la domination masculine ? A la fin de la guerre, les hommes qui rentrèrent dans leur foyer aspiraient à retrouver l’ordre social antérieur.
Certains sujets relatifs au genre pendant la Grande Guerre sont toutefois absents de ces fictions destinées à la jeunesse. La question des marraines de guerre en est un exemple. Elles étaient parfois loin d’être toutes des « anges » et certains des filleuls attendaient d’elles un autre type de relation. Dans la France en guerre la figure de la marraine de guerre fut progressivement discréditée et, pour sa part, l’armée britannique interdit les marraines de guerre.
Enfin, les récits font rarement mention des Françaises qui furent les victimes de la violence ennemie, tout particulièrement dans les secteurs occupés du Nord et de l’Est de la France. Ils ne disent rien des agressions sexuelles, des travaux forcés que ces femmes eurent à subir, de la déportation en Allemagne et du traitement comme prostituées qui fut le lot de certaines, pas plus qu’ils n’évoquent la méfiance des Français à l’égard de ces victimes qui furent qualifiées de « boches du Nord » et ont quasiment disparu de la mémoire collective.
Ouvrages cités :
CUENCA Catherine, Le Choix d’Adélie, Paris : Oskar Éditions, 2013.
MARVAUD Sophie, Suzie la rebelle : Les années de guerre, Paris : Nouveau Monde Éditions, 2008.
PIATEK Dorothée, L’Horizon Bleu, Paris : Seuil, 2012.
SEDGWICK Marcus, The Foreshadowing, London : Orion Children’s Books, 2014.
WILDING Valérie, Road to War : A First World War Girl’s Diary 1916-1917, London : Scholastic, 2008.
Ouvrages de Madame Véronique Léonard-Roques :
Les Mythes des avant-gardes, textes réunis et présentés en collaboration avec Jean-Christophe Valtat, Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2003.
Caïn, figure de la modernité : Conrad, Unamuno, Hesse, Steinbeck, Butor, Tournier, Paris : Honoré Champion, 2003.
Versailles dans la littérature. Mémoire et imaginaire au XIXe et XXe siècles, Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2005.
Caïn et Abel. Rivalité et responsabilité, Monaco : Éditions du Rocher, 2007.
Figures mythiques. Fabrique et métamorphoses, Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2008.
Le Fils prodigue et les siens (XXe et XXIe siècles), textes réunis en collaboration avec Béatrice Jongy et Yves Chevrel, Paris : Cerf, 2009.
Mythes de la rébellion des fils et des filles, textes réunis et présentés en collaboration avec Stéphanie Urdician, Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2013.
Chapitres d’ouvrages scientifiques :
“Écrire la Grande Guerre en littérature de jeunesse aujourd’hui : l’exemple de The Foreshadowing de Marcus Sedgwick”, dans Écritures de la Grande Guerre, sous la direction de Joëlle Prungnaud, Nîmes : Lucie Éditions, 2014.
La production de bandes dessinées intervient au début du XXe siècle, au moment même où la Grande Guerre éclate, mais il faut attendre les années 1930 pour que « l’album » s’impose comme support.
En ce début de siècle les planches de bande dessinée se lisent dans les journaux. On assiste, pendant la guerre, à la naissance de nouveaux illustrés qui traitent essentiellement du conflit. Toute une série d’hebdomadaires illustrés vont servir à soutenir un discours patriotique. Ainsi, des auteurs dont les dessins figurent dans des journaux tels que Les Trois Couleurs, La Croix d’Honneur, La Baïonnette ou encore La Jeunesse Illustrée, vont de manière spontanée ou contraint par la censure, s’efforcer de se moquer de la « bêtise » du soldat Allemand tout en rendant héroïque la figure du combattant français. La presse illustrée et la bande dessinée n’échappent pas à la mobilisation toute entière de la nation et sont utilisées comme des supports chargés de véhiculer un discours de propagande guerrière surtout auprès de la jeunesse.
Par ailleurs, pour s’informer ou rompre l’ennui, les soldats lisent beaucoup sur le front. Ces publications ont aussi pour objectif de soutenir le moral des troupes.
Tout comme les français, les héros de bande dessinée font la guerre. Créé en 1905 par Emile-Joseph-Porphyre Pinchon, le personnage de Bécassine est déjà connu avant le début du Premier Conflit mondial. Certaines de ses aventures paraissent dans le journal La Semaine de Suzette alors que le conflit fait rage. Les histoires de Bécassine Pendant la guerre, Bécassine chez les Alliés et Bécassine mobilisée paraissent successivement en 1916, 1917 et 1918, sous forme d’album.
De son côté, l’hebdomadaire Fillette, qui est en concurrence avec le journal La Semaine de Suzette tout en étant davantage destiné aux petites filles, a pour vedette l’Espiègle Lili. Créée par le romancier Jo Valle et dessinée par André Vallet, Lili va elle aussi offrir aux lectrices et aux lecteurs un modèle d’engagement dans l’effort de guerre. Au contraire de Bécassine, Lili comprend le conflit. Le personnage n’est jamais représenté sur le front mais participe à la guerre lorsque, par exemple, elle libère son père prisonnier en Belgique.
Dès 1914, le journal L’Epatant, pendant masculin de l’hebdomadaire Fillette, dans lequel sont publiées les aventures des Pieds Nickelés, proclame la mobilisation de ses trois personnages burlesques qui eux aussi « s’en vont en guerre ». Ribouldingue, Croquignole et Filochard, nés des traits du dessinateur Louis Forton, vont s’impliquer dans le conflit.
Flambeau, chien de guerre, personnage imaginé par Benjamin Rabier en 1916, appartient également à ces héros de bande dessinée qui vont participer au conflit.
Ces exemples de bandes dessinées, destinées d’abord aux enfants, favorisent une acculturation guerrière et donnent à voir une certaine vision de la guerre. Il est évident que les planches, illustrant les péripéties de ces personnages, sont empreintes d’un fort sentiment patriotique, les héros luttant contre l’envahisseur Allemand.
Certes, les sujets sont abordés avec humour et les situations sont comiques, mais le courage de ces personnages, parfois exagérément mis en valeur par leurs auteurs, vient incontestablement renforcer la propagande en faveur de la guerre. Le chien Flambeau est ainsi représenté en train de sauver une patrouille française prisonnière des Allemands ou encore de détruire un ballon d’observation appartenant à l’ennemi.
Il est également intéressant de constater la transformation du caractère même de certains personnages créés avant le début du conflit2. Dans la série Les Pieds Nickelés publiée pour la première fois en 1908, les trois gredins à l’espièglerie maladroite s’opposent très souvent aux forces de polices qui font avorter leurs méfaits. Pendant le conflit, Louis Forton, lui-même combattant de la Grande Guerre, modifie le ton des aventures de ses trois brigandeaux un peu gauches. On assiste dès lors à une transformation de la nature même des personnages. Croquignol, Ribouldingue et Filochard gagnent en capacité, en intelligence, en astuce et en roublardise pour infliger des sales coups aux Allemands. Les trois camarades qui allaient jusqu’alors de mésaventures en mésaventures vont s’attaquer, de manière extrêmement bien organisée, à ridiculiser tous les Allemands et surtout le Kaiser, leur victime favorite.

Première page du centième numéro de l’hebdomadaire La Jeunesse illustrée, publié en 1917. Elle montre les atrocités commises par les soldats allemands.
A l’intérieur de l’ensemble des hebdomadaires illustrés ainsi que dans les albums de Bécassine ou encore de Flambeau, apparaît systématiquement une profonde aversion pour le soldat Allemand. Aussi, le terme de « boche » est couramment utilisé.
Aucune compassion n’est présente envers les adversaires qui sont peints comme des barbares, lâches, vils, cruels, bêtes, voleurs et sans honneur.
Le dénigrement des soldats de la Deutsches Heer est un des thèmes favoris des auteurs de bandes dessinées contemporains au conflit. Souvent tourné en ridicule dans les vignettes destinées au public très jeune, le soldat Allemand est assimilé à un ivrogne, à un monstre, à un assassin assoiffé de sang dans les planches aux graphismes plus réalistes.
Que ce soit dans l’hebdomadaire La jeune France, Les Trois couleurs, La Baïonnette ou encore dans La Jeunesse Illustrée, la brutalité et la férocité des officiers Allemands sont souvent mises en scène dans d’édifiants récits3. Dans les séries dessinées, les crimes des Allemands s’exercent le plus souvent au détriment des populations les plus faibles et sans défense, femmes, enfants, vieillards.
Il est incontestable que cette description, dépréciée et caricaturale, participe à la propagande patriotique auprès des populations restées à l’arrière même si les lecteurs ne le ressentaient pas exactement de cette manière.
L’officier Allemand est souvent représenté de manière archétypale comme une personne arrogante avec un monocle ou une cravache qu’il agite de façon incontrôlée quand il cède à l’énervement après avoir été tourné en ridicule. Le fantassin Allemand, l’ennemi le plus fréquent, est quant à lui représenté le plus souvent avec son casque à pointe, gros, laid, grotesque et bouffon, modèle même de la niaiserie et de la stupidité.
Cette haine de l’ennemi va de pair avec l’amour de la patrie. Ainsi, l’histoire de Bécassine pendant la guerre se conclue par le salut au drapeau4.

Une planche de l’album Les Pieds Nickelés s’en vont en guerre. Le champs de bataille est fantasmé et la violence représentée de manière candide.
On remarque par exemple que Caumery et Pinchon, dessinateur et scénariste des aventures de Bécassine, et Forton, créateur des Pieds Nickelés, n’ont à aucun moment représenté les tranchées ou les réseaux de barbelés dans leurs planches.
Louis Forton est engagé dans l’armée d’Orient et n’a donc aucune idée de ce qu’est la guerre de position qui sévit en Europe. Ceci explique que ces trois héros ne soient jamais dessinés sur un champ de bataille caractéristique de la Grande Guerre et tel qu’on le représente aujourd’hui. Louis Forton livre ainsi une version fantaisiste et fantasmée de la guerre5.
Du reste, la violence engendrée par le conflit ne figure pas dans ces planches aux vignettes très sobres. On ne croise pas de soldats grièvement blessés, mutilés, ou de « gueules cassées » mais plutôt des soldats avec des blessures légères recouvertes de bandelettes et s’appuyant sur une béquille.
La guerre chimique fait son apparition au mois d’avril 1915. Le gaz a des effets irritant, suffocant et provoque de graves lésions de la peau et des voix respiratoires. Si les soldats redoutaient énormément de rentrer en contact avec le gaz, ce n’est absolument pas le cas de nos trois sympathiques héros qui se contentent de relever l’odeur nauséabonde qui règne dans l’atmosphère6.
Les horreurs de la guerre ne sont donc pas spécialement exposées dans ces albums destinés aux jeunes enfants et soumis à la censure. En revanche, s’il est très rare que la violence soit montrée, il arrive parfois que dans certaines bulles le texte soit imprégné de crudité et de brutalité. Ainsi, dans le journal L’Etoile Noëliste du mois de novembre 1917, on peut lire dans la cartouche d’une vignette : “Dans la bouillie des chairs broyées le docteur avait reconnu les uniformes français. […] Les viscères emmêlés se répandaient parmi les débris de toutes sortes […] Les doigts ensanglantés, le docteur se releva, eu un geste découragé et rabattit le voile sur le charnier gluant“7.
Même s’il convient de distinguer les récits très enfantins comme ceux de Bécassine ou de Flambeau par exemple, des récits aux graphismes plus réalistes, ces deux types de publication étaient réservés à un public jeune. Par conséquent la violence de ces propos peut assurément surprendre. Cependant, cette brutalisation, qui semble entailler l’influente Censure, était subtilement distillée et mise en scène pour amplifier la glorification de la figure du « poilu ».
La presse illustrée et la production de bandes dessinées contemporaines au conflit ont donc, de manière générale, adhéré à l’idéologie patriotique et aux sentiments nationalistes.
Les bandes dessinées Anglo-saxonnes et Allemandes se sont également saisies du thème de la Grande Guerre. Pour remonter le moral des troupes durant les combats, l’État-major Britannique demande au capitaine Bruce Bairnsfather, auteurs de nombreux dessins croqués rapidement dans les tranchées et publiés dans The Bystander’s Fragments from France, de créer un personnage incarnant les valeurs du soldat anglais. Old Bill, figure typiquement Britannique naquit et trouva un grand succès auprès des soldats de la British Army8.
Tout comme la production française, la bande dessinée Allemande a d’abord relayé l’idéologie nationaliste en favorisant un discours guerrier distant de la terrible réalité. Pendant la guerre, près d’une centaine de journaux publient des planches de bandes dessinées comme le Liller Kriegszeitung qui est accompagné d’un supplément illustré : les Kriegsflugblätter dans lesquels on trouve des dessins humoristiques et patriotiques9.
Leduc Jean-Benoît,
Licence Professionnelle “Gestion et mise à disposition des ressources documentaires”.
Ressources documentaires :
BERNIERE Vincent, La Grande Guerre en bande dessinée, Beaux Arts Hors-Série, Issy-les-Moulineaux : Beaux Arts, 2014.
DE FONCLARE Guillaume, La bande dessinée et la Grande Guerre, Péronne : Historial de la Grande Guerre, 2010.
DENECHERE Bruno/REVILLON Luc, 14-18 dans la bande dessinée : Images de la Grande Guerre de Forton à Tardi, Turquant : Cheminements, 2008.
MARIE Vincent (Dir), La Grande Guerre dans la bande dessinée : de 1914 à aujourd’hui, Péronne : Historial de la Grande Guerre, 2009.
REVILLON Luc, La Grande Guerre dans la BD : Un siècle d’histoires, Meaux : Beaux Arts, 2014.
Hebdomadaires illustrés et albums de bandes dessinées publiés pendant le conflit :
COMERY/PINCHON Joseph Porphyre, Bécassine pendant la guerre, Paris : Gautier, 1916.
COMERY/PINCHON Joseph Porphyre, Bécassine chez les alliés, Paris : Gautier, 1917.
COMERY/PINCHON Joseph Porphyre, Bécassine mobilisée, Paris : Gautier-Langueneau, 1918.
La Croix d’Honneur, publié de 1911 à 1937.
L’Épatant, publié de 1908 à 1937.
L’Étoile Noëliste, publié de 1914 à 1938.
Fillette, publié de 1909 à 1942.
La Jeune France, publié de 1915 à 1918.
La Jeunesse Illustrée, publié de 1903 à 1935.
RABIER Benjamin, Flambeau chien de guerre, Paris : Tallandier, 1916.
La Semaine de Suzette, publié de 1905 à 1940.
Les Trois couleurs, publié de 1914 à 1919.
La Grande Guerre est souvent présentée comme le premier conflit « scientifique ».
Les preuves ne manquent pas, dans tous les domaines. Qu’on songe, parmi tant d’autres exemples, à la radiologie, aux nouveaux antiseptiques et à la chirurgie des « gueules cassées » pour le soin des blessés… au sonar et au repérage acoustique pour la défense en mer ou sur les fronts… et, bien sûr, aux gaz de combat, qui sont restés comme les symboles des atrocités commises dans les tranchées de la « der des ders ». « Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps », constate justement Paul Valéry au lendemain de la conflagration.
Beaucoup de science… et beaucoup de scientifiques : rares sont les savants qui sont demeurés à l’écart de la guerre. Leur mobilisation a pris différents visages. Certains ont continué d’œuvrer devant leurs paillasses, pour tenter de précipiter la défaite de l’ennemi. D’autres, nombreux, ont revêtu l’uniforme, souvent au prix de leurs vies – en France notamment, où la communauté savante mettra longtemps à se relever de la grande hécatombe de 14-18. Enfin, au travers de leurs écrits et de leurs déclarations, bien des scientifiques ont alimenté la confrontation qui se déroulait au même moment sur le terrain idéologique. Et tous, de part et d’autre, étaient convaincus de parler au nom de la « civilisation », contre la « barbarie » !
L’image d’Épinal d’une “guerre-laboratoire”, si elle paraît largement fondée, appelle toutefois des nuances : la Première Guerre mondiale a-t-elle durablement modifié la place des savants dans la société, et l’organisation de la recherche dans les États ou au niveau international ? Surtout, au-delà des nombreuses applications qu’elle a vu naître, a-t-elle engendré de nouvelles découvertes, de nouveaux principes, de nouvelles théories scientifiques ?
Denis Guthleben est attaché scientifique au Comité pour l’histoire du CNRS, rédacteur en chef de la revue Histoire de la recherche contemporaine et membre du comité de direction de la Revue d’histoire des sciences. Il dirige également la collection d’histoire des sciences, des techniques et de la médecine aux éditions Nouveau Monde. Ses recherches portent principalement sur l’Histoire des sciences et de la recherche scientifique, au travers des politiques, des institutions, des acteurs et des programmes qui l’ont constituée des débuts de la Troisième République à nos jours.
Docteur en histoire de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il a d’abord étudié l’histoire des relations internationales, plus particulièrement entre la France et les États-Unis. Ses travaux de thèse portaient sur l’image des États-Unis à la télévision française. Cette recherche a reçu la mention du prix de l’Inathèque de France. Il est, par ailleurs, l’auteur de plusieurs articles sur les relations internationales.
Parallèlement à ces recherches, il a rejoint en novembre 2002 l’équipe du Comité pour l’Histoire du CNRS. Après avoir préparé un rapport sur l’image du CNRS dans les médias depuis sa création en octobre 1939, il a rédigé un ouvrage sur l’histoire du Centre, publié à l’occasion du 70e anniversaire de l’organisme. Il a également écrit de nombreux articles sur l’histoire du Centre, consacrés par exemple aux périodes de l’Occupation et de la Libération ou aux recherches sur l’énergie solaire.
Il s’efforce de rendre accessible au grand public l’histoire des sciences en participant à de nombreux colloques et en intervenant dans les médias. Il a notamment participé à l’émission « La tête au carré » sur France Inter en octobre 2009 et en juin 2014.
Sont-ils fous ces Américains ? L’image des États-Unis à la télévision française, Latresne : Le Bord de l’eau, 2008.
Histoire du CNRS de 1939 à nos jours. Une ambition nationale pour la science, Paris : Armand Colin, 2013 (2e édition).
Rêves de savant. Étonnantes inventions de l’entre-deux-guerres, Paris : Armand Colin, 2011.
Une course pour la vie. L’AFM et la recherche biologique et médicale, avec Odile Le Faou, Paris : Armand Colin, 2011.