Émilie Jolie, c’est difficile d’y avoir échappé quand on est né dans les années 70 (et visiblement, après aussi). Je me souviens bien du 33 tours, de la pochette et des dessins. Ils avaient un petit aspect inquiétants.
Comme on le verra, ça venait de tout.
De la narration et de l’histoire, un peu bancales et inégales. De la musique et des interprètes qui, quoique très bons pour la plupart (Philippe Chatel s’étant entouré des noms déjà très connus ou en voie de l’être), n’effacent pas une légère impression d’amateurisme — ce qui ajoute à la décontraction et n’est pas désagréable par ailleurs. Et puis surtout, SURTOUT, de tout ce qui est charrié plus ou moins clairement par ce joyeux fourre-tout volontairement hétéroclite et iconoclaste, du moins en apparence.
Car ça a l’air bien frais, Émilie Jolie. Rien ne se passe comme dans les contes “classiques”, les gens sont maladroits, on ne sait pas où est le prince charmant, on recueille un caillou que ce salopard de petit poucet a laissé tomber, la grand-mère du petit chaperon rouge poursuit le loup en le frappant avec sa canne… Mais c’est la révolution !
Peut-être… peut-être pas. Ce qui est certain, c’est que les non-dit de l’inconscient (de Philippe Chatel, mais à travers lui d’un bon pan de notre culture d’occidentaux, évidemment), se manifestent. Et il y a matière à questionnements…
Rappelons que comme d’habitude sur ce blog il ne s’agit pas d’une analyse systématique ou scientifique, mais d’un autre joyeux fourre-tout (comme ça, on reste dans l’esprit), mêlant considération plus ou moins musicales et lectures plus ou moins analytiques qui ne prétendent asséner aucune vérité définitive, que tout le monde se rassure.
C’est parti, on met le disque.
1. Prologue
2. Chanson de la petite fille dans la chambre vide
3. Chanson de la compagnie des lapins bleus
4. Chanson d’Émilie et du grand oiseau
5. Chanson de l’autruche
6. Chanson de la sorcière
7. Chanson des baleines de parapluie
8. Reprise de la chanson des lapins bleus
9. Chanson du hérisson
10. Chanson de l’extra-terrestre
11. Chanson du petit caillou
12. Chanson du coq et de l’âne
13. Chanson du loup
14. Chanson du raton-laveur rêveur
15. Chanson du début de la fin
16. Chanson du prince charmant débutant
Après une intro annonçant le thème de la chanson éponyme (ça fait toujours classe de dire « éponyme », même si ça sonne un peu comme le croisement d’un poney et d’une résine) — son de piano un peu casserole et délai très court, pourquoi pas — le conteur commence à conter.
Là, première agression auditive, la mélodie descend d’un quart de ton, un peu comme une boîte à musique qui ralentit ou une cassette 8 pistes en fin de course. Est-ce volontaire ? J’en pleure des oreilles à chaque fois.
1. Prologue
(Henri Salvador)
LE CONTEUR :
Il était une fois, il y a très longtemps, un poisson rouge très rouge qui s’ennuyait dans un aquarium très grand. Ce poisson rouge très rouge (…)
Comme on le verra, le grand truc de Philippe Chatel, c’est les couleurs primaires, ainsi que le blanc, le noir et le rose. Pas de parme, bistre ou vermillon, ni de « crotte d’éléphant » ou de « fraise des bois écrasée par un sanglier mal réveillé ». On fait simple, coco.
ÉMILIE :
Mais non, Monsieur ! Ce n’est pas l’histoire du poisson rouge très rouge, qu’il faut raconter !
V’là qu’elle commence, elle ramène sa fraise (des bois). On le sent, que ça va pas être une partie de plaisir. Émilie « boulet » Jolie, ouais.
LE CONTEUR :
Mais comment ça, comment ça…ÉMILIE :
C’est mon histoire, c’est mon histoire qu’il faut raconter !
L’histoire d’Émilie Jolie !
Boulet, ET égo-maniaque. Ah elle va être belle la génération Y… N’oublie pas de poster un selfie après tout ça, milieCutie78.
LE CONTEUR :
Mais c’est vrai ça, nom d’une pipe !
Bon, en revanche, lui, c’est génération T (comme Tintin). NOM D’UNE PIPE EN BOIS D’ARBRE, SACREBLEU. Encore trois jurons et c’est le capitaine Haddock.
Excuse-moi, Émilie, tu sais ce que c’est, je suis un peu distrait…
(Oui, vous vous dites comme moi : début d’Alzheimer…)
Bon, va vite dans ta chambre, et je commence !
Elle court, avec un super effet sonore d’écho métallique et de reverb à ressort qui nous laisse bouche bée !
ÉMILIE :
Ayest !LE CONTEUR :
Ça y est ? Parfait.
Il était une fois une petite fille qui s’appelait Émilie Jolie. Elle avait les yeux tout bleus, des cheveux tout blonds, et des joues toutes roses.
Je veux pas faire de mauvais esprit (nan, c’est pas mon genre, ça se saurait…), mais heureusement qu’elle s’appelle pas Émilie Riefenstahl, quoi.
Mais, un soir que la lune était toute blanche et le ciel tout noir…
C’est parti, première chanson, Henri Salvador s’y colle.
2. Chanson de la petite fille dans la chambre vide
(Henri Salvador)
LE CONTEUR :
La petite fille
Dans la chambre vide
A peur
Elle est là bien sage
Au fond du lit-cage
Toute seule
Si mineur, mais vu le sol dièse — renversement d’un accord de dominante de mi, donc on est en la majeur, vous y êtes ? — ça sonne plutôt second degré. Pas celui de l’humour. Celui de l’harmonie. Vous êtes taquins.
Petite mélodie tristounette, voire un peu inquiétante, d’ailleurs les paroles vont dans ce sens. Peur dans le noir (c’est dit après), dans un lit-cage — oui, ça se dit comme ça, mais on conviendra que « cage » n’est pas un mot très sympa. À la limite, ça préfigure la chanson suivante (du grand oiseau). Admettons. En attendant, Émilie est dans une cage, au milieu d’une pièce vide, et elle fouette.
Ses parents sont tendres
Mais elle ne peut comprendre
Qu’ils sortent le soir
La laissant dans le noir
Donc, le daron et la daronne vont faire la nouba (je reste sur le vocabulaire générationnel de notre conteur) et laissent leur fille seule. ALO OUI CER LA DDASS ? VOUS POUVEZ ME PASSER UN LAPIN BLEU C’EST POUR UNE PLAINTE. NON JE N’AI PAS FUMÉ LA MOQUETTE.
Bon, ne nous emballons pas, c’est probablement un procédé littéraire qui nous place du point de vue de la fillette qui a peur et qui pense donc qu’elle est abandonnée. La peur de l’abandon, première cause d’angoisse ancestrale et infantile, juste devant les choux de bruxelles. On suppose que Monsieur et Madame Jolie (c’est sympa, quand même, comme nom de famille) ont engagé une baby-sitter ou qu’une voisine — voire un voisin, soyons progressistes — est là dans le salon à s’énerver sur son Rubik’s Cube tout en écoutant « Haut les mains » d’Ottawan.
La peur l’empêche de crier
La peur l’empêche de pleurer
Bien sûr, la chambre est vide
La chambre, oui, mais il y a Thierry dans la pièce d’à côté qui pourrait tout à fait intervenir s’il ne venait pas de mettre son autre 45 tours (« T’es OK »).
Mais la petite fille croit entendre chanter :
CHOEUR :
Nous sommes les héros de ton livre d’images (mages)
Nous sommes prisonniers tout au fond de nos pages (pages)
Si tu venais nous libérer on pourrait bien te consoler
Deuxième agression auditive, la montée sur « si tu venais nous libérer » est quand même à ÇA d’être fausse, je sais que je chipotte mais yen a qu’ont les oreilles sensibles.
Viens nous lire et tu pourras nous suivre
Ouvre le livre…LE CONTEUR :
La petite fille
A ouvert le livre
Et rejoint les personnages
De la première page…
LE CONTEUR :
Oh, qu’il était joli, le pays de la première page ! C’est bien simple, tout était bleu. Le ciel était bleu, ça c’est normal, mais le petit nuage blanc à côté du soleil était bleu aussi. Et le soleil lui-même était bleu d’ailleurs. Il y avait un chemin bleu qui menait à un village bleu ou toutes les maisons étaient bleues. Sur la place bleue, il y avait quatre platanes bleus, quatre bancs bleus, et quatre voitures bleues.
Bon, jvais pas vous faire un schéma, encore moins un dessin (cela dit, il serait facile) : tout est bleu, donc ON VOIT QUE DALLE. PEAU D’BALLE.
Comment ça je ne suis pas sensible à l’allusion éluardienne ? Vous avez vu votre tête d’orange ? En tout cas, là, les mots vont donner à chanter.
Oh, mais qu’est-ce que j’entends ? Ah, mais oui, c’est la compagnie ! C’est la compagnie des lapins bleus !
Ça fait effectivement 30 secondes qu’on entend arriver une rengaine foraine à l’orgue de barbarie, en fa majeur, et qu’on se demandait si c’était la fête à Didine.
3. Chanson de la compagnie des lapins bleus
(Robert Charlebois)
LE LAPIN BLEU :
C’est nous la compagnie des lapins bleus
Aux oreilles tendues et aux yeux malicieux
Notre fleuv’ préféré, c’est l’Danube
Je ne vous fais pas l’affront de vous expliquer la blague. Ils sont bleus, ils aiment les trucs bleus, mais c’est plus facile de trouver un truc qui rime avec « danube » qu’avec « schtroumpf », il faut le reconnaître…
Mais notre problème insoluble
C’est qu’on devient tout rouge
Quand on attrape un rhumeOn se cache tous les jours
Dans des mouchoirs
À carreaux le matin et à rayures le soir
Sans doute des rayures à mains, six.
Notre ennemi mortel, c’est l’hiver
Mais notre ami c’est le soleil
On redevient tout bleu
Quand il brille dans le ciel
LE CONTEUR :
Mais qu’est-ce qui se passe ?
C’est le vent qui souffle !
C’est la pluie qui tombe !
C’est le tonnerre qui gronde !
Les lapins bleus vont s’enrhumer !
Par un procédé théâtral bien commode pour faire des économies d’effets spéciaux ou de décors, le narrateur décrit le rebondissement de situation. NOM DE NOM, VOILÀ L’ORAGE. On le sentait venir gros comme un clapier (bleu), mais soyons beaux joueurs.
CHOEUR DES LAPINS BLEUS :
Ah ah ah ah tchoum !
Ah ah ah ah tchoum !LE CONTEUR :
Ça y est ! Qu’est-ce que je disais…
Et voilà ils sont cuits.LE LAPIN BLEU :
C’est nous la compagnie des lapins bleus
Aux oreilles tendues et aux yeux malicieux
Mais quand viennent la pluie et l’orage
Notre bonheur fait naufrage
Quand les lapins bleus sont rouges
Rien n’va plus dans la page
Le décor est planté. On a un troupeau de lapins rouges, genre myxomatose géante tu vois. En revanche, être enrhumés ne les empêche pas de brailler (alors que moi, quand je suis enrhumé, je suis tout grognon et je chantonne pas, jpeux vous dire).
LE CONTEUR :
Émilie est bien ennuyée pour ces lapins bleusÉMILIE :
Je suis bien ennuyée pour ces lapins bleusLE CONTEUR :
Qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire pour les soigner..?ÉMILIE :
Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour les soigner..?
On ne sait pas pourquoi, mais elle répète ce que dit le narrateur. Le shadow game, super. Nan mais t’as quel âge, Émilie, 4 ans ?!
Ah oui, mince.
LE CONTEUR :
Tout à coup, le lapin bleu qui est devenu le plus rouge de tous les lapins bleus qui sont devenus rouges s’approche d’Émilie et lui dit :LE LAPIN BLEU :
C’est bien simple Émilie, si tu nous faisais à chacun un baiser sur chaque oreille on redeviendrait bleus, ça s’rait bien.
Han l’autre… Le bon vieux truc de cour de récré pour avoir un bisou… Tu me déçois, lapin.
ÉMILIE :
Moi j’veux bien mais ça fait beaucoup de baisersLE LAPIN BLEU :
Eh oui, nous sommes dix-huit lapins, nous avons deux oreilles par lapin. Ça fait combien de baisers ?ÉMILIE :
Heu…LE CONTEUR (souffle à Émilie) :
Ça fait trente-six.ÉMILIE :
Trente-six !
Je vous donne l’un des trucs pour aller plus vite en calcul mental : arrondir à un nombre plus facile, faire la multiplication, puis soustraire la différence (multipliée) entre le nombre d’origine et l’arrondi.
Au lieu de 18, on prend 20. 20 fois 2, 40, fastoche. Entre 20 et 18 il y a 2, 2 fois 2, quatre. 40 moins 4 : 36.
SOL MI, DOOOOO (jingle des Chiffres et des lettres), bravo, vous remportez ce magnifique Atlas broché édition 1979, avec un dossier spécial sur l’URSS.
LE LAPIN BLEU :
Bravo !LE CONTEUR :
Émilie embrasse tous les lapins sur les deux oreilles. Et les lapins qui étaient rouges sont bleus. Je… je veux dire qu’ils étaient heureux comme avant.
La légère hésitation qui ressemble à une correction laisse songeur. Ils sont bleus, ou ils sont heureux ? Enfin, ils sont heureux parce qu’ils sont bleus ? Certes, ça rime (alors que va trouver une rime avec « Klein »…), m’enfin c’est un peu léger.
Bref, espérons que tout ça sera durable (bah quoi, vous pensiez qu’on allait parler de lapins pendant des plombes et que vous échapperiez à la blague durable/DE LAPIN ?? Vous êtes naïfs…)
LE CONTEUR :
Émilie, dis-donc, il est temps de tourner la page suivante.ÉMILIE :
Qu’est-ce qu’il y a dans la page suivante ?LE CONTEUR :
Attends un peu, voyons… Ah oui ! C’est celle où le poisson rouge… Ah, mais non, je suis vraiment distrait ! C’est la page des oiseaux ! Tourne !(bruit de page qui tourne)
Il y a un grand arbre, et sur ce grand arbre sont perchés des dizaines d’oiseaux de toutes les couleurs. Des rouges, des jaunes, des bleus, des verts, et il y en a même quelques un qui sont en même temps rouge, jaune, vert, et bleu !
Rappel de grammaire à toutes fins utiles : les adjectifs de couleur sont invariables en genre et en nombre quand quand ils sont associés pour décrire une même chose. Des oiseaux bleus. Des oiseaux vert et bleu. C’est chiant, hein.
LES OISEAUX :
Qui est-ce ? vous avez vu cette petite fille ? D’où vient-elle ?
Dis-nous comment tu t’appelles !LE CONTEUR :
Et le plus grand de tous les oiseaux descend de l’arbre et prend la main d’Émilie.
4. Chanson d’Émilie et du grand oiseau
ÉMILIE :
Je m’appelle Émilie Jolie
Je m’appelle Émilie Jolie
Je voudrais partir avec vous
Tout au bout du ciel
Sur vos ailes
Et je voudrais vivre avec vous ma vieLE GRAND OISEAU :
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu voudrais partir avec nous tout au bout du ciel
Sur nos ailes
Et tu voudrais vivre avec nous ta vie
Comme on va le comprendre juste après, partir « tout au bout du ciel » n’est pas juste une image poétique liée aux oiseaux qui font flap flap flap, mais il s’agit bien du ciel-là-où-on-va-quand-on-meurt. C’est pas du tout glauque, cette histoire. Elle est juste en train de leur dire qu’elle veut mourir. Même moi qui ai facilement tendance à la surdramatisation, je trouve ça fort de chocolat (bleu).
ÉMILIE :
Oui c’est ça vous m’avez compris
Alors dites-moi oui…LE GRAND OISEAU :
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu rêves de voler la nuit
Partir, rejoindre le soleil
Et même la lune
Sur nos plumes
Faire un petit tour
Au paradis
Voilà, le mot est lâché : paradis. Et on peut essayer de justifier en disant que c’est juste une image pour un endroit délicieux et enchanteur, mais la suite va bien nous faire voir que non.
À moins qu’il ne s’agisse de paradis artificiel, parce que bon, à force de voir des lapins bleus et des paysages psychédéliques, il faut peut-être se demander s’il n’y a que du Bledina dans les pots d’Émilie. Et si ça se trouve, c’est du Baudelaire qu’on lui lit pour s’endormir.
ÉMILIE :
Oui c’est ça vous m’avez compris
Alors dites-moi oui…
Bon, elle insiste. On sent la gamine goal-oriented.
LE GRAND OISEAU :
Mais y’a tant de choses à voir avant
De partir pour le firmament
Pour rappel : les oiseaux ne volent pas dans le firmament. Au firmament, c’est les étoiles. Pas d’atmosphère respirable (de lapin (ok promis j’arrête)). Donc la mort, tout ça. Youpi.
Y’a tant de pages à tourner
Ta vie ne fait que commencer
Y’a tant de choses à voir avant
De partir pour le firmament
Y’a tant de jours et tant de nuits
Tu es au début de ta vieÉMILIE :
J’ai tant de choses à voir avant
C’est bon, il suffisait de le lui répéter quelques fois. En revanche, retour du saignement d’oreilles, n’est pas colorature qui veut… Déjà, si elle chantait juste, ça serait pas mal.
Mais n’oubliez pas pour autant
La petite fille aux cheveux blonds
Qui vous a chanté sa chanson
Je m’appelle Émilie Jolie
Je m’appelle Émilie Jolie
Et si un jour je deviens vieille
J’irai par le ciel
Sur vos ailes
Au rendez-vous du paradis
Et c’est reparti pour un couplet sur la mort. C’est de plus en plus joyeux c’t’histoire.
LE GRAND OISEAU :
Mais prend le temps de vivre ta vie
Ma petite Émilie Jolie
Tu sais dans les pays rêvés
Les oiseaux ne sont pas pressés…
Là ça sonne plutôt comme la faucheuse qui dirait en ricanant qu’elle a tout son temps. Mais bon, j’ai l’esprit mal tourné.
Au revoir Émilie, et tourne bien toutes les pages…
Si on n’avait pas compris : « tourner les pages » = « dérouler toutes les étapes de la vie », dans l’ordre. Tu es au début du livre/de ta vie (cf “il y a tant de pages à tourner / ta vie ne fait que commencer”), ne sois pas impatiente, petite impatiente, tu as tout le temps d’apprendre la déception ! Avant ça tu vas aller perdre ton temps à l’école, puis ne pas savoir ce que tu voudras faire de ta vie, galérer sur un marché du travail saturé, sacrifier tes passions pour faire de l’alimentaire, finir quand même par fonder une famille quand tu seras désabusée, avoir des enfants, reproduire les erreurs de tes parents en les élevant mal, subir leur ingratitude, et LÀ, C’EST BON, TU POURRAS MOURIR.
ÉMILIE :
Oui, monsieur l’oiseau, au revoir !LE GRAND OISEAU :
Adieu.
Tu raccroches. Nan, toi tu raccroches. Naaan, toi. Allez, ensemble, à trois.
LE CONTEUR :
Allez, viens Émilie. Tu sais, les oiseaux ont toujours raison.
Et ils sont très sereins.
Tu dois lire les autres pages, c’est la loi des livres d’images.
Oh, mais dis donc, tu sais la meilleure ? On est à la page des oiseaux, et on a failli rater l’autruche !
Faut dire aussi qu’elle est jamais à l’heure…
Et vlan le petit cliché sexiste discretos : c’est une gonzesse, une vraie tête d’autruche, jamais à l’heure, elle devait encore faire chauffer la CB chez H&M pour les soldes.
5. Chanson de l’autruche
(Sylvie Vartan)
L’AUTRUCHE :
Je suis une autruche, folle de jazz et de skat
Je chante en faisant des clics et des clacs
Des plics et des plocs, des tics et des tocs
Mais je laisse aux horloges le soin de faire tic tac tic tac
Avec mes grandes pattes, je fais toutes les danses
Boogie, charleston, java, square-dance
La valse à mille temps et la mazurka
Mais je laisse aux moineaux le soin de faire disco, discoToutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Toutes les nuits, avec mes copains
On s’amuse en chantant du GershouinChaque jour je répète, pour être une vamp
La première autruche sous les feux de la rampe
Je garde l’espoir d’être un jour une star
Changer ma vie en fait en faisant des claquettes, claquettesToutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Toutes les nuits, avec mes copains
On s’amuse en chantant du GershouinQuel est le producteur, le magnat, le mécène
Qui me fera faire, mon premier pas sur scène
On y arrive. Je ne me suis pas endormi.
La chanson est bien enlevée et bien menée, rien à dire. En revanche, madame tête de linotte compte grosso modo, à l’ancienne, sur ses jambes et son fessier pour attirer l’attention d’un gros libidineux fumant des cigares, qui “sponsorisera” sa carrière, bien sûr.
Moi j’attends mon heure, même si pour l’instant
Je n’ai vu que le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer
Je vous traduis : elle a vu le loup, d’un mec à cigare, mais ça n’a pas encore porté ses fruits.
Tous les rêves de ma vie, je les passe
Au fond d’un casino de Las Vegas
Et dans mon coeur, y’a un regret
Qui s’appelle Broadway
Et blam. Sous ses aspects sautillants, c’est bien une chanson de désespoir et de regret, alors qu’on en est à peine au début du livre. AMBIANCE.
Mais pourquoi s’étonner ? C’est raccord avec ce qu’annonçaient l’oiseau : la vie, ce sont des espoirs brisés qu’on supporte en attendant la libération de la mort.
On comprend mieux pourquoi on a déjà évoqué les ravages de la drogue (des lapins “bleus”, sans déconner), et les envies de suicide (chanson du grand oiseau, fondatrice).
Finalement, là, c’est presque gentillet, elle est hôtesse à Las Vegas, on ne cherchera pas ce qu’elle fait au fond du casino, mais on peut supposer qu’elle finira alcoolique et serveuse topless dans un bar miteux de la banlieue sous dix ans.
Alors…
Toutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Gershwin
Gershwin
Gershwin
Sur ces entrefaites, on module violemment en fa mineur, paf. Le décor est planté. Cordes-synthé et neuvième mineur.
(bruits de vaisselle ou vitre cassée)
ÉMILIE :
Qu’est-ce qui ce passe, j’ai peur !
Après les vies de junkies et la prostitution déguisées, qu’est-ce qui vous nous arriver, se dit-on in petto…
LE CONTEUR :
C’est incroyable, c’est dans la page de la sorcière !
En quoi c’est incroyable exactement..? À la limite ça paraît plus cohérent que ça soit la sorcière qui pète des trucs plutôt qu’un petit lapin, non ? Bon.
ÉMILIE :
Mais pourquoi y a-t-il une sorcière ?LE CONTEUR :
C’est obligé. Dans tous les contes, il y a une sorcière. Tourne vite !
On notera ce gimmick surtout présent au début du disque. « C’est obligé ». On est dans un conte, on doit reprendre tous les codes (il DOIT y avoir une sorcière, il DOIT y avoir un prince charmant, il FAUT tourner les pages…).
Ce méta discours est intelligemment assumé, il met de la distance avec les clichés et les figures emblématiques qui sont ou seront utilisées. Bref, on tente d’être un conte post-moderne.
Tout est noir dans la page, les murs, le plafond, et même le paysage à la fenêtre. Il y a des bouteilles, des tuyaux, des alambics, où bouillonnent des poisons et des philtres maléfiques. Mais la méchante sorcière, avec son balai, est en train de tout casser !
Je vais pas la refaire à chaque fois, mais si tout est noir, j’ai du mal à saisir comment on voit quoi que ce soit de la scène. Comment ça je manque d’imagination.
6. Chanson de la sorcière
(Françoise Hardy)
LA SORCIÈRE :
Je suis vêtue de robe noire
Je ne peux vivre que le soir
J’ai les ongles longs comme l’hiver
Et je fais peur, je suis sorcièreJ’habite au château des fantômes
La cruauté c’est mon royaume
De tous les diables de l’enfer
Je suis la mère, je suis sorcièreMais j’ai cassé tous mes alambics
Plein de ciguë, plein d’arsenic
Là on appréciera quand même la petite audace rythmique du 11/8 qui donne un côté Take Five de Brubeck.
J’attends le prince charmant
De..? …quoi ?? D’où ça sort, ça ? Elle a bu ses philtres, faut croire.
On commence à comprendre qu’il y a une histoire de libido, mais c’est pas clair.
Et puis surtout, si vous avez bien suivi juste avant, on suit l’exercice de style : il DOIT y avoir un prince charmant, mais pas où on l’attendait. C’est presque audacieux.
J’attends le prince de sang
Qui viendra un jour me délivrer
Me sauver
(Voir remarque plus haut sur “tout le monde n’est pas colorature”…)
D’où tombe “prince de sang”, aucune idée… Enfin, si, un “prince” effectivement, c’est pas le fils à pécore. Ça a une lignée. Royale. C’est aristocratique. Un peu étrange dans un conte qui nous semblait si progressiste, mais on y reviendra.
Et puis, “délivrer” et “sauver” de quoi..? D’elle-même, on suppose. Ce qui n’est jamais le plus simple. Et nous glisse subrepticement qu’elle ne peut pas se sortir de sa mouise toute seule, mais qu’il lui faut un mâle. Cool.
Je voudrais pour la première fois
Aimer quelqu’un d’autre que moi
D’accord, on comprend mieux : c’est plus de drogue ou de sexe dont il est question, mais d’amour de soi. C’est pas un conte pour enfant, mais une psychothérapie en accéléré (et un peu à l’envers — perso, j’aurais commencé par l’ego).
La sorcière, là, c’est l’enfant au stade du narcissisme. Elle nage dans la toute-puissance (avec ses philtres et sa magie), mais du coup, bah ya pas de place pour l’amour de l’autre.
Ses habits noirs sont en un sens bien le symbole du deuil non réussi (puisqu’elle reste en noir) de la satisfaction et suffisance de soi.
Son moi primaire est encore indifférencié, mais il porte en lui le besoin d’aller investir de la libido sur un objet extérieur (le prince charmant). La dynamique est enclenchée.
Tous mes poisons, mes sortilèges
Un beau matin m’ont pris au piège
J’ai peur de tout ce que j’ai fait
De plaisir je passe aux regretsMais j’ai cassé tous mes alambics
Plein de ciguë, plein d’arsenic
J’attends le prince charmant
J’attends le prince de sang
Qui viendra un jour me délivrer
Me sauver
Je voudrais pour la première fois
Aimer quelqu’un d’autre que moiMais pourquoi y-a-t-il toujours la haine
Je voudrais qu’on me dise un jour
« Sorcière je t’aime, sorcière je t’aime »
Ok, bon, on a tous envie qu’on nous dise qu’on nous aime, mais ptêtre qu’on pourrait t’appeler autrement que “sorcière”..? C’est pas terrible d’être réduit à sa fonction, dans la vie. Non ? À moins que ton prénom ne soit pas tip-top, bien sûr.
Toujours est-il qu’on sent bien que Gertrude (ça doit être ça) est dans une dynamique qui tente de passer de l’auto-érotisme (dans lequel elle est “prise au piège”, le “plaisir” passant maintenant aux “regrets”) à l’amour objectal (un prince charmant).
Mais chaque soir dans mon décor
J’ouvre le bal de mes remords
Je suis la reine solitaire
D’un pays de feu et de ferMais j’ai cassé tous mes alambics…
(bis)
Et ça s’arrête comme ça. Pas un commentaire du narrateur ou d’Émilie, que dalle. L’autre est en pleine dépression, mais on se casse regarder la pluie. Merci les potes.
Mais en fait, on verra que ça n’est pas un hasard (suspense…)
7. Chanson des baleines de parapluie
(Isabelle Mayereau)
ÉMILIE :
Oh, des parapluies… Des dizaines de parapluies !LE CONTEUR :
En effet, se sont des parapluies
Ok, merci Billy pour l’intervention. Quand j’aurai besoin de savoir si l’eau ça mouille, je penserai à toi.
LA BALEINE DE PARAPLUIE :
On a bien dormi
Sous nos parapluies
On a bien rêvé
Sous nos ombrelles de papier
Disons-le tout de suite : c’est la plus belle chanson de l’album. La poésie est légère et douce, ça coule tout seul, on croirait que ça n’est pas la même personne qui a écrit les paroles (sinon les parapluies seraient blancs, le ciel blanc, l’eau blanche, et les baleines blanches). Et musicalement, pas de caricature, pas de démonstration ou d’outrance, une belle mélodie et des arrangements cristallins. C’est délicieux. J’en aurais bien repris une tranche.
On est des baleines, mais pas des baleines de mer
On est en fer
Et l’eau qu’on connaît ici
C’est l’eau de la pluie
On est des baleines de parapluieCHOEUR :
On est des baleines de parapluie
En revanche, on ne sait pas trop ce que cette chanson vient faire là — sauf si bien sûr on pense encore un peu aux lapins bleus, et d’ailleurs, ça va être ça la blague.
Mais mis à part cette chute un peu molle, on peut s’accorder à dire qu’on a dans ce morceau un vrai moment d’art, une sorte d’éclaircie dans l’album, et en un sens le seul moment onirique (“on a bien dormi”/”on a bien rêvé”), en creux dans le conte, et qui par cette double négation en fait la seule prise avec la réalité (hors l’introduction avant l’ouverture du livre).
Bien sûr, le parapluie peut aussi être vu comme une métaphore de la protection et du cocon familial, et la baleine une figure bibliquement et littérairement liée à la pénitence (Jonas) ou à la lutte contre le mal (Achab), et on comprend alors mieux l’arrivée de cette chanson après celle de la sorcière.
Ou ça a juste été mis là parce que c’était joli. Parfois il ne faut pas chercher midi à quatorze heures (nan jdéconne).
(bruit de la pluie)
ÉMILIE :
Dis donc !LE CONTEUR :
Oui ?ÉMILIE :
Ces parapluies seraient très utiles aux lapins bleus ! Ils se protègeraient du mauvais temps et ne s’enrhumeraient plus!LE CONTEUR :
Mais tu as raison, Émilie ! Appelons les lapins. Tiens, le téléphone est là.(sonnerie de téléphone)
VOIX TÉLÉPHONE :
Allô, ici la Compagnie des lapins bleus, j’écoute !ÉMILIE :
C’est Émilie ! C’est pour vous dire qu’il y a une page de parapluies, vous n’avez qu’à venir les prendre !VOIX TÉLÉPHONE :
Une page de parapluies ? C’est merveilleux, nous arrivons !
Ben voyons. Comme ça, sans demander à personne. Gnagnagna que jsuis un lapin bleu tout mignon, je vais où jveux et je prends cque jveux.
Superbe vision post-cartésienne et capitalistique du monde comme à portée de main et à disposition. Je prends, c’est tout, je ne me demande pas si ça va défigurer la page des parapluies, nooon. Et puis les lapins, s’ils s’enrhument, c’est peut-être pas pour rien, peut-être qu’il y a un plan de la nature, que certains en meurent ok c’est triste mais ça régule leur prolifération. Non ? ON N’Y PENSE PAS, À ÇA, HEIN.
Super, merci Émilie, après ton passage, le livre se remplira probablement de lapins bleus dans toutes les pages. BIEN OUÉJ.
Bon, vous me direz, ça pourra tenir compagnie à la sorcière (ou lui donner de quoi se faire à manger).
Bref, redémarrage en trombe de l’air de fête foraine.
8. Reprise de la chanson des lapins bleus
LES LAPINS BLEUS :
Des lapins bleus, nous sommes la Compagnie
Très vite on est venu chercher les parapluies
Y’en a de toutes les couleurs
Pour nous ça sera le bonheur
Jetons nos mouchoirs aux orties
De mieux en mieux !… Après le passage d’Émilie, outre un million de lapins, on trouvera aussi un peu partout ces trucs sans nul doute non dégradables jetés aux orties…
Et merci Émilie !
C’est clair : merci pour ce désastre écologique annoncé.
LE CONTEUR :
C’est formidable, il y a dix parapluies pour un lapin et, voyons, et un lapin pour dix parapluies.ÉMILIE :
Monsieur lapin, savez-vous où se trouve le prince charmant ?LE LAPIN BLEU :
Hélas ! non, Émilie. On m’en a beaucoup parlé, mais je ne l’ai jamais rencontré.
C’est donc parti sur cette obsession du prince charmant, qu’on cherche officiellement pour la sorcière. Pour l’instant, il ressemble surtout à l’Arlésienne.
Mais continue ta route, et je suis sûr que tu le trouveras. Et si tu as besoin de la compagnie des lapins bleus, n’hésite pas à téléphoner.
ÉMILIE :
Oui, Monsieur Lapin, au revoir !(au conteur)
Tu crois qu’on le trouvera ?LE CONTEUR :
Le prince charmant ? On le trouvera, je te le promets… Allez, tourne la page !(bruit de page qui tourne)
ÉMILIE :
Aïe, je me suis piqué la main !LE CONTEUR :
Ça, c’est la page du hérisson. Tiens, qu’est-ce que je te disais, le voilà !LE HÉRISSON :
Évidemment, c’est toujours pareil, on se pique à ma page, on se pique en me caressant… Et les gens se piquent d’avoir du coeur. Et moi je ne suis qu’un hérisson tout seul, tout seul, tout seul…
Le décor est planté à nouveau. Après la sorcière narcissique à deux doigts du suicide, le hérisson totalement dépressif et casse-couilles.
9. Chanson du hérisson
(Georges Brassens)
LE CONTEUR :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chansonCHOEURS :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chansonLE CONTEUR :
C’est un hérisson qui piquait qui piquait
Et qui voulait qu’on le caresse-resse-resse
On le caressait pas pas-pas-pas-pas
Non pas parce qu’il piquait pas mais parce qu’il piquaitCHOEURS :
C’est un hérisson qui piquait qui piquait
Et qui voulait qu’on le caresse-resse-resse
On le caressait pas pas-pas-pas-pas
Non pas parce qu’il piquait pas mais parce qu’il piquaitLE CONTEUR :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chansonLE HÉRISSON :
Quelle est la fée dans ce livre
Qui me donnera l’envie de vivre
Quelle est la petite fille aux yeux bleus
Qui va me rendre heureux ?
Là on réalise que précisément les deux personnages, sorcière et hérisson, sont proches.
Elle incarne l’excès d’amour de soi, et lui l’insuffisance d’amour de soi. Au deuil non fait de la toute-puissance de la première répond la dépression du second, narcisse déchu suite à des expériences humiliantes qui vident son moi de tout investissement.
Il a construit des défenses efficaces (non, ça n’est pas un éléphant, lol) : si on s’approche trop près de lui, on se pique. Peut-être qu’il ne contrôle pas trop le phénomène, mais ça vient bien de lui.
Du coup il recherche, comme la sorcière, une compensation extérieure en projetant sa libido sur un objet fantasmé (une petite fille aux yeux bleus… bon… ne soyons pas étroits d’esprit et ne jugeons pas).
CHOEURS :
Quelle est la fée dans ce livre
Qui lui donnera l’envie de vivre
Quelle est la petite fille aux yeux bleus
Qui lui rendra heureux ?ÉMILIE :
Moi, je ne vois que moi
Il n’y a que moi
Dans ce livre-là
Moi, je ne vois que moi
Il n’y a que moi
Dans ce livre-là
Admirez Narcisse : elle ne voit qu’elle, il n’y a qu’elle.
ÉMILIE S’AIME.
Un bon coup de marteau-piqueur lacanien nous permettrait même de dire ce qu’on doit entendre dans son prénom, elle qui feuillette les pages d’un livre : “aime y lit”. Et elle y lit quoi, Narcisse ? Qu’elle est jolie, bien sûr. AIME-Y-LIT-JOLIE.
Dans sa baleine, la mer est son miroir, elle contemple son âme. Quand je vous dis qu’on devait lui lire du Baudelaire…
La la, la la la la, la, la… (etc)
LE CONTEUR :
Émilie est allée caresser le hérissonÉMILIE :
Elle n’est plus triste
Cette chanson
J’ai caressé le hérisson
Cette fois l’investissement de la libido est attesté (on ne s’étendra pas sur l’emploi du verbe “caresser”, hein, pas de schéma, vous avez bien compris).
CHOEURS :
Il n’est plus triste
Le hérisson
Elle a caressé la chansonLE CONTEUR :
Mais non ! Le hérisson !CHOEURS :
Mais non ! Le hérisson !LE CONTEUR :
Pom-pomLE CONTEUR (à Émilie) :
Demande-lui pour le prince…ÉMILIE :
Hérisson, nous sommes à la recherche du prince charmant.LE HÉRISSON :
Ah c’est toujours pareil… Un prince charmant. Les gens sont toujours à la recherche des princes charmants, mais jamais des hérissons.ÉMILIE :
Mais c’est pour la sorcière ! Pour qu’elle devienne une princesse !LE HÉRISSON :
Une princesse, la sorcière ? C’est toujours pareil… Les gens sont toujours à vouloir changer le sorcière en princesse, mais jamais les hérissons qui piquent en hérissons qui ne piquent plus.
Enfin, tourne ma page… et bonne chance. Vous finirez bien par le trouver, ce prince charmant…
Donc, non content de nous plomber l’ambiance avec sa voix de neurasthénique et son débit anémié, il est de mauvaise foi (puisqu’Émilie vient de le caresser !) et soliloque sur “les gens…” comme un poivrot seul au bar. Bel exemple pour la jeunesse.
(bruits synthétiques type série Z)
ÉMILIE :
Oh, regarde, on dirait la lune !LE CONTEUR :
Ça ressemble plutôt à la planète Mars…
Quelqu’un avec l’esprit mal tourné ferait bien sûr une allusion graveleuse sur la “lune”, mais ça n’est pas le genre de la maison.
ÉMILIE :
Tu y as déjà été ?LE CONTEUR :
NonÉMILIE :
Regarde qui arriveLE CONTEUR :
Qui est-ce ?ÉMILIE :
Je ne sais pas…LE CONTEUR :
Demande-lui !10. Chanson de l’extra-terrestre
(Bernard Paganotti)
ÉMILIE :
Comment tu t’appelles ?A-440 :
A-440
C’est la chanson “électro” du disque. Bon, tout le monde n’est pas Kraftwerk ou même Jean-Michel Jarre première période, donc c’est un peu hésitant, mais on apprécie l’effort.
“A 440”, pour ceux qui n’auraient pas la référence, c’est, en anglais, la note LA (dite “la 3”, du milieu de la portée quand on est en clef de sol), notée « A », et sa fréquence standardisée depuis le milieu du 20ème siècle, 440 hertz, et qui sert de diapason.
ÉMILIE :
Est-ce que tu me trouves belle ?
Ok, direct. On va remplacer “Émilie” par “Narcisse” et ça ira plus vite. Là on ajoute le besoin incessant (la question va être répétée plusieurs fois) de réassurance sur son image, et surtout sur le fait de plaire à l’autre.
Même si dans le cas présent, c’est un robot, ce qui rend sans risque l’investissement libidinal (à moins qu’il n’ait une forme phallique, ce qui serait une piste).
A-440 :
Ah vraiment charmanteÉMILIE :
Dis où c’est chez toi ?
Comme ça, même pas un restau avant ? Eh ben, la jeunesse…
A-440 :
Sur la planète FaÉMILIE :
C’est très loin d’ici !A-440 :
Non, ma galaxie
N’est pas loin d’ici
A un million d’années lumières
De ta petite terre !ÉMILIE :
Qu’est-ce que vous y faites ?A-440 :
Nous on fait la fête !
La “fête” (guillemets avec les doigts et air entendu…)
ÉMILIE :
Ça c’est fantastique !A-440 :
Et toujours en musique !ÉMILIE :
Dis où c’est chez toi ?A-440 :
Sur la planète FaÉMILIE :
C’est très loin d’ici !A-440 :
Non, ma galaxie
N’est pas loin d’ici
A un million d’années lumières
De ta petite terre !Je suis un fils du solfège
Je monte la gamme et je redescends
Dans mes poches il y a des bémols des dièses
Des temps et des contretemps
Et je suis marié
Ah, ballot… Bon, c’est vrai qu’il vaut mieux le dire avant qu’après le 5 à 7…
A une portée
Noir sur blanc qu’elle est jolie
Son prénom c’est symphonieÉMILIE :
Comment tu t’appelles ?
Là elle a démarré un temps trop tôt, mais bon, c’est pas grave on va pas refaire la prise.
A-440 :
A-440ÉMILIE :
Est-ce que tu me trouves belle ?A-440 :
Ah, vraiment charmanteÉMILIE :
Emmène-moi chez toiA-440 :
Sur la planète Fa ?
Si on écoute bien, on sent une lassitude pointer, de manière nette. Il lui a dit qu’il était marié, pour la repousser, donc, a priori, mais non, elle insiste…
ÉMILIE :
Oui, c’est ça !A-440 :
Je t’emmènerai un jour si tu veux
Mais pour l’instant profite de ce que tu as sous les yeux !Je suis un fils du solfège
Je monte la gamme et je redescends
Dans mes poches il y a des bémols des dièses
Des temps et des contretemps
Adieu, Émilie
Je devrais être parti
Symphonie m’attend là haut
Avec do ré mi fa sol et la si do…
Ben oui, maman l’attend, avec ce qu’on devine, donc, être sa tripotée de chiards.
CHOEURS :
La la la la la, la, laaaa (etc)(bruits de décollage)
ÉMILIE :
Il est parti…LE CONTEUR :
Alors, tourne la page !
Discrètement, le conteur lui indique qu’elle doit “tourner la page”, i.e. faire le deuil de cette relation adultère impossible (c’est-à-dire : moralement condamnable, donc “interdite”). C’est net et précis. Merci la culture.
LE CONTEUR :
Oh, oh, c’est incroyable… C’est une forêt ! Une forêt de grands arbres noirs, avec des feuilles vert foncée et de la mousse vert foncée aussi, et sur la mousse, il y a…ÉMILIE :
…un petit caillou qui pleure
Ya pas à dire, c’est vraiment trop la fête, dans cette histoire. Sorcière dépressive, hérisson neurasthénique, et maintenant caillou en larmes. Je commence à mieux comprendre pourquoi j’ai fait 20 ans de thérapie… (si à ça on rajoute Albator et ses histoires d’errance et de fille aux parents morts, on un tableau assez sympathique… génération X, génération traumatisée, oui)
11. Chanson du petit caillou
(Yves Simon)
LE CONTEUR :
Un petit caillou s’était perdu
Dans une forêt noire
Un petit caillou s’était perdu
Et n’avait plus d’espoir
Il criait à tue-tête, mais personne ne l’entendait
Il criait à tue-tête, ce couplet
Heureusement que ça démarre un peu funky après, parce que là, l’intro, bien que d’une harmonie fort jolie, elle donne bien envie de se tirer une balle. Retour du thème de l’abandon, cris dans le vide, comme dans les cauchemars où on n’a pas de voix… de plus en plus fun.
LE CAILLOU :
Je suis un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Le petit Poucet m’a laissé tomber
Il m’a oublié
Il a pris mes frères, il a pris mes soeurs
Et m’a laissé là, tout seul avec ma peur
Je suis un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Je cherche un ami
Dans la poche de qui
Je ferai mon logis
Et comme mes frères, et comme mes soeurs, je serai content
D’être avec un enfantÉMILIE :
Tu es un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Si tu veux de moi
Je t’aime déjà
Elle se remet assez bien du vent qu’elle vient de se prendre de la part d’un robot, notez. Certes, c’est pour un minéral, sans vie donc sans cœur, mais bon, c’est mieux que rien. Elle découvre le concept de rebound relationship, “relation de rebond”, ou en français normal, disons, de “consolation”.
Ma poche est pour toi
J’ai ni frère ni soeur, mais je serais heureuse d’avoir dans la vie
Un caillou pour ami…LE CONTEUR :
Un petit caillou était heureux
Près d’une petite fille
Avec ses joues roses et ses yeux bleus
C’était la fée du livre…LE CONTEUR :
Émilie a mis le petit caillou dans sa poche, et le petit caillou est bien content d’être dans la poche d’Émilie.
Jsuis pas sûr d’avoir bien compris : IL EST OÙ LE PETIT CAILLOU ?
ÉMILIE :
Je suis désespérée, on l’trouvera jamais.LE CONTEUR :
Le prince charmant ? Mais si ! Il n’y a qu’une chose à faire.ÉMILIE :
Laquelle ?LE CONTEUR :
Tourner la page.ÉMILIE :
Comme dans tous les livres d’images…
Je sais pas vous mais moi là le ton me fait plutôt penser à quelqu’un qui n’en peut plus et qui est à deux doigts de chialer, mais qui se résigne. C’est bien, Émilie, prends-en l’habitude.
(bruit de page qui tourne)
LE CONTEUR :
Dans cette page rose et bleue, il y un coq et un âne. Tous les deux, avec un filet à papillon, sont en train d’essayer d’attraper des petits papiers blancs qui tombent du ciel. Et sur les petits papiers, il y a des mots écrits en rouge.
Bon, on nous évite pour une fois la lourdeur coq rose et bleu, âne rose et bleu, filet à papillon rose et bleu, c’est déjà ça. En revanche, on ne voit le rapport de rien avec rien, du coup.
ÉMILIE :
Mais enfin, qu’est-ce qu’ils font ?LE CONTEUR :
Eh bien, ils essaient d’attraper des mots. Tu sais, les gens, dans la conversation, ont une fâcheuse tendance à passer du coq à l’âne. Alors, quand ils rentrent chez eux, le coq et l’âne, ils ne savent plus à quelle phrase se vouer !
Bon, faut se l’avouer, c’est laborieux. On sent que l’inquiétude était forte que la tranche de 2-7 ne panne rien au coup du coq et de l’âne, là. À force d’utiliser des expressions de ma grand-mère, aussi…
12. Chanson du coq et de l’âne
(Alain Souchon et Laurent Voulzy)
LE COQ :
Qu’est-ce qu’on va dire de moi, au poulailler
Quand je reviendrai sans un mot
Sans une phrase, sans une idée
On me traitera d’idiot
On dira, quel paresseux, il n’a pas fait son boulot…L’ÂNE :
Qu’est-ce qu’on va dire de moi, à l’écurie
Je reviendrai sans un mot
Sans un non, sans même un oui
On me traitera de sot
On dira, quel paresseux, il n’a pas fait son boulot…
C’est assurément l’une des meilleures chansons du disque aussi. Rock, bonne ligne de basse, des cuivres, ça balance bien, et puis bon, Souchon et Voulzy, c’était déjà un duo efficace. Les paroles sont fluides, assez drôles, pas laborieuses comme l’intro. Bref, C’EST DU BON, COCO.
Regardons donc de quoi qc’est qça parle-t-y donc.
On a donc deux animaux, à nouveaux des figures métaphoriques bien sûr, extraites au forceps de la locution à mamie que le conteur a pris le soin de BIEN NOUS EXPLIQUER tout à l’heure, deux bêtes pas forcément réputées pour leur finesse ou leur vivacité d’esprit (le coq chante avec les pieds dans le caca et l’âne est bête et borné). Niveau causette, le coq coqueline, l’âne braie, et ni l’un ni l’autre de ces cris ne sont fins ou mélodieux — osons même dire qu’ils cassent bien les couilles.
Ils sont pourtant ici chargés d’une mission capitale : attraper les mots au vol, et même les réunir pour leur donner un sens.
ENSEMBLE :
Partageons-nous les mots de ce livre
Partageons-les, voulez-vous
Le lecteur aura du mal à suivre
Mais ça fait rien, on s’en fout
Vous les la, et moi les le
Vous les elle, et moi les lui
Vous les vous, et moi les je
Que pensez-vous de ce jeu
Vous les être, moi les avoir
Vous les chagrins, moi les espoirs
Vous la vie et moi le jour
Vous la nuit et moi l’amour
Ohlalalalaaaa l’envolée lyrique mes amis ! On ne voit pas tout de suite le rapport, mais c’est comme avec les couleurs au début, c’est pas grave parce que ça claque !
Qu’est-ce qui est en train de se passer en fait ? On parle ici de langage (si si, sans déconner), et même d’acquisition du langage. Pour un enfant, rien de plus logique.
L’irruption de l’altérité sociale (le poulailler / l’écurie) l’oblige à sortir du confort post-amniotique que le cocon familial restreint pouvait encore éventuellement lui procurer (ciao les baleines de parapluie) et à intérioriser le regard de l’autre (“qu’est-ce qu’on va dire de moi”). Il commence par les pronoms, les sujets, les auxiliaires, puis des concepts complexes.
Et on en (re)vient bien sûr à l’amour. Mais pas l’amour de tout à l’heure (robot, caillou — deux objets non humains donc, malgré nos blagues, pas sexués) : on entend ici (nuit, amour, vie…) les prémisses de la construction adolescente, ou disons de la puberté. Ça va jouer, chialer et chercher son âme sœur. Yaura du danger, des victimes… On voudra plaire, on voudra des rendez-vous… Bon, si vous l’avez toujours pas : VA Y AVOIR DU DÉSIR DÉSIR, ce que chantera donc Voulzy avec Jannot quelques années plus tard. Parce que qu’est-ce que vous voulez, toutes les chansons racontent la même histoire (c’était la dernière, j’arrête, promis).
Concernant le langage, où est-ce qu’en est Émilie, peut-on légitimement se demander ? Quand Philippe Chatel écrit cet album, sa fille Émilie a quatre ans. Je ne suis pas expert, mais il me semble que c’est tard pour dormir encore dans un lit-cage. Bien sûr, l’Émilie Jolie de l’histoire n’est pas forcément une petite fille en particulier. Elle peut avoir plusieurs figures, d’ailleurs on l’a déjà noté. En lui accordant une sorte de substance stable, vu sa façon de parler et ce qu’elle fait dans l’histoire, elle est dans la grande enfance, après six ans. On s’en fiche, ça n’est pas la fille du lit-cage. C’est celle du livre. Elle est une idée. Elle est toutes les filles. Toutes les femmes de ta vie.
Partageons-nous les mots de ce livre
Partageons-les, voulez-vous
Le lecteur aura du mal à suivre
Mais ça fait rien, on s’en foutVous les nous et mois les ils
Vous la mer et moi les îles
Vous cheval, et moi chevaux
Vous canal, et moi bateau
Vous les où, et moi les quand
Vous les pourquoi, moi les comment
Vous la main, et moi l’alliance
Mais on marie nos différences !…
Avec le message (sympathique) de tolérance et d’acceptation de l’autre est évidemment charriée la bonne idéologie du mariage (n’oublions pas que depuis tout à l’heure on cherche le prince charmant, quand même).
Nos différences !…
Nos différences !…
Nos différences !…L’ÂNE :
Nos différences ?LE COQ :
Ben oui, écoutez !ÉMILIE ET LE CONTEUR :
C’est difficile de parler avec la moitié des mots…ENSEMBLE :
Voyez qu’à nous deux, on fait un livre
Un joli conte de fées
C’est l’un près de l’autre qu’il faut vivre
Sans jamais nous disputer
Chamailler, séparer, bouder
Donc, sans un autre signifiant (haha, elle est bonne celle-là je l’avais même pas vue venir, je voulais juste traduire littéralement l’anglais significant other, mais la connotation linguistique est fort bienvenue), bref, sans une moitié, un compagnon, tu es incomplet = tu n’as que la moitié des mots.
La vie est un livre, mais on le fait à deux, pas d’bol. Je sais pas bien comment vous transcrire mieux le message, ici.
Choux, hiboux, cailloux, genoux… un caoutchouc…
ÉMILIE :
Connaissez-vous le prince charmant ?L’ÂNE ET LE COQ :
Le prince…
Charmant ?
Non, nous ne…
L’avons jamais…
Rencontré…
Désolé.
Navré !
Catastrophé.
Chagriné.
Désemparé.
Très ennuyé.
Rencontré ?
Désemparé ?
Désolé, navré.
Verry sorry…
On a ici un trait à noter de nos deux animaux de ferme : ils sont un petit peu débordés (on l’a vu) par les mots et le langage. Il ne tient à rien à ce que ça parte en roue libre, comme on l’entend là. Il n’y plus d’organisation de phrases, c’est un babillage de moins en moins formé, limite hystérique. Bref, ils sont fous, quoi. Juste un petit peu foufous, sans doute, mais quand même. La figure ici est bien celle des troubles du langage, et d’une prise à la réalité qui glisse un peu. La folie n’est pas loin.
(page qui tourne)
(bruit de talons qui courent)LE CONTEUR :
C’est bien simple, je n’ai jamais lu un conte de fées pareil. Il y a un loup qui court, et figurez-vous que ce loup est poursuivi par une grand-mère armée de sa canne !
Non, mais avouez…13. Chanson du loup
(Eddy Mitchell)
LE LOUP :
Je suis un loup qui jadis était très méchant
Mais qui par malheur un jour s’est cassé les dents
Sur une grand-mère, solide comme un roc
Tout est à l’envers, c’est une triste époque
Ça démarre sur les chapeaux de loup (j’aime l’humour), encore assez rock, mais côté blues cette fois, piano saloon, basse qui slappe, la totale (même l’harmonica western à la fin). On sent que Chatel avait écrit en pensant aux interprètes avec qui il allait travailler.
Comme assez souvent dans notre histoire, le principe est une sorte de contrepied. Rien ne se passe comme dans les contes habituels. Le loup parle comme un vieux au comptoir et se plaint de la “triste époque” dans laquelle on vit.
J’étais loup méchant, je suis maintenant gentil chien
On apprécie le chiasme au passage, ça ne fait jamais de mal.
Elle me promène et je lui mange dans la main
Si je ne file pas droit, ou bien si j’ai tort
Tout est à l’envers, c’est elle qui me mord
Si on fait du loup une figure de la masculinité “prédatrice”, et de la grand-mère celle de l’opprimée sans défense, on a effectivement un renversement du modèle phallocrate qui donne une certaine modernité à notre bouzin. Mais on reste toujours dans un modèle d’oppression.
Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
J’ai jamais vraiment mangé le Chaperon Rouge
Ça, c’est des histoires qu’on raconte au fond des bouges
Ce petit enfant blond était loin d’être bête
Et n’a jamais tiré cette putain d’chevillette
On connaît un autre enfant blond, nous : Émilie. Elle est où, d’ailleurs ? Vous noterez que ça fait deux chansons qu’on ne l’entend guère, qu’elle n’a pas d’interactions avec le ou les protagonistes qui chantent, et que les figures représentées ne peuvent lui être rattachées que de très très loin.
Peut-être qu’on aménage une pause à la fille, forcément pas vieille, qui doit jouer Émilie sur scène, ou qu’on cale ici quelques temps forts pour les stars du moment. Mais ça fait aussi un tout petit peu enchaînement de numéros, enfin, de chansons (très bonnes par ailleurs), avec un fil narratif qui se distend un peu.
C’est aussi le moment le plus décontracté de tout le disque, qui a commencé direct par de la bonne angoisse, et concentre curieusement toutes les figures les plus dures ou controversables à son début. Ensuite il relâche la tension et se met à la blague, dans une façon de progresser assez originale, il faut l’admettre.
Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup douxÉcoutez la complainte d’un loup qui vit l’enfer
Et débarrassez-moi vite de cette grand-mère
Je suis prêt à tout, à ramper, à me tordre
Mais je vous en prie, qu’elle cesse de me mordre
C’est clair que là c’est chaud mon pote.
Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
Pauvre loup !ÉMILIE :
Pardon, grand-mère, vous n’avez pas vu le prince charmant ?LA GRAND-MÈRE :
Dans ce livre-là, je ne l’ai jamais rencontré…LE LOUP :
Sauve-moi, Émilie, je sais que tu es la fée de ce livre !ÉMILIE :
Tu promets de ne plus manger personne ?LE LOUP :
Je promets, je promets !ÉMILIE :
Bon. Grand-mère, le loup a été assez puni comme ça. Faites la paix…LA GRAND-MÈRE :
C’est entendu. Viens, le loup, on rentre à la maison !LE LOUP :
Oui, grand-mère, oui.
Vu la voix du loup, on se demande s’il ne va pas se prendre une dérouillée en arrivant à la maison pour avoir cafté à la blondinette, là… D’autant que la grand-mère acquiesce à la requête un tout ptit peu vite jtrouve… Bref, SOS Loups Battus n’est probablement pas près de mettre la clef sous la porte.
Au passage, comme si de rien on nous a signalé qu’ils habitaient ensemble. Il n’en faudra pas plus pour pouvoir se dire qu’on est bien en présence d’une figure du couple, et là on est au-delà de la chamaillerie évoquée à la chanson précédente. Ça se met sur la gueule. L’horizon, c’est la violence domestique. Yay. J’ai parlé un peu vite en disant qu’il n’y avait plus que rigolade dans notre salade.
ÉMILIE :
Et voilà !LE CONTEUR :
Mais, mais c’est fou ce problème est en suspens depuis des années et toi tu le règles en quelques mots.ÉMILIE :
C’est que le temps presse. Viens vite, on tourne la page !
Laissons-les s’illusionner d’avoir réglé ce cas de maltraitance et enquillons gaiement.
(bruit de page qui tourne)
(bruit d’eau divers)ÉMILIE :
Oh regarde, qui est-ce..?LE CONTEUR :
C’est un raton-laveur.ÉMILIE :
C’est drôle, il est blanc d’un côté, mais tout noir de l’autre !
Jsuis mort de rire.
14. Chanson du raton-laveur rêveur
(Louis Chedid)
LE RATON-LAVEUR :Je suis blanc d’un côté mais je suis tout noir de l’autre
Comme un film de Charlot mais ça ce n’est pas ma faute
Telle est la rançon du raton-laveur
Pas le moindre petit rôle dans un film en couleurs
Une autre des meilleures chansons de l’album, sans aucun doute. C’est frais, évident, et admirablement interprété par Chedid — qui fait effectivement penser à un raton-laveur, c’est un rôle sur mesure. Là aussi les paroles sont un cran (au moins) au-dessus de la moyenne du reste : elles se marient parfaitement avec la mélodie, et pour une fois, la manie de Chatel d’égrener les couleurs trouve tout un sens. Bref, ça marche bien.
A première vue, donc, ça parle d’un raton-laveur, qui n’a pas l’air de voir la vie en rose (lol).
Écoutons le refrain :
Je rêve de m’asperger de rouge d’orange et de vert
De jaune et de bleu, de toutes les couleurs de la terre
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoup
La symbolique est assez claire : dans sa vie laborieuse de salarié qui lave, il s’ennuie, le quotidien est noir et blanc. Alors il rêve de couleurs. Il rêve sa vie. C’est la belle-âme hégélienne qui se refuse à l’action et ne veut pas se souiller dans la réalité, le créatif-passif, peut-être velléitaire, même.
A quand les yeux tout bleus et les moustaches bien blondes
J’ai déjà fait du mauvais esprit sur cet obsession du blond et des yeux bleus, donc je ne vais pas m’acharner. Adolf, si tu nous écoutes…
Dans ce monde en couleurs moi je me sens seul au monde
Telle est la rançon du raton-laveur
Le blanc d’mon ventre m’ennuie et mon dos noir me fait peurÉmilie Jolie peux-tu faire quelque chose pour moi
Ce que tu veux, que tu peux, mais fais n’importe quoi
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoupJ’envie le rose des fraises et le rouge des cerises
Et j’envie à l’automne le marron de sa chemise
Elle est marron la chemise, ou elle serait pas brune..? (vous l’avez ?)
Telle est la rançon du raton-laveur
L’hiver est ma saison le chrysanthème est ma fleur
C’est sûr que ça aurait été dommage de ne pas en remettre une couche dans le champ lexical de la mort : l’hiver, la Toussaint et ses chrysanthèmes…
Si le hérisson était clairement dépressif, on va dire que notre ami le raton-laveur est très mélancolique, avec des signes avant-coureurs de dépression.
Son “dos noir” lui fait peur ; difficile de ne pas y voir une métaphore de l’inconscient et d’une forme d’angoisse du retour du refoulé.
Je rêve d’habiter dans une diapositive
Pour les GenZ ou même les millenials qui ne verraient pas ce que ça vient faire là, les diapositives sont grosso modo des morceaux de film photographique qui rendent la photographie en positif (à l’inverse des bien nommés négatifs), donc qui étaient destinés à être regardés tels quels, avec une source d’éclairage, le plus souvent agrandis ou projetés. La qualité de la couleur des diapos (notamment les “ektas” du nom de la marque célèbre, voire culte, de Kodak) reste une référence chez les professionnels ou amateurs de photo.
Près de ces arcs-en-ciel qui n’ont que des couleurs vives
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoupÇa fait longtemps tu sais que j’espérais ta venue
Il y a toujours quelqu’un qui vient quand on est perdu
Tu es la chance d’un raton-laveur
Alors s’il te plaît veux-tu bien me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs
…LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le bleu de tes yeux…ÉMILIE :
Je te donne le bleu de mes yeux…LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le blond de tes cheveux…ÉMILIE :
Je te donne le blond de mes cheveux…LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le rose de tes joues !ÉMILIE :
Je te donne le rose de mes joues…
Très jolie scène, ou Émilie colorie le raton-laveur, mais pas avec des crayons de couleur, non, avec ses attributs ontologiques à elle (le bleu et le blond, l’essence de la “petite fille” — bien occidentale et bien du nord, ok, mais quand même).
Elle se donne, et lui (re)donne goût à la vie, voire lui donne vie. L’amour qui anime par son don, on l’a : c’est cupidon (un petit ange, allez, pourquoi pas blond aux yeux bleus) qui réveille psyché. Ça n’est plus Narcisse amoureux de son reflet, c’est un être humain qui fixe l’objet de son amour sur une altérité.
Certes, poilue.
ÉMILIE :
Connais-tu le prince charmant ?
Et bam, gros vent… Pas très sympa Émilie.
LE RATON-LAVEUR :
Je ne connais pas le prince charmant…
Heu… Bah voilà, c’est tout. Il s’est pris un gros vent, il se casse, on suppose. Bon.
LE CONTEUR:
Tourne la page, Émilie, tourne la page !(bruit de page qui tourne)
Tout est blanc dans la page, les murs, le plafond, et même le paysage à la fenêtre. Il y a des grands F, des grands I, des grands N, et… ”F”, “I”, “N”, ça fait : FIN !
Bon bah la subtilité des couleurs du raton n’aura pas duré, on repart sur un ripolinade de blanc sur blanc. Mais ne faisons pas les esprits chagrins. Car, damn it, mais quoi, ça serait déjà la fin ? Et notre histoire alors ?
15. Chanson du début de la fin
CHOEURS :
Est-ce la fin du début
Ou le début de la fin
Y en a-t-il encore ou plus
Est-ce aujourd’hui ou demain ?
Donc là, faut pas se mentir, c’est la grosse scie musicale qui fait mal aux oreilles. Ok c’est pour faire la blague. Mais bon, ça fait mal…
Est-ce la fin du début
Ou le début de la fin
Si vous ne comprenez plus
Nous non plus, on comprends rien !ÉMILIE :
Non, attendez encore un peu
La sorcière a les larmes aux yeux
Heureusement, donc, intervention d’Émilie. Wowowow, c’est pas fini, on voulait trouver un tcheum à la sorcière, et on n’a pas le quart du début du commencement d’un indice sur où est-ce qu’il fait traîner ses guêtres, le bellâtre du dimanche, là. Alors vous êtes mignons mais on s’est pas tapé la visite intégrale des mous de la vie à tous les étages pour en rester là, quoi.
Non, ne faites pas la fin
Mon amie a du chagrin
Elle attend le prince charmant
Elle attend le prince de sang
Qui viendra un jour la délivrer, la sauver
À ce stade on a perdu ce qui nous restait d’oreilles… mais passons. Reprise des paroles de la chanson de la sorcière, déjà disséquée tout à l’heure.
Elle voudrait enfin dire je t’aime
A quelqu’un d’autre qu’elle-mêmeLA SORCIÈRE :
Je suis toute seule dans ma page
J’attends la venue de mon page
Rime riche ultime.
Mais je m’ennuie et je désespère
Qu’un jour on aime une sorcière…
Qu’un jour on aime une sorcière…LE CONTEUR :
Donnez-moi un crayon pour dessiner
Le prince charmant, je vais vous l’inventer
Donnez-moi une feuille blanche du livre
J’adore écrire la fin des livres
Paf, voilà le renversement. Le DEUS EX MACHINA les copains ! Telle la main qui dessinait la ligne, notre ami le conteur prend les choses en main à la volée et va nous arranger tout ça en deux coups de cuillère à pot. C’est beau, ça semble vouloir nous dire que notre vie c’est à nous de l’inventer, yay ! C’était bien la peine de nous déprimer avant avec vos psychotiques et vos déshérités incompétents de l’affect !
ÉMILIE:
Je voudrais qu’il soit grand et bon
Je voudrais belle sa chanson
Qu’il ait un joli cheval blanc
Qu’il ait tout du prince charmant
Ah… bon mais en fait non, finalement, on va partir sur un prince charmant normal, tu vois, un reproducteur, qui sache monter, et avec les attributs habituels coco, ok ? Et je suppose qu’il est aussi blond aux yeux bleus.
Et qu’il transforme la sorcière en princesse
D’un geste…CHOEURS:
Ce n’est pas la fin du début
Ni le début de la fin
Nous on dit que F.I.N
Ca ne veut pas dire fin !
Non, parce qu’en effet, ça peut aussi désigner la Fédération des Industries Nautiques (véridique).
(bruit de cadran de téléphone)
(ça sonne)LE LAPIN BLEU (VOIX AU TÉLÉPHONE) :
Allô, ici la compagnie des lapins bleus, j’écouuute…ÉMILIE :
Allô, les lapins bleus ? Venez tout de suite ! Venez avec tous les autres ! Le prince charmant va arriver ! Le prince charmant va arriver !
(solo de trompette, thème de la chanson des lapins)
LE LAPIN BLEU (VOIX AU TÉLÉPHONE ):
Il arrive ? Alors nous arrivons !(bruit de… train (?))
(extraits qui vont et viennent de toutes les chansons de l’album)
Là le bruitage dure quatre plombes… C’est laborieux, pour rester poli.
(bruit de page qui tourne)
LE CONTEUR :
Tu sais Émilie, nous n’avons pas beaucoup de temps. Alors je vais aller vite, hein. On va dire que son cheval n’est pas encore arrivé. Et puis je vais lui dessiner un blue-jean, d’accord ?ÉMILIE:
Bon, d’accord…16. Chanson du prince charmant débutant
(Philippe Chatel)
PRINCE CHARMANT :
Je ne suis qu’un prince charmant
Sans carrosse et sans cheval blanc
Je suis à la fin du roman
Un prince débutant
Je ne suis qu’un prince charmant
Ni chevalier ni conquérant
Et le grand livre de ma vie
N’est pas encore écrit
Ritournelle sympathique, quoique ne cassant pas trois pattes à un canard. On déroule sur le thème annoncé : on vient de le recruter, il n’a pas d’expérience antérieure (peut-être un stage d’été chez Disney quand il était ado, et encore, pas sûr), donc le GRAND LIVRE DE SA VIE (elle commence pas du tout à être relou cette métaphore) n’est pas encore écrit.
Il est donc, je vous le donne en mille..? Oui : vierge, voilà. Un bon gros puceau.
Pas de légende et pas d’histoire
Pas de passé, pas de mémoire
Le récit de mes aventures
Appartient au futurJe ne suis qu’un prince charmant
Un prince débutant
Et j’attends mon cheval blanc
Voilà tout ce qu’il fait, donc : il attend. On a vu plus proactif. Mais c’est pas grave, tout est à venir, il va avoir un super futur. On a là une autre figure de la velléité, égocentrée comme de juste, uniquement axée sur ses désirs (de réussite, de conquête, et je n’aborde même pas l’aspect sexuel…), et qui se décrit essentiellement par des négations.
J’ai pas d’épée sur le côté
Et mon armure est en papier
Je n’ai pas mené de bataille
Ma richesse est un brin de paille
Je suis le seigneur d’un pays qui n’existe pas
Caché dans les pages d’un livre qu’on ne lit pas
Au bout de mes rêves, y’a le bonheur
Avec une princesse au grand coeur
Mais pour la rejoindre j’attends
J’attends mon cheval blanc
Je sais pas vous, mais moi je vois pas bien le rapport avec la choucroute… Disons que ça part un peu dans tous les sens, au mieux.
Qu’il soit pauvre, bon, ok, je vois. En revanche, le pays qui n’existe pas, et le livre qu’on ne lit pas..? Ça flaire le remplissage de phrases pour faire des paroles, là, à base de pures formules.
Difficile de ne pas penser, pour le “pays qui n’existe pas”, au “neverland” de Peter Pan, bien sûr, mais on n’aura a priori aucune autre comparaison à tirer. À part que c’est un pays imaginaire, ok. Et celui de Michael Jackson n’existait pas encore — dommage, on aurait peut-être pu trouver matière à rigoler.
Pas d’écusson, pas d’armoiries
Pas de valet, pas d’écuries
Rien que le soleil pour fortune
Et la nuit un rayon de lune
Je n’attends qu’un signe pour aller la retrouver
Ah ? Je croyais que tu attendais un cheval blanc…
Et marier mon rêve avec la réalité
Voudra-t-elle d’un roi sans royaume
Et d’un château au toit de chaume
Bon, là ya enfin un peu de matos.
Le gars, il a peau d’balle sur son PEL. On peut pas lui en vouloir, ça arrive à des gens très bien. Mais on raconte qu’il est “Prince Charmant”, d’où crainte de la déception, évidemment. Car c’est peu de dire qu’on a bien fait monter la sauce pendant une petite heure, là. Grosse pression.
Sera-t-il à la hauteur des espérances qui ont été, sans qu’il ait trop demandé (a priori), placées en lui ?
Pourra-t-il répondre aux injonctions de performance et d’efficience (je vous rappelle qu’il faut rien moins que sauver l’autre farfouilleuse de philtres, là, de sa dépression chronique et de son infatuation égotique) qu’on fait d’emblée peser sur ses frêles épaules..?
Je ne veux qu’elle, et cependant…
Je ne suis qu’un prince charmant
Sans carrosse et sans cheval blanc
Je suis à la fin du roman
Un prince charmant débutantLE CONTEUR :
Alors le prince charmant s’approcha de la sorcière et lui prit la main. Et soudain, sa robe noire devint blanche, et on découvrit une princesse très belle et très douce…
On dirait qu’on s’est inquiétés pour rien les gars, en fait, c’était fastoche, le coup classique de la grosse galoche et hop. Sommes-nous sots.
On note au passage évidemment l’inversion du baiser de la princesse qui transforme la grenouille en Prince. Cette fois c’est l’homme qui révèle à la femme sa beauté intérieure. Et si c’était la régression ultime..?
CHOEURS :
Est-ce la fin du début ?LE CONTEUR :
Non, attendez ! Émilie, il faut…ÉMILIE :
Je sais, il y a une fin dans les livres d’images, et je dois m’en aller… Adieu !TOUS LES PERSONNAGES:
Adieu ! Adieu ! Adieu..!
Ah ? Ok, bon, pas de pot de départ, rien. C’est un peu rude, je trouve.
17. Chanson finale
C’est un peu la fin de notre histoire
Bah c’est carrément la fin, oui.
Mais surtout ne sors pas ton mouchoir
Dors petite fille dans ton grand lit
Je croyais que c’était un lit-cage. On nous aurait menti..?
Nom Jolie et prénom Émilie
Dors, petite amie dans ton grand lit
Puisqu’il faut bien vivre sa vieNous on reviendra si tu le veux
On est là pour rendre les gens heureux
Même si on existe pas vraiment
COMMENT ?? C’est un ptit peu fort de balancer ça comme ça, sans précautions. Enfin voilà : il faut bien vivre sa vie, les enfants. La vraie, pas les blagues dans les livres. Vous reprendrez bien un petit verre de principe de réalité ?
Tu peux compter sur nous tout le temps
Dors petite amie dans ton grand lit
Puisqu’il faut bien vivre sa vie.Faites que le rêve dévore votre vie,
Afin que la vie ne dévore pas votre rêve…
Et c’est la conclusion, donc.
Étrange injonction quand l’essentiel de l’album nous présente des figures dépressives déçues par la réalité (l’autruche, la sorcière, le hérisson), qui n’y vivent pas (l’oiseau, A440), qui refusent d’y vivre (le raton-laveur), ou qui dans le meilleur des cas sont perdues (le caillou), et distille en toile de fond des messages expliquant comment justement il faut renoncer au(x) rêve(s).
Mais prenons justement un peu de recul maintenant qu’on a fait le tour des chansons et des textes.
Émilie Jolie est un très joli conte avec un bon nombre de chansons sympathiques (certaines même très réussies), c’est indéniable. Tout en ne boudant pas son plaisir, on peut aussi reconnaître qu’il est inégal en qualité et en interprétation, et que la fin qui n’en finit pas n’est qu’une semi-bonne idée.
Mais au fond, de quoi nous parle Émilie Jolie ?
D’une conscience de soi qui sort d’un stade purement narcissique et qui se confronte à l’altérité et l’aliénation du langage (on doit apprendre les mots et découvrir que ce sont eux qui nous possèdent, en fait ; on ne choisit pas leur sens). Bref, grosse surprise : c’est pas si rigolo que ça.
Faisons-nous un petit récapitulatif de ce à quoi on peut rattacher les personnages qu’on a rencontrés successivement :
| La clinique d’Émilie Jolie | |
| lapins | maladie |
| oiseau | mort |
| autruche | échec |
| sorcière | dépression |
| baleines (de parapluie) | repli sur soi |
| hérisson | haine de soi |
| extra-terrestre | déni de réalité |
| petit caillou | mélancolie |
| coq et âne | troubles du langage |
| loup | maltraitances physiques |
| raton-laveur | retour du refoulé |
| prince charmant | vélleité, incapacité affective |
| bonus : le conteur | alzheimer |
Je vous rappelle que mis à part les lapins bleus (qu’on peut assimiler à des accompagnateurs dans l’onirisme du conte — ça ne serait la première fois qu’un lapin ferait passer de l’autre côté du miroir…), la première figure rencontrée (l’oiseau) est clairement un messager de l’au-delà, et nous donne rendez-vous dans la mort. Super gai. Et les lapins, déjà, sont tout le temps malades…
Puis l’autruche décrit l’échec complet d’une vie d’attentes déçues et d’espoir désillusionnés. FILEZ-MOI DES LAMES DE RASOIR TOUT DE SUITE.
Et arrive le gros morceau : la sorcière. The witch.
S’il est assez intéressant de lire tous les personnages comme des archétypes et des projections possible du moi (donc de celui d’Émilie), celui-là est particulier. Vous remarquerez dans l’illustration ci-contre (artwork du disque d’origine) que côté look, elle n’a rien à envier à Cat Woman. Philippe Chatel voit donc sa sorcière en costume moulant en latex… Pas de problème Phiphi, on ne juge pas.
Bref, la plupart du temps Émilie interagit avec les personnages : lapins bleus, hérisson, loup, caillou, coq et âne….
Pas avec la sorcière… Bizarre ?
Sauf si… elle ne peut pas… comme on ne pourra jamais voir Clark Kent parler avec Superman.
Mais oui. ÉMILIE, C’EST LA SORCIÈRE, ou plutôt, la sorcière c’est une projection d’Émilie, la plus forte : l’enfant qui enterre son fantasme de toute-puissance narcissique. Ça n’est pas la sorcière qui rêve de rencontrer le prince charmant, mais Émilie (d’ailleurs elle y consacre beaucoup d’énergie — ça n’est pas pour la sorcière qu’elle le recherche, mais pour elle, et c’est bien pour ça qu’elle est si déçue de partir).
Et malgré tous les renversements taquins et qui pourraient pour certains vouloir se faire passer pour de la modernité (le loup est pourchassé par la grand-mère, le prince est en jean…), il faut quand même reconnaître qu’Émilie Jolie, c’est pas exactement un pamphlet féministe ou progressiste.
Le Prince reste le personnage principal de l’histoire, même si on ne le voit (presque) jamais. On a déjà vu chez d’autres comme l’absence est une présence encore plus forte, je ne vous ferai pas le couplet, le Prince c’est pas Godot, mais ya un bon côté Arlésienne.
Philippe Chatel, tout moderne qu’il veut paraître, est évidemment comme tout le monde le fils de son temps. Et quand il recycle (avec certaines pointes de brio) les thématiques et figures habituelles des contes d’enfants, il laisse s’exprimer son inconscient et tout son héritage socio-culturel.
Et dans le sien, une femme ça veut un prince charmant, qui sera le substitut légal et marital au “mécène” rêvé quand on pensait encore faire de sa vie quelque chose de créatif. Et avant ça, la femme est moche et n’aime qu’elle-même.
Est-ce que tout ça est étriqué ? Mais non, elle pourra bien colorer sa vie quand même, ne vous inquiétez pas !
Le raton-laveur, c’est bien à ce titre la figure de l’enfant à venir, Émilie lui donnant vie en lui transmettant ses caractères ; et c’est en plus une figure bien domestique et matrimoniale (on lave le linge et la vaisselle, quoi…), donc on retrouve nos petits (c’est le cas de le dire).
La chanson qui suit celle du raton-laveur s’appelant “Le début de la fin”, je pense que le tableau est complet.
Bref, sous des aspects de grosse déconne qui casse les codes, on reste donc dans des cadres bien classiques et des injonctions culturelles tout à fait normatives. Vous vous doutez bien que si le disque avait été réellement révolutionnaire, il n’aurait pas trouvé un tel écho aussi rapidement et facilement dans tous les foyers de France et de Navarre… Il est “normalement” représentatif de l’exact moment où il est sorti, tout à fait dans l’esprit de son temps, quand l’après-68 a été bien intégré par la machine bourgeoise.
Ça n’enlève rien à son côté dansant et joyeux.
Mais comme tout conte, il accompagne la culture de son temps et en révèle des facettes. Il ne la bouleverse surtout pas. Voire met le doigt sans vergogne sur des aspects assez anxiogènes des questionnements infantiles et nous laisse nous démerder une fois la lumière éteinte.
Vous me direz : il ne faut pas tout le temps couper les cheveux en quatre. Je suis bien d’accord. Parfois, en trois ça suffit.
]]>
Un fort beau morceau sorti en 1985, joyeux et tout. Boîte à rythmes orientée dancefloor, Rhodes, basse synthé qu’on croit sortie du premier album d’Imagination, cordes presque pas en plastique, petits bruits space-opera, on s’amuse bien… Jusqu’à ce qu’on écoute un peu les paroles. Là c’est tout de suite moins drôle. Dans le meilleur des cas, mélancolique, voire plutôt amer. Et comme l’amer est ton miroir, tu contemples ton âme, ça fait réfléchir.
Le pitch est simple : une femme appelle son mari en stationnement sur Mars ou périphérie (dans une caserne, c’est militaire, on verra pourquoi plus tard), pour prendre des nouvelles et taper le bout de gras, quoi. Sauf que bon, cpas la porte à côté, non plus. Et à l’époque, excusez du peu, pas trop d’emails, de snapchat ou de whatsapp…
Donc bah il lui manque. On la comprend, on compatit, l’auditeur est gagné d’avance par cette ritournelle des temps modernes (à l’époque, c’était moderne, enfin, c’était au moment où c’est sorti, donc moderne, quoi, merde, vous voyez ce que je veux dire) qui décline l’attente de Pénélope (oui, celle qui si elle en avait se ferait appeler son Oncle)
Sauf que vite, le doute s’installe. Et c’est pas joli-joli. SUSPENSE DE OUF.
Voyons ça strophe par strophe (on va faire comme si c’était de la poésie, hein). Je mélangerai claude allègrement les commentaires constructifs sur la musique et les arrangements d’un côté et les paroles et l’histoire de l’autre. Vous allez voir ce que ça fait d’être dans ma tête quand j’écoute une chanson. On est nombreux, mais on se marre bien. En cas d’urgence, brisez la glace aux marrons.
Ça commence par une petite intro avec des bruits futuristo-synthétiques. 100 BPM, c’est pépouze. C’est grosso modo le rythme bas des planchers de danse à l’époque. On sort à peine de la disco, je vous le rappelle, l’Eurodance 1ère mouture s’installe en remplaçant progressivement l’Italo Disco, mais tout ça plafonne à 110-115 BPM. Bientôt, les débuts de la House seront en dessous de 120 BPM. Mais on est loin de ce qui deviendra le standard des années 90 puis 2000, les quasi 130 BPM. Tout s’accélère. À un moment il faudra arrêter la drogue les mecs. Bref.
Si vous souhaitez écouter en lisant, cliquez là-dessous. En revanche, on ne va pas parler du clip, sinon on y est encore au prochain passage de la comète de Halley. Ne regardez pas, vous risquez la mort par étouffement de rire dans votre vomi.
Pendant l’intro, donc, ça cause. Une voix robotique faite à grands coups de pince à linge sur le nez et de reverb kitchen répond à notre épouse éplorée. C’est tellement la modernité qu’il y a un opérateur à qui elle demande son correspondant. Même moi je n’ai pas connu cette époque du téléphone c’est dire. Mais bon, admettons, pour appeler Mars, il ne suffit pas d’ouvrir une barre chocolatée (VOUS L’AVEZ ? C’EST BON ??).
INTRO
Operator: « Good evening. This is the intergalactic operator. Can I help you? »
Ben oui tu peux l’aider, c’est pour ça qu’elle t’appelle, gros malin.
Woman: « Yes. I’m trying to reach flight commander P.R. Johnson, on Mars, flight 2-4-7. »
Voilà, ça pose le décor. VOS GUEULES LES ENFANTS J’APPELLE PAPA SUR MARS.
O: « Very well, hold on please [beeeeep] you’re through! »
W: « Thank you operator »
Pendant ce temps-là, une guitare funky balance des cocottes d’un accord de Sol majeur, puis une petite altération en La bémol, mais on sent bien que c’est une sixte napolitaine et qu’on va être en Do majeur. En plus, les musiciens de variet’ sont des fainéants, ce qui rend la supposition tout à fait plausible.

On voit d’ailleurs à la fin de l’intro qu’on a raison, quand monsieur guitare-synthé fait son petit glissando digne des meilleures salles des fêtes.
VERSE 1
Hi darlin’ ! How are you doing?
Wesh, bien et toi ma couille.
Hey baby, were you sleeping?
Variante du « HEY ! TU DORS ?? ». Bref, si tu pouvais te renseigner sur le décalage horaire avant d’appeler, meuf, ça serait quand même sympa. Chéri a du taf.
Oh I’m sorry, but I’ve been really missing you
Ça va commencer à chougner, on le voit venir gros comme un Fenwick…
Pendant ce temps-là, petits allers et retours d’accords de Do majeur (avec septième et neuvièmes qui traînent) et Si bémol neuvième de dominante (ce qui permet le petit chromatisme sympa Sol-La bémol, aux cordes parfois). Toujours sympa cette petite sensation de septième de dominante globale (ouais, Do + Si bémol, un peu comme si on était en Fa majeur SAUF QUE NON YOUHOU LA RUSE).

Et puis petite cadence sympa Ré-Mi-Fa-Sol avec les septièmes à la cloche-synthé, c’est mimi (je parlerai de la transition avant la cadence plus loin, au moment du refrain).

Hi darlin’ ! How’s the weather?
Say baby, is that cold better now?
Donc, la meuf elle craque la moitié du PIB du Guatemala en téléphone et c’est pour parler de la météo et du rhume de mec… woké.
Oh I’m sorry, is there someone there with you..?
On va pas s’mentir, c’est là que ça commence au dauber du cul. « Non mais c’est juste ma secrétaire ». Ah, BAH ÇA VA ALORS.
BRIDGE
Ooooh…since you went away, there’s nothing goin’ right
Comme on le comprendra plus tard, il ne vient pas de partir, le mec. De toutes façons, le trajet pour Mars, tu le fais pas exactement deux fois par semaine, quoi. Donc ça fait longtemps que rien ne va plus (faites vos jeux). Ou alors, juste c’est une chougneuse. Pour l’instant, ceci reste une hypothèse de travail.
I just can’t sleep alone at night…
WOWOWOWOW. T’essaies de dire quoi à ton ptit mari qu’est parti à la guerre ? S’il fait trop froid dans le lit, prends un chat. Ou deux, tu pourras faire des économies d’échelle sur la litière.
Côté musique, on a fait le classique accord de Sol 7ème de dominante PAF La bémol majeur. Préfiguration de la montée d’un demi-ton qu’on aura vers la fin.

Un coup de La bémol neuvième majeur (miam), puis un renversement malin de Si bémol septième (en restant sur le La bémol, si vous savez compter ça fait un 2-4-6, non ça n’est pas du foot en salle), qui se résout de manière digne des manuels d’harmonie sur Sol mineur (puis Do mineur, et c’est reparti pour un tour mon kiki).
I’m not ashamed to say
I badly need a friend…
Ah bah bravo madame !
Bon, évidemment, en anglais, cette saleté, on ne sait pas si c’est « un ami », ou « une amie »… Mais elle en peut plus de dormir seule, elle vient de le dire. Donc on suppose quand même que c’est pas qu’elle veut inviter Simone pour une soirée pyjama. Ou, au minimum, disons qu’à ce stade de la chanson on a des ptits doutes.
or it’s the end
De mieux en mieux. La fin de quoi ? De ton couple ? De ta libido ? Tu songes pas à faire une bêtise, quand même ? Prends ton Xanax, va.
Un petit pivot inconscient Sol mineur/Sol majeur avec un retard 4-3 nous permet évidemment de rattraper les branches royalement pour un bon refrain en Do majeur (qui reprend les accords des couplets, on va pas trop s’fouler non plus).
CHORUS
Now, when I look at the clouds across the moon
Here in the night I just hope and pray that soon
Je vous annonce tout de go que la ligne mélodique suivante me donne toujours un peu petit peu la chair de poule, on est midinette ou on ne l’est pas.
Oh baby, you’ll hurry home to me.
Parce que après le « oh baby » sur Do majeur, hop on monte sur Mi là aussi majeur (donc avec un bon vieux sol dièse par dessus, vous suivez ?), qui glisse sur l’accord de Fa majeur suivant. C’est simple mais efficace.

Surtout que la mélodie sur le « home » (de « hurry home ») claque un « Do », d’où triton Sol dièse/Do, qui se résout sur le Si sur Fa majeur (encore un triton, youhou), mais qui n’est qu’un retard pour le La (ouf, l’harmonie et l’Église sont sauves).
Et puis surtout, il y a ce petit intervalle bien senti à la voix, qui fait le grand écart d’une neuvième entre le Do et le Si à l’octave en dessous (sur « home » / « to me »). Frissons et bosses d’oie pour Lolo.
Après ce grand moment de romantisme, retour à l’histoire.
VERSE 2
Hi darlin’, the kids say they love you
Rah putain on est à deux doigts qu’elle lui passe les gamins. C’est non. Ça vaut pour tout le monde, hein. NE. NOUS. PASSEZ. PAS. VOS. ENFANTS. AU. TÉLÉPHONE.
Hey baby, is everything fine with you?
Please forgive me, but I’m trying not to cry…
Ça continue dans le mélodrame. On le sentait bien que c’était une pleureuse. Allez, c’est pas grave, on remonte un coup en La bémol pour se décrasser.
BRIDGE
Ooooh…I’ve had a million different offers on the phone
Ah ben bravo. Déjà, tu serais pas du sud, toi, hein, parce que bon, avant d’en avoir un million, faut un peu de temps. Ensuite, t’essaies quoi, de rendre jaloux ton tcheum, c’est ça, niveau cour de récré ?
Précisons ici qu’on trouve sur internet une autre version de cette ligne, disant « I’ve had a million different LOVERS on the phone. »
Je n’avais jamais entendu ça, mais c’est vrai que si on écoute attentivement, il est difficile de trancher. Ça pourrait être les deux…
Mais bon. Soyons posés une minute.
Elle va lui raconter qu’elle a eu une tonne (traduction libre que je vous propose, pour éviter le littéral un peu moche) d’amants (amoureux/plans Q, choisissez) au téléphone ?? Vous n’êtes pas sérieux, voyons. Je veux bien qu’elle soit un ptit peu au bout du rouleau et qu’elle veuille rendre jaloux P.R. (je peux vous appeler P.R. ? Moi c’est Laurent, enchanté), m’enfin de là à lui dire comme si de rien qu’elle a eu tous ses anciens mecs au tél et qu’elle partouze tous les week-ends, c’est ptêtre un peu beaucoup, nan ?
J’opte donc pour « offers ». C’est plus passe-partout. On lui propose des trucs. Sa bonne copine veut l’emmener au ciné voir le dernier Kev Adams, un groupe d’amis lui propose un bowling, les anciens du lycée l’invitent à la soirée Scrabble, tout ça… Et puis ça peut ÉVENTUELLEMENT instaurer le doute dans l’esprit de P.R. en insinuant perfidement qu’il y a un ou deux bellâtres qui commencent à la chauffer, voilà, c’est bon, ça marche aussi, sans y aller trop fort (Boyard / passe-partout ; C’EST BON ? VOUS AVEZ RI ??)
But I just stayed right here at home
C’est bien. Bonne mère au foyer. Sage. T’as repassé mes chemises ? Ah bah non jsuis con JE SUIS SUR MARS LOL.
I don’t think that I can take it anymore, this crazy war
Là ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais ça donne un nouvel éclairage à l’épopée. C’EST LA GUERRE.
P.R. est parti dézinguer du martien avec la coalition contre l’axe du mal, tout ça. Bon ça a l’air plutôt calmos en ce moment, on dirait que c’est le repos du guerrier, mais faut pas critiquer. C’est important le repos, la détente, et bon, en temps de guerre et à quelques centaines de millions de kilomètres de bobonne, certaines choses sont excusables mon Colonel. Comme on dit, ce qui se passe sur Mars reste sur Mars, hein ? CLIN D’ŒIL VIRIL COMPLICE.
Bref. À la maison en revanche, Madame Johnson en a un peu ras les couettes. On la comprend. Mais c’est pas de notre faute si ces salauds de martiens en veulent à notre mode de vie occidental et aux valeurs de la démocratie et des hamburgers au soda tout ça.
Oh mais qu’entends-je, c’est l’accord de septième de dominante qui nous ramène au refrain. Tous avec moi :
CHORUS
Now, when I look at the clouds across the moon.
Here in the night I just hope and pray that soon.
Oh darling, you’ll hurry home to me.
Soudain, c’est le drame. Un bruit nous indique qu’il y a comme un problème de réseau. CHÉRIE, JE PASSE DANS UN TUNNEL.
BRIDGE
OPERATOR: « I’m sorry to interrupt your conversation, but we are experiencing violent storm conditions in the asteroid belt at this time.
We may lose this valuable deep space communication link.
Please, be as brief as possible.
Thank you. »
En d’autres termes : active-toi Migueline (on va dire que Madame le Commandant P.R. Johnson s’appelle Migueline, allez), ÇA VA TRANCHER.
En même temps, elle a plus rien à lui dire on dirait, puisque c’est retour au pont :
BRIDGE
Ooooh…since you went away, there’s nothing goin’ right
I just can’t sleep alone at night… I’m not ashamed to say
I badly need a friend…
DES FOIS QU’ON AURAIT PAS BIEN COMPRIS.
Et puis ce qui devait arriver arriva.
or it’s… it’s…
ET MERDE ÇA COUPE.
« Woman: Hello? « Hello operator? »
On l’imagine bien tapant sur le téléphone et activant le machin comme dans les films des années 50. Mais en vain. La tension est à son comble.
Woman: « Yes, we’ve lost the connection! Could you try again please? »
Operator: « I’m sorry, but I’m afraid we’ve lost contact with Mars 2-4-7 at this time. »
Précaution de hotline, pour ne pas dire litote. Le mec il a aucune idée de quand ça reviendra, et toi, tu peux aller bien de faire cuire le cul. Pardon mais moi quand la technique s’en lave les mains, ça me rend grossier, quoi. Et l’autre, elle va dire merci. Carpette va !
Musicalement, c’est le moment de sortir la grosse artillerie pour souligner la montée de la tension : après la cadence, on monte d’un demi-ton tout le bazard. Mais ouais. C’est un vieux truc bien connu des briscards de la chansonnette. Ça donne l’impression de varier un peu et puis ça relance le bouzin. Certains le font même plusieurs fois de suite. Bon, à la fin, faut chanter haut, mais on n’a rien sans rien.
Si vous êtes attentifs voire cultivés de la pop, un certain Matthieu C. en fait même une blagounette dans sa (très chouette et efficace) chanson Machistador, en l’assumant avec fougue dans une déclaration performative : « On t’a déjà fait le coup du d’mi-ton ? » (à 1 minute 35)
Mais revenons à nos moutons.
Migueline: « Ok. Thank you very much… I’ll…I’ll try again next year…next year…next year…next year… »
Pincement au cœur. On ne saura pas si c’est qu’elle n’a pas la thune pour appeler à nouveau avant un an, ou si c’est pour des raisons d’alignement des planètes, de périhélie ou de carte de fidélité, mais on comprend qu’elle ne pourra pas parler à P.R. avant une année terrestre. Autant dire qu’on comprend aussi que d’ici là ça sera THE END de leur mariage a priori. L’amour est mort. C’est la tristesse.
Mais on reprend encore quelque fois le (beau) refrain (où Lolo a la truffe humide). Puis comme dans la plupart des chansons où on ne sait pas comment finir, fondu progressif, FADE OUT comme on dit dans la langue de P.R. Johnson.
Et puis rideau.
Voilà. C’est bien d’être dans ma tête, nan ?
Nan ?
Bon, tant pis.
Les orgues, bien sûr.

Récemment, pour une raison que j’ignore, je me suis mis à ré-écouter les Variations Goldberg. Pas la version au clavecin de Gustav Leonhardt (qui est très bien par ailleurs), mais celle de Glenn Gould, au piano donc, de 1981. Il y a deux enregistrements célèbres du fou à la chaise : 1955 à laquelle on reproche d’être trop rapide, ce qui est plutôt vrai, et 1981, qui est un chef-d’œuvre de précision et de mesure. Comme il l’explique lui-même dans le film réalisé à cette occasion par Bruno Monsaingeon, l’arrivée de la stéréo et de la dolby ont suffit (entre autres) à le convaincre de refaire son enregistrement.
Je ne vais pas faire ou refaire le débat clavecin contre piano, comme troll, ça vaut Mac ou PC. Que ça plaise ou non, jouer Bach au piano, ça n’est ni absurde, ni contre-nature. D’abord, on fait ce qu’on veut, les mecs. Si on veut jouer de la musique sur une planche à clous, on a le droit. Bien sûr, différents objets vont avoir différentes qualités sonores et musicales, on va pas se mentir non plus.
Vu que j’ai été élevé dans un piano (on va dire ça), je suis évidemment plus sensible à cette chose qu’aux cordes pincées. Là aussi, ça n’est ni bien ni mal.
Mais parlons des variations Goldberg au piano. Ce que t’apprend l’enregistrement de 81 de Gould, c’est à décomposer la texture. Sans surprise, dans une écriture contrapuntique, il y a plein de couches (des voix, quoi). C’est toujours quelque chose de particulier pour un pianiste « classique », autrement dit plutôt sensible à la musique post XVIIIème.
Donc jouer du Bach, quand tu es issu de cette « tradition », est une rupture. Pas besoin de solliciter beaucoup tes bras. Tout est dans les doigts, comme au clavecin, en fait. Et surtout, adieu la pédale forte, mec. Tout pianiste sait comment cela revient à se faire amputer d’un pied.
Non seulement tout est dans les doigts et tout doit être mesuré au millimètre, mais, comme dirait Jeanne, IL FAUT ENTENDRE DES VOIX. Plein. C’est dur pour le cerveau (surtout un cerveau de pianiste), habitué à sa mélodie accompagnée. Mais à force de travail et de patience, ça vient.
Et ça explose l’esprit. Tu sais que tu commences à tenir le truc quand tu as l’impression d’être schizophrène des doigts : tu les vois comme les doigts de quelqu’un d’autre, ils ont presque une vie indépendante. C’est jubilatoire. Et tu comprends pourquoi Gould chantonne. De fait, ça donne envie de le faire ; tu voudrais chanter toutes les voix. Lui, il ose le faire, et c’est libératoire.
Ce que par ailleurs apprend Gould 81 (ça fait classe de parler comme ça, très pro), c’est quelques techniques efficaces pour donner de l’espace, de l’air, à ces voix :

Là, avec ta main gauche, sur les deux do, tu fais comme si tu arpégeais, et tu claques celui du haut une fraction de seconde après celui du bas. Après, il n’a plus qu’à suivre son petit bonhomme de chemin (avec au passage le cadeau de la neuvième diminuée si-do avec le thème de la main droite, qui passe comme si de rien n’était).
Tout cela étant dit (et bien dit, en toute modestie), il n’en reste pas moins que jouer Bach, pour un pianiste, ça n’est pas une sinécure. Vous me direz : dès qu’on rentre dans du répertoire un peu solide, rien n’est facile. Ok.
Mais il y en a une partie, du répertoire, qui est plus « facile » à aborder dès qu’on a roulé sa bosse de pianiste, celle que j’appellerai « la musique de pianiste », sans connotation péjorative. En général composée par des pianistes (comme c’est étonnant), de l’époque romantique : Chopin en est l’exemple parfait.
C’est un truc qui m’a frappé récemment. Tu prends une partition de Chopin, mais quelque chose de techniquement difficile : ça tombe quand même sous les doigts. On dirait (et on aurait raison) que C’EST FAIT POUR.
Pour cette raison, il est presque possible de jouer l’étude n°1 opus 25 à vue au premier déchiffrage ; bon, il faut parcourir la partoche un peu avant, mais en fait, tout tombe « simplement » sous la main.
C’est relativement vrai des 4 scherzos, aussi. Je ne dis pas qu’ils sont faciles. Je dis qu’il est plus difficile de jouer cette p… de fichue quatrième variation Goldberg en liant exactement les voix qui doivent l’être et un maintenant chaque note au millimètre de ce qu’elle doit durer, alors qu’elle a l’air bien plus simple.

4ème variation Goldberg ; ça a l'air simple ? Ça ne l'est pas.
La vérité, c’est que là, ça n’est pas de la « musique de pianiste ». En un sens, ça pourrait être pour un autre instrument, ou une autre instrumentation. Ce qui n’est évidemment pas le cas des pièces de Chopin.

3ème scherzo ; ça a l'air compliqué ? Ça ne l'est pas vraiment.
Oui, Chopin est souvent techniquement difficile, ou plutôt, demande du travail : mais ça n’est pas complexe. Compliqué, si vous voulez, mais pas complexe. Les mains retrouvent tout le temps comme un univers qu’elles connaissent déjà sans le savoir, ou qu’elles ont oublié mais qui est toujours là comme un souvenir constituant leur chair : des morceaux d’arpège brisé, des bouts des gamme,… Et quasiment tous les enchaînements, même s’ils peuvent demander de la dextérité, suivent exactement les positions où se retrouvent les doigts après avoir joué les notes d’avant. Comme par magie. En un sens, en déchiffrant Chopin, tu te sens doué comme tu te sens intelligent en lisant du Gracq (mais ça sera pour une autre fois, je commence à partir dans trop de directions).
Au final : pour jouer ce qui est d’apparence simple dans Bach, il faudra souvent travailler autant que pour mettre en place quelque chose qui est d’apparence difficile dans Chopin.
C’est parce que Bach n’est pas « naturel » pour un pianiste (de formation classique, i.e. « romantique », le pianiste pianistique), alors que Chopin, si — c’est un peu l’essence de son être de musicien.
Le résultat a l’air facile pour Bach et difficile pour Chopin. C’est en fait faux dans les deux cas.
]]>
Une étude à la con publiée ces derniers jours, combinée à l’application du sophisme le plus vieux de l’histoire de la logique, et voilà que tous les glandus qui se couchent tard sont fiers d’annoncer qu’ils sont intelligents.
Je vous la refais rapidos : ça n’est pas parce que les gens « intelligents » (comprenez : au QI élevé) se couchent majoritairement tard que le fait de se coucher tard implique qu’on est intelligent.
Pas plus que le fait de posséder un Steinway de 2 mètres 80 ne fera de vous un grand pianiste. Ou pas plus que, comme dirait Eugène, le fait d’être mortel n’implique que Socrate est un chat.
]]>
Dans le métier, il y a des intervenants qu’on croise souvent, ils sont « consultants fonctionnels » (ou un titre approchant). Parfois, ils sont efficaces. Parfois moins.
Ça n’est pas pas toujours de leur fait, c’est toute la chaîne de l’AMOA qui est concernée (et en général, le client au premier chef). Mais c’est un autre sujet.
D’une manière générale, j’ai des réserves, non pas tant sur le rôle que sur le fait d’en faire un métier à temps plein.
Pour le dire autrement, un consultant fonctionnel de profession, ça me fait penser à quelqu’un qui n’aurait pas d’enfant, mais qui viendrait raconter par le menu comment on doit s’y prendre pour en élever — et accessoirement, se ferait payer pour ça.
Voilà pour mes two cents du jour.
]]>
Suite aux posts un peu laborieux sur les design patterns et le découplage, il est temps d’être (un peu plus) concret et de raconter la vie d’un ami qui vous veut du bien : le MVC.
Le MVC est un design pattern qui est l’abréviation de Modèle-Vue-Contrôleur, et pour une fois, en anglais ou en français, ça fait les mêmes initiales (Model-View-Controller), donc y aura pas de débat sur comment qu’on doit causer. On raconte que son créateur se nomme Trygve Reenskaug, me demandez pas comment ça se prononce — son créateur, ou disons son théoricien, car comme souvent, on ne l’avait pas forcément attendu pour opérer de cette façon, mais il a mis des mots dessus (ce qui ne diminue pas l’importance de son travail).
Pour tout dire, quiconque a fait seul dans son coin des sites web dynamiques en mettant un peu (beaucoup) les mains dans le cambouis des langages/bases de données/exploitations multiples des mêmes informations, etc, a de fortes chances d’avoir à un certain niveau commencé à appréhender plus ou moins consciemment le MVC – ou alors, il a vraiment beaucoup galéré, et il est un petit peu décédé à l’heure qu’il est.
Moi qui vous parle, enfin vous écrit, avant de lire quelques livres intéressants sur le sujet et de découvrir des frameworks, j’en étais arrivé à travailler systématiquement avec d’un côté des méthodes d’accès aux informations (à peu près bien abstraites du système de base de données), de l’autre des fichiers traitant les sorties (pour le web, pour le XML, pour des usages internes…), et au milieu un ou plusieurs points traitant les actions des utilisateurs et décidant ce qui devait être mis en œuvre.
Bien sûr, n’ayant pas conscience clairement des enjeux de cette division (faute entre autres d’avoir mis des mots dessus ; d’où l’importance de nommer), il traînait de nombreuses erreurs d’organisation affaiblissant souvent pas mal l’ensemble. Mais le fond était là : porté par la nécessité interne des traitements récurrents nécessaires pour une application web, j’avais fait un premier pas sans même le savoir, tel le Monsieur Jourdain des design patterns, dans le monde merveilleux du MVC.
Précisons avant d’aller plus loin que comme tout design pattern, MVC n’est pas spécifiquement dédié à une technologie, un langage ou quoique ce soit.
Il concerne de droit toute application avec une interface Homme-Machine, comme on dit (enfin, on dit IHM si on veut avoir l’air au courant), et consiste en une sorte de paradigme de l’organisation de l’application, séparant les données et leur vie (modèle), leur présentation (vue), et la gestion des événements (contrôleur).
Séparer le modèle et la vue repose sur une exigence au fond assez simple, qu’on pourra schématiser comme suit : il faut traiter d’un côté le « fond », de l’autre la « forme ». Je recours aux guillemets, non pas pour pourrir la lecture, mais parce que l’utilisation de ces deux termes et leur séparation semblent aller de soi, or comme tout ce qui « va de soi », elles méritent d’être questionnées. Il est illusoire de croire qu’il y aurait d’un côté du « fond » (du contenu, de la pensée…) et de l’autre de la « forme » (l’expression, qu’elle soit écrite, orale, artistique…)
Autant supposer qu’on peut sans autre forme de procès séparer la musique du son, ou l’objet de sa manifestation — ce fantasme de séparation n’est en fait qu’une autre version de l’illusion platonicienne de la chose en soi, « vraie » chose dont le phénomène serait une version dégradée dans notre pauvre monde d’apparences.
Non pas qu’il n’y ait pas un intérêt théorique capital à pouvoir considérer séparément ces aspects ; mais dans la réalité, je vous le dis, croyez-moi sur parole, le phénomène épuise tout ce qu’il y a à être de la chose, et la forme, comme je l’ai déjà formulé dans une note précédente, et exactement forme de son fond et réciproquement. Bref. J’ai clairement entamé un autre post ici, qui verra peut-être le jour une autre fois. Revenons à nos moutons.
Nos moutons sont le M, le V, et le C. Il n’aura échappé à personne, du moins à personne qui aura lu avec un minimum de concentration le billet précédent sur les prises électriques et les grille-pain (mais je reconnais qu’il faut du courage), qu’une organisation isolant bien ces trois aspects d’un programme est comme l’archétype du découplage.
Votre modèle (en gros, les données) peut changer de principe de stockage, de nature même si ça vous chante, pour peu qu’il soit correctement interfacé avec les autres couches du MVC, elles n’y verront que du feu. Le centre nerveux de votre application (le contrôleur, qui réagit aux actions de l’utilisateur et distribue les réponses) peut de son côté traiter n’importe quel type d’entrées et rediriger les sorties vers n’importe quel affichage, i.e. les vues. Vues qui de leur côté se contentent de mettre en forme (grosso modo) des informations, indépendamment de leur origine. J’ai failli dire « se contentent d’afficher », mais en fait, contrairement à ce que son nom laisse croire, une « vue » au sens du MVC ne résulte pas nécessairement en quelque chose de… visuel. Une vue peut-être par exemple un fichier XML, qui vivra sa vie ensuite selon le client (au sens informatique) qui l’a requis.
L’intérêt très concret de l’application du MVC est qu’il isole les opérations, donc que chacun n’a à s’occuper que de sa partie. Et comme dans la vie, c’est toujours mieux quand chacun ne s’occupe que de ce qui le regarde. Dans ma Normandie natale, on dit « Chacun son champ, les vaches sont bien gardées« . Eh bien on ne peut mieux formuler le principe du MVC.
En termes de développement, cette division conceptuelle vise à organiser les rôles par fonction, et à traduire les différences de nature en séparations opérationnelles. Comme si on faisait rentrer dans la chair du code, qui a priori n’en a que faire, un peu du sens des objets qu’on manipule. En contre-partie, dans un effet de résonance sémantique, j’irais bien jusqu’à dire : de récompense sémantique, le code, initialement « bête », gagne en intelligence d’organisation et d’évolution. Risquons la formule : bien utiliser le MVC, c’est insuffler de l’âme dans la matière. Ouaip. Pas moins.
L’ultime intérêt, non des moindres, est pédagogique : en s’efforçant d’appliquer cette discipline de conception et d’implémentation, on s’oblige à bien comprendre ce qui fait quoi dans son application. Et croyez-moi, c’est pas de la tarte.
Mais, une fois encore, une bonne méthode appliquée avec constance finit par insuffler plus que du mécanisme, et crée de l’intelligence. Et pas que dans le code. Dans le codeur également. C’est toute la puissance de la méthodologie : des idées régulatrices qui dirigent vers un endroit. Et même si on ne sait pas précisément où est l’endroit, on peut travailler à avancer dans la bonne direction, et à bien arpenter le chemin.
Car pour finir sur une touche étymologique du meilleur aloi, c’est précisément de là que vient le mot méthode : μέθα (méta, qui suit) οδός (odos, le chemin).
___________________________________
Image empruntée ici : http://www.marriedtothesea.com/archives/2007/Aug/
]]>
L’un des arguments principaux justifiant le recours à un framework (par exemple, au hasard, Symfony), contrebalançant le fait qu’il est un peu « lourd », est que puisqu’il prend en charge un grand nombre des tâches répétitives de bas niveau, il évite au développeur d’avoir, selon l’expression consacrée, à réinventer la roue à chaque fois qu’il entame une nouvelle application ou une nouvelle interface.
« Réinventer la roue » (ou « rihinveinte zeu ouhile », pour les bilingues), c’est perdre du temps sur quelque chose qui a déjà été fait, bien fait, mieux fait, bref, faire un travail inutile. En programmation, c’est même un antipattern célèbre. Si on peut lui reconnaitre dans une certaine mesure un intérêt pédagogique (l’impétrant développeur, en passant du temps sur une fonctionnalité déjà réalisée, s’initie au code et à sa logique – pour peu qu’il soit guidé), il est clair qu’on déconseille fortement de réinventer la roue. Si ça a déjà été inventé, coco, pourquoi perdre du temps à le refaire, d’autant qu’il y a fort à parier que tu le referas moins bien. En effet, non seulement la roue a déjà été inventée, mais depuis le temps, elle a été perfectionnée.
La bonne pratique est donc de capitaliser, comme on dit, sur ce que les autres ont déjà fait, testé et éprouvé.
En programmation, où l’Histoire est encore fraiche et où tout va très vite, ces « autres » sont parfois des contemporains (voire sont plus jeunes que vous ; sales jeunes), mais pour généraliser on peut dire que cette bonne pratique consiste à apprendre de ce qui a été fait, donc apprendre du passé, des générations précédentes, en d’autres termes : de ses aînés. Ce passé qu’on peut plus ou moins consciemment faire fructifier a un nom : la tradition.
L’Histoire se répétant, chaque nouvelle génération a une tendance plus ou moins forte à vouloir se défaire de la tradition, comme une transposition à l’échelle socio-culturelle de la crise d’adolescence, où le besoin de conquérir son individualité se traduit parfois par des chocs violents (tant il est évident que pour chaque jeune, les vieux n’ont vraiment rien compris, et ne peuvent de toutes façons pas le comprendre lui).
Il y a pourtant une réalité douloureuse, c’est que globalement, vu que l’Histoire n’a pas exactement commencé hier, ni même à la naissance de Bill Kaulitz/Brian Molko/Kurt Cobain/Robert Smith/John Lennon (choisissez pour votre génération ou celle qui vous suit), vu que l’humanité, donc, a quelques heures de vol derrière elle, excusez du peu, il y a de fortes chances que tout ait déjà été fait.
Bien sûr, l’accélération (on va appeler ça comme ça) de l’Histoire dûe à la technologie au sens très large, donc depuis la fin du XIXème siècle, fait que dans pas mal de domaines, le passé est bref. Ça a un côté assez sympathique, on peut croire un peu qu’on défriche des choses — et ça n’est en partie pas faux —, mais il ne faut pas non plus se faire avoir par une courante illusion d’optique : même si concrètement le contenu du savoir/de la technologie en question est « différent », dans l’histoire du savoir, on n’invente que très rarement quelque chose. Pour ne pas dire jamais. La plupart du temps, on repasse en fait par des chemins qui ont déjà été empruntés, même si on ne le sait pas (et dans ce cas, en un sens, on peut se retrouver à réinventer la roue).
Cette illusion repose principalement sur un aveuglement, dû à un manque de connaissance du passé, et la bonne pratique qui préconise de ne pas réinventer la roue exhorte donc à ouvrir les yeux. Mais pour ça, comme on dit, il faut connaître ses classiques. Lire, écouter. Plus tu connais le passé, plus tu maîtrises le présent, plus tu façonnes le futur comme tu le veux (je devrais écrire des slogans pour ERDF, moi).
Ça peut avoir l’air déprimant comme ça, mais ça ne l’est que si l’on se berce de l’illusion (une autre) qu’on est le premier de l’espèce humaine et que tout nous a attendu. Il faut se réveiller. Personne ne nous a attendu, et les morts sont plus forts que les vivants.
Mais en fait, c’est très bien, et ça laisse quand même de la place. Parce que l’histoire est une perpétuelle redigestion, qu’elle engendre quand même du nouveau, et qu’emprunter un chemin qui a déjà été foulé est toujours un nouveau périple.
La morale de cette histoire (qui n’en est pas une), c’est que quand l’ego a réussi à faire le deuil de sa toute-puissance, à entrer dans son humilité, et pas au sens chrétien du terme, alors les choses intéressantes peuvent éventuellement commencer.
J’aborderai probablement une autre fois le rapport à la tradition, qui n’est évidemment pas univoque et ne doit pas consister en une soumission absolue (car, comme disait l’autre, la tradition ça peut aussi être de la paresse ou de la négligence. Mais pour contester ou dépasser, il faut connaître ce qu’on prétend dépasser.
__________________________
Illustration fort à propos trouvée fortuitement ici : http://plennevaux.be/alexandre/general/monocycle-par-ben-wilson/
]]>
Ça fait quelque temps que je fomente cette note. A force d’entendre répéter ça et là que telle ou telle chose n’est qu’une question de bon sens, et malgré des années de sommeil (pas si dogmatique), j’ai fini par remâcher quelques vieilles dispositions anti-cartésiennes dont je vais vous abreuver pas plus tard que tout de suite.
Car oui, s’il n’a bien évidemment pas inventé le bona mens, c’est notre ami Descartes qui installe le « bon sens » comme le fourre-tout le plus prospère de l’histoire de la pensée (occidentale) moderne.
La première phrase du premier chapitre de la première partie du fameux/fumeux Discours de la méthode assène anéfé sans autre forme de procès que, selon la formule que chacun connait sans la connaitre :
Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée
Il ne faut pas cela dit prendre Descartes pour plus bête qu’il n’est ; son bon sens n’est pas le pur et mou « sens commun », mais une disposition de l’esprit que chacun peut trouver, une sorte de sagesse de l’évidence (et sans mauvaise blague, Dieu sait que c’est son truc, à René, l’évidence).
Tout comme faire simple est parfois plus complexe que faire compliqué, faire comme on dit « preuve de bon sens » n’est pas si aisé. C’est que l’évidence cartésienne est une sorte de préfiguration du résultat de la réduction phénoménologique (enfin, soyons honnêtes, ce sont les phénoménologues qui réinvestissent Descartes un peu moins de trois siècles après).
Il y a le « bien connu », trop connu, qui camoufle, comme le gros drap poilu et poussiéreux d’années de sensations non questionnées, la phénoménitude du phénomène (Ségo, sors de ce corps).
Mais quand même, le bon sens selon Descartes est bien à la portée de tout le monde. C’est la chose du monde la mieux partagée. En une phrase Descartes signe l’ouverture de la modernité, faisant d’une « qualité » inhérente à tout être humain le butoir à la régression à l’infini du questionnement philosophique : au bout d’un moment, il ne faut plus se demander pourquoi, car c’est bien évident que ça n’est qu’une question de bon sens. Jvous la fait à l’arrache des grands jours, bien sûr, mais l’argument ontologique (qui sert de base à une preuve de l’existence de Dieu) ne vaut pas deux cacahuètes de plus.
Eh oui. Songes-y, toi le voyageur mystérieux (ouaip, j’ai envie de vous apostropher comme ça), si enfin il suffit de faire preuve de bon sens, il n’y a plus rien à discuter. Et si tu ne comprends pas, c’est que tu n’as pas, ou pas assez, de bon sens. Prends-toi ça dans ta face. Et si tu critiques ou te révoltes, c’est que tu ratiocines, que tu coupes les cheveux en un multiple de deux, bref, que tu es du côté de la non-clarté (oui, le « côté obscur », ça a des sortes de connotations dont je vais me passer pour ce soir), donc ferme ta mouille.
En quoi le recours à l’argument, que dis-je, le coup de poing sur la table de l’invocation du bon sens, est un double geste démagogique — le bon sens est la sagesse des humbles, de la France d’en bas, pas des intellos parisiens — et autoritariste : c’est en fait un ordre impératif de se taire.
Comprenons-nous bien : je force le trait, comme souvent, pour donner de la chair au propos. Je reconnais tout à fait, je l’ai évoqué plus haut, la difficulté de la simplicité, et j’admets qu’on a souvent tendance à faire d’emblée compliqué. Je suis assez d’accord pour mettre la sagesse du côté du moins, ou plutôt du kairos, de la juste mesure, quoi (à strictement parler, le saisissement du bon moment, qui est un art délicat). Et je sais bien que Descartes n’aurait pas complètement dit le contraire, mais j’aime bien l’avoiner, car sous maint aspect il nous a bien plombé. Enfin ça n’est pas l’objet.
Et le bon sens, alors ? Je n’ai rien contre le bon sens. Quelque soit ce qu’on entend par là, presque. C’est plus son invocation, utilisée comme stratagème rhétorique, qui a tendance à me rendre un tantinet suspicieux.
Ce sera donc le conseil du jour : tout comme quand vous entendez parler de carreleur, chaque fois que soudain un appel au bon sens surgit, entendez-le bien, mais ne vous faites pas moucher.
Le bon sens n’est pas un argument en soi. Et surtout : il ne va pas de soi (normal, sinon on n’aurait d’ailleurs pas à y faire appel…), donc son irruption dans un discours ne doit pas mettre fin à toutes les questions.
En fait, il ne vaut pas plus qu’un coup de poing sur la table. Alors ok, un coup de poing sur la table, des fois c’est utile, mais il faut savoir où on est et ne pas prendre ça pour un argument.
Or, on peut être intimidé par les coups de poing, mais on a toujours le droit de demander des arguments.
Dans le développement web comme dans la programmation en général, on utilise beaucoup de termes empruntés à l’anglais, dans des versions plus ou moins traduites ou transposées. Comme dans tout langage technique où on utilise, à plus ou moins bon escient, des termes d’origine étrangère, ça donne lieu dans les échanges oraux ou écrits à des phrases mélangeant allègrement des mots d’origines diverses, dans un melting-pot qui souvent frise le ridicule, mais parfois recèle une bonne dose de poésie (oui, bon, moi ça me parle, cette poésie, je sais bien que ça n’est pas forcément le cas de tout le monde, mais c’est comme ça).Je n’aborderai pas ici le débat, en partie stérile, consistant à se demander s’il faut traduire ou non tous ces termes et/ou créer des équivalents en français quand il n’y a pas de mot existant. Une langue vivante est, comme son nom l’indique, vivante (eh ouaip, ne me remerciez pas), comme tout organisme elle mue, agrège des éléments, transforme de la matière en d’autres choses, et c’est très bien (mieux : c’est vital — une langue que ne bouge plus est, comme on le dit fort bien, une langue morte).
Non, je vais juste ici évoquer quelques uns des mots qu’on pratique beaucoup en environnement professionnel, ceux qui ont pour mon oreille un peu bizarre des résonances particulièrement drôles ou poétiques. Ça me donnera au passage l’occasion de parler un peu d’un framework que j’aime bien (voir ici, ici, ou ici). On pourrait appeler cette liste « les 10 termes à connaître pour speaker fluemment le Symfony in le texte ».
Comme l’harmonie des sphères a l’air parfaitement réglée, il se trouve qu’hier un article a été posté sur slate.fr (http://www.slate.fr/story/11825/twitter-facebook-journalistes-ego), illustrant de manière assez frappante mon propre propos du vendredi précédent : http://www.do-as-i-say.com/notes/2009/10/twitter-explique-a-ma-maman/.
Titiou Lecoq nous y explique pourquoi le « réseau social » Twitter « ne va pas conquérir le monde », en reprenant l’argument (fort juste au demeurant, et déjà développé notamment ici http://www.ecrans.fr/Sur-Twitter-on-se-suit-sans-trop,7483.html) selon lequel il ne faut pas se laisser avoir par l’illusion d’optique qui cache qu’en partie que le phénomène Twitter est créé et entretenu par une toute petite frange de la population internetesque, celle qui l’utilise, et qui en parle, et qui est la population qui parle sur internet, et qui parle de son utilisation dans une sorte de cercle sans aucun doute égocentré (quelle surprise) se nourrissant lui-même à l’infini ou presque.
L’article de slate.fr est bien étayé par ailleurs ; il rappelle, s’il en est besoin, que la majorité des internautes n’utilise pas Twitter, n’est pas drogué de l’info en continu, et que si vous n’avez pas des infos capitales à y poster, ça n’est effectivement pas d’un grand intérêt (mais j’ai comme l’impression qu’on dit là « si tu ne dis rien d’intéressant, ça n’est pas intéressant », ce que je ne me risquerai pas à contredire malgré mon goût pour la rhétorique).
Il pointe aussi le fait que tout ce qui relève de l’info pratique peut tout à fait être répandu par d’autres biais (Facebook par exemple), ce que personne n’a cherché à nier non plus – heureusement que les infos peuvent être diffusées par plusieurs médias, sinon on serait quand même dans la mouise.
Il pilonne enfin — c’est sa thèse de fond, confer l’image d’illustration choisie — la sphère webjournalistique/blogueuse et sa propension souvent ridicule à gonfler son égo jusqu’à l’explosion, ou à chercher à montrer qu’on a bien la plus grosse, point sur lequel il n’y pas grand chose à redire non plus.
Bref, je suis d’accord avec l’essentiel de ce qui y est écrit.
Mais l’article me semble tout de même trahir une incompréhension de la chose Twitter, souvent entretenue par ses propres défenseurs d’ailleurs. Non, Twitter n’est pas un réseau social. Il n’est pas destiné à concurrencer ou remplacer Facebook, MSN, l’email ou les blogs — ou alors, c’est une erreur stratégique qui frôle la débilité.
Si Twitter ambitionne d’être un réseau social, on peut dire en effet qu’il est mal barré : il faut rapidement supprimer la limitation de caractères, probablement rendre bijective la connexion entre les utilisateurs , rajouter plein de gadgets susceptibles d’attirer et de faire rester tout ce qui relève du ROFLMAO ou du MER IL ET FOU (désolé, il fallait que je le fasse)…
Mais non. Twitter est un outil polymorphe qui, comme j’essayais de le pointer l’autre jour ici, sert à ce qu’on en fait, ni plus, ni moins. Rien d’étonnant donc à ce que les « professionnels du web », qui sont en effet les premiers utilisateurs, aient pour l’instant surtout développé, à leur corps défendant ou non, le côté info en temps réel, promotion et branding, et clash deupoinzéro. Pour paraphraser une sentence que j’aime bien : on a le Twitter qu’on mérite.
Enfin, comme annoncé en début de post, L’article de slate.fr illustre le phénomène que je décrivais, et qu’on peut (re)formuler comme suit : si on ne prend pas un peu, voire beaucoup, de temps pour expérimenter Twitter, on pourra difficilement avoir compris à quoi ça pouvait servir.
Cela dit, je tiens à ajouter, si ça n’est pas assez clair, qu’il n’y a aucune obligation à se mettre à Twitter ni même, pour peu qu’on l’ait expérimenté suffisamment, à y rester, à trouver ça intéressant ou génial.
Sans même parler de l’ambiance facilement rebutante qui peut y régner quand nos grands blogeurs hexagonaux ou autres se démontent verbalement la tête ou exhibent leurs parties (en même temps, personne ne vous oblige à suivre des boulets infatués, hein…), je peux tout à fait concevoir qu’on ne trouve, pour le dire ainsi, rien à en faire, après tout. Pour répondre à la question du titre : non, Twitter n’est pas forcément pour tout le monde. Si ça ne vous intéresse pas, ça n’est ni un crime ni une tare.
En revanche, annoncer que Twitter ne peut servir à « créer du fond » et que « la limite de signes interdit la création de contenu », c’est montrer qu’on n’est pas rentré dedans (une fois encore, ça n’a rien d’obligatoire ou d’indispensable), et qu’on rate quelque chose sur la création (oui, c’est un gros mot) d’une façon générale.
Que la limitation à 140 caractères soit une sacré contrainte, c’est évident, mais c’est aussi un défi intéressant.
Cela étant, dire qu’on ne peut pas créer du fond (j’adore cette expression, ça me fait penser à une valise à double-fond) c’est faire un mauvais procès à Twitter, et lui reprocher de ne pas être ce qu’il n’a pas à être : il ne remplacera jamais le cadre d’un blog ou d’autre chose pour une certaine forme d’écriture. Le fond est toujours fond de sa forme, donc les contraintes d’un mode d’expression influent sur ce qu’on en peut faire, voire le structurent fondamentalement.
Nous sommes donc bien d’accord, je crois, sur le fait que penser que Twitter ou le « web de flux » sont supérieurs au web tout court, voire destinés à le remplacer, n’a pas vraiment de sens, car les modes et les niveaux d’expression s’additionnent, ils ne se remplacent jamais vraiment. Mais je ne sais pas trop qui a ce discours sur Twitter — pas moi en tout cas. Et ceux qui l’ont éventuellement sont de bien piètres avocats.
Toutes ces considérations, enfin, ne contredisent en rien le fait que le « niveau », sur Twitter, est bien inégal, voire pas terrible la plupart du temps. Mais ça n’est pas parce que les romans de gare pullulent qu’on doit jeter ou déprécier toute la littérature.
__________________________
La jolie illustration a été subtilisée ici.
Il y a de cela quelque temps, un certain Fabien Potencier a commis un fort inspirant article de blog : http://fabien.potencier.org/article/32/developers-should-be-artists (en anglais, désolé pour ceux qui seraient réfractaires à la langue de Shakespeare). Je ne ferai pas un résumé de ce post brillant et édifiant (le premier qui me traite de fayot je le vire), zavez qu’à le lire.
Disons que mon point est le suivant : dans le développement d’applications, comme dans tous les métiers où il y a une part de « création » — ou disons de poïesis, pour se la jouer à la Aristote —, règne une sorte de flou, entretenu en général inconsciemment par les acteurs de ces métiers, sur le statut de ceux qui « produisent ».
Tantôt ils sont traités comme de simples exécutants, tantôt comme plus, voire bien plus, que cela, et on a conscience de leur rôle de créateur au sens large, voire d’artiste ; on retrouve par exemple clairement cette séparation en graphisme, où on distingue la créa de l’exé.
Ne parlons pas de susceptibilités individuelles plus ou moins mal placées qui s’additionnent à ces considérations, ça nous évitera d’y passer la nuit. Nommons en revanche tout de suite (mieux) le couple qui fonde cette histoire : l’art et l’artisanat.
Pour une fois, le français est plus près de l’ambiguïté intrinsèque du réel que l’anglais, qui sépare très violemment, dans un geste presque germanique, art et craftwork, sans qu’on entende un quelconque lien de famille entre les deux — et en plaçant clairement le second du côté du travail.
En français, les deux mots sont très proches ; ils portent assez bien toute la problématique dans son non-dit, ou son peu-dit. Il y a d’un côté l’artiste, de l’autre l’artisan. Bien évidemment, rien n’empêche l’artisan d’agir par moments comme un artiste, ni l’artiste de mettre de temps à autres un costume d’artisan (c’est même fréquent, spécialement dans les arts dits plastiques). Mais socialement, la distinction est capitale.
Sans rentrer dans des considérations sociologico-historiques interminables, et sans faire du Norbert Elias à la petite semaine, notons que le concept d’artiste n’existe pas vraiment chez nous autres occidentaux avant l’époque romantique, disons à la hache le début du XIXème siècle. Il y a évidemment (l’histoire réelle ne marche pas avec des dates couperets toute simples et bien découpées) des précursions, pour inventer un mot, dans les siècles qui précèdent (il suffit de penser à Dürer ou Poussin), mais globalement, avant le XIXème siècle, la conscience d’agir comme artiste n’existe pas.
Aucun des maîtres qu’on reconnait actuellement ne se serait défini comme artiste, ou aurait dit que son « métier » était d’être artiste. Ce qu’ils faisaient était certes un métier, mais pas très valorisé, et dépendant de mécènes de niveaux divers, et en tous les cas, de commandes. Car c’est le fond de la question : c’est bien d’être un artiste, peu importe ce que cela veut dire, mais il faut comme dirait l’autre mettre du beurre dans les épinards.
Sauf à être rentier, donc, avant l’époque moderne, celui qui œuvre dans un domaine qu’on dirait aujourd’hui artistique (musicien, peintre, sculpteur…) travaille sur commande. Michel-Ange et ses potes dans la chapelle Sixtine, Mozart pour toutes ses œuvres (pas seulement son Requiem, à peine commencé), tous exécutent une commande, se font payer (plus ou moins bien, à 365 jours fin de mois parfois), et pour aussi inspirés et géniaux qu’ils soient, sont à peine mieux considérés que des valets de chambre dans l’échelle sociale, et il ne leur vient pas à l’esprit de peindre ou composer hors de ce cadre.
Même si je force un poil le trait, et s’il n’est pas du tout question de dire que ce qui a été produit dans ce contexte ne peut pas être parfois de l’ordre du chef-d’œuvre, ce qui importe c’est la conscience de soi qu’ont ces gaillards. Si le larron Mozart a des tourments existentiels, jamais il ne prend la pose d’un « artiste », encore moins incompris ou malheureux.
Cette posture n’éclot qu’au siècle suivant, avec entre autres des allemands (tiens donc) comme Beethoven, et surtout Schubert. Dans le Massin, il est dit que Schubert est le premier musicien à écrire symptomatiquement « pour lui ». L’histoire dit qu’il commença un opéra (Le comte de Gleichen), sans commande et que, bien que la partition en cours soit refusée par la censure, il le termina, affirmant ainsi une individualité et une incarnation de la création comme telle, hors de tout métier.
Si historiquement ça n’est peut-être pas complètement exact, le geste est tout de même fondateur, et signe d’un virage : celui de l’apparition d’une conscience d’être-artiste, qui n’a pas à souffrir les contingences pécuniaires d’un mécène plus ou moins cultivé, et doit s’exprimer quoiqu’il advienne, car elle procède d’une nécessité qui transcende le trivial et le quotidien.
D’où le personnage de l’artiste maudit, pauvre slash malade slash méconnu-de-son-vivant, emblématique de ce nouveau type social.
Difficile d’imaginer qu’il pourrait exister un « artisan maudit »… Dans notre partition, l’artisan c’est l’exécutant, le technicien, le laborieux, qui répète des gestes appris, parfois jusqu’à un certain degré de beauté, mais jamais hors de l’immanence du travail. En tant qu’artiste, en revanche, on se doit d’être affranchi de ces contraintes.
Je ne m’attarderai pas non plus aujourd’hui sur l’évolution historique et culturelle qui a voulu qu’on institutionnalise et qu’on étatise l’art, et qui contribue à une sorte, sinon de perversion, du moins de torsion assez ambivalente de concept, ça sera peut-être pour une autre fois.
Toujours est-il, pour en revenir au sujet de départ, qu’il est de toute évidence difficile, voire impossible car antinomique, de concilier art et métier, c’est-à-dire art et artisanat.
Non pas, une fois encore, que les deux ne se mélangent pas via de nombreux points de contact, mais parce que le pragmatique va toujours très rapidement supplanter le poïétique, pour des raisons simples qu’on déplorera peut-être mais qui veulent que votre patron, sauf exception étrange, ne vous paiera pas pour faire de l’art.
Et quand bien même il le ferait, au fond, cela invaliderait d’emblée votre « œuvre », parce que d’une certaine manière, pour que l’art soit art, il ne faut pas que cela soit payé et que, pour céder à la formule facile, on ne fait pas d’art à la commande.
]]>
Comme je ne suis pas mécontent du début de la série consacrée à Symfony et à ma chère mère, et qu’il ne se passe pas une semaine, que dis-je, un jour sans qu’ici et là, y compris au bureau, la question d’expliquer Twitter ne vienne sur le tapis, jme suis dit comme ça, en mon for intérieur où je me parle beaucoup (en me tutoyant, ce qui parfois me laisse perplexe), que j’avais bien matière à noircir quelques div de considérations puissantes et péremptoires sur le sujet.
Entendons-nous bien : en octobre 2009, il n’est plus question de prétendre faire découvrir Twitter, la fréquence d’évocation du site de gazouilling étant à peu près quotidienne sur tous les médias, y compris les plus grand public, nul doute qu’à ce jour à peu près tout le monde sait que Twitter existe, du moins toute personne qui a un rapport fréquent à notre ami l’internet. Mais bon, tout le monde sait aussi que e=mc2, ça ne veut pas dire que chacun sache expliquer vraiment ce que ça signifie pour autant (et je vous rassure, à part traduire les signes e, m, c, et le petit deux en l’air, je n’en sais pas des masses plus).
Après une comparaison aussi pertinente, négocions le virage pour revenir au milieu du chemin (encore trois métaphores de ce type et je suis le nouveau Heidegger).
On pourra aligner les « définitions » qui circulent ça et là ( « site de mini-messages », « service de micro-blogging »…), on n’aura éclairé personne qui ne sait déjà ce que c’est. Et c’est un premier indice de la spécificité de ce qu’on appellera la chose Twitter : il est d’une part impossible de la définir entre trois mots, et pire, il est d’autre part quasi-impossible d’expliquer « à quoi ça sert » à quelqu’un qui ne connait pas, qui n’a pas fait son expérience de Twitter.
C’est là le drame. Et en même temps le sublime (mais oui, rien que ça — si vous pratiquez un peu ce blog, vous aurez pu remarquer que je n’ai pas peur d’élever le débat comme on élève son verre, ou pas loin). Allez, lâchons les chiens de la formule qui tue :
Expliquer Twitter à quelqu’un qui ne l’a jamais utilisé, c’est comme expliquer les couleurs à un aveugle.
On pourrait, on devrait, même aller plus loin : non seulement il faut l’avoir déjà utilisé, mais il faut être rentré dedans, comme on rentre dans un livre un peu rebutant. Ça prend du temps, et la probabilité qu’on abandonne dans les premières heures ou les premiers jours est très élevée.
Dans le cas de Twitter, le « verdict » est au choix : « Twitter, c’est nul, c’est juste MSN en moins bien », « Twitter, c’est chiant, c’est pas ça qui va me faire quitter Facebook », ou autre « Dans Twitter c’est vraiment débile cette limitation à 140 caractères ».
Tiens, parlons-en, des 140 caractères. L’explication historique, pour ceux qui auraient dormi ces trois dernières années, est que l’une des premières contraintes auto-imposée par les créateurs de Twitter était d’envoyer et de recevoir les messages, les tweets, aussi par SMS. D’ailleurs ça a marché partiellement au départ en france, en 2007 et jusque début 2008 et votre serviteur s’était pas mal amusé à bricoler quelques bots psychopathes qui pouvaient lui envoyer des SMS intéressants, notamment sur l’état du trafic RATP. Mais c’est un autre sujet.
Ces considérations autobiographiques de haute volée mises à part, je vois mal qui aurait en 2006 parié trois carambars sur l’avenir d’un service Internet contraignant ses utilisateurs à « s’exprimer » avec une limitation de caractères, qui plus est assez vite atteinte. A l’heure où le bit se négocie au milliard de kilos comme un vulgaire poste à l’EPAD, quelle hérésie… Eh bien non seulement ça a marché, mais ça a permis de montrer, s’il en était besoin, qu’abondance de caractères nuit parfois, et qu’au fond, si on a quelque chose à dire, on peut toujours le dire plus simplement. Ou sinon, c’est qu’on se trompe de medium.
Cette contrainte génétique est une chose ; elle n’explique pas pour autant en quoi définir Twitter est un exercice particulier, ni en quoi comprendre et surtout expérimenter l’intérêt de Twitter prend du temps.
La raison principale est simple : Twitter, en tant que tel, ça ne fait rien. Même si on peut accéder en pur spectateur à une partie des « messages » mondiaux, le cœur de Twitter n’est pas un site mais un service (au sens informatique), dont le rôle se borne, pour résumer, à permettre aux gens de s’inscrire, de poster des messages ou tweets, de « suivre » d’autres utilisateurs et d’être suivis (l’un ne nécessitant pas l’autre), le principe étant de regrouper et de visualiser en un seul « fil de message » tous les tweets des utilisateurs qu’on suit.
Comme ça, je vous l’accorde, ça a l’air et trivial et pas très intéressant.
C’est parce que tout reste à faire : une fois inscrit, il faut suivre des utilisateurs (un certain nombre d’entre eux vous suivra en retour, surtout si vous commencez à poster des messages). Lesquels ? Ben justement, tout est là : ça dépend de ce que vous recherchez. La difficulté étant que d’une part rien n’oblige à savoir exactement ce qu’on cherche (bah oué, c’est la vie, quoi), et que d’autre part, on peut chercher plusieurs sortes de choses.
Voilà l’essence de la chose Twitter, qui traduit la difficulté qu’on aura toujours à l’expliquer : Twitter, ça sert à ce qu’on en fait. Encore faut-il donc s’y mettre activement, définir et inventer ses usages — qui peuvent être mêlés, et changer au fil du temps, ce qui concourt à la complexité de compréhension de la bête. Utiliser passivement Twitter, c’est vraiment s’embêter avec un remplaçant de lecteur de flux RSS peu performant .
Twitter, ça peut servir, dans l’ordre et le désordre, de manière absolument pas exclusive et parfois complémentaire, à :
Et ce qui est vraiment très bien, et intellectuellement excitant, c’est que ça peut être tout ça, un peu de ça, d’autre chose, dépendre des jours, dépendre du vent, de votre humeur et de ce qui se passe dans le monde. Bien sûr, cet aspect polymorphe demande une certaine disponibilité, en termes de temps et de présence d’esprit au sens strict.
Il y a peu d’intérêt à venir sur Twitter (quelle que soit la façon dont on consulte son flux) une fois par mois, tout se passe vite, parfois dans l’immédiateté et la fugacité, ce qui n’équivaut pas nécessairement à de l’inutilité.
Mais on peut aussi laisser filer un, deux, dix jours, et revenir comme un fleur sans que ça soit rédhibitoire ; ça n’est ni un blog, ni un forum, ni irc, ni msn, ni facebook, ni la pierre philosophale, et pourtant éventuellement un peu de tout ça en même temps.
En résumé, Twitter, comme Internet à sa façon, ne peut être défini et surtout expliqué en une phrase, parce qu’il y a autant d’usages de Twitter que d’utilisateurs.
Le nerf de la guerre, c’est le choix des gens qu’on va suivre ; une bonne méthode, c’est d’y aller à la pelle au départ, de regarder qui suit qui, qui « répond » à qui (avec le signe magique @), et de désuivre rapidement, surtout dans les premières semaines. Comme pas mal de choses, la suite se fait… en se faisant, et le résultat ne sera pas forcément celui qu’on avait prévu.
En tout cas, pour peu qu’on fasse quelques efforts (mais c’est peut-être là une exigence trop forte), l’inhabituel et la surprise sont vite au rendez-vous ; le banal et le quotidien aussi, mais il ne faudrait pas non plus demander à la réalité d’être immédiatement plus géniale que les gens qui la font. Et rien n’oblige personne à utiliser Twitter, encore moins à suivre des utilisateurs prétentieux ou analphabètes (et je vous le donne en mille : ça fourmille).
Une autre fois, on détaillera peut-être les us et coutumes qui régissent plus ou moins la twittosphère, comme on dit.
______________________________________
Si le sujet vous intéresse, il continue ici : Twitter est-il pour tout le monde ?
______________________________________
Je suis né l’année que l’on désigne comme celle du début de la micro-informatique, en raison de la commercialisation du premier micro-ordinateur, le Micral , machine vendue toute assemblée et basée sur le micro-processeur 8008 d’Intel. Mais malgré cet augure, et quoique j’aimerais bien me la raconter en clamant que j’ai touché un clavier avant de savoir marcher, mes premiers contacts avec les ordinateurs n’ont eu lieu qu’une dizaine d’années plus tard.
Sans bien savoir pourquoi exactement, je me souviens avoir à l’époque souvent rêvé d’Alice. Nan, pas la blonde transparente qui accourt quand on fait « ouh ouh ». Alice, un superbe ordinateur 8 bits à 1 Mhz, tout rouge, avec 4 Ko de RAM, dont les boîtes et manuels étaient ornés de dessins de Moëbius, rien que ça.
Malgré ces premières geekeries oniriques, ça n’est pas un produit Matra-Hachette qui m’a initié à l’informatique mais le clavier QWERTYUIOP grisâtre d’un Amstrad CPC 6128, au moment où par ailleurs (bien sûr je l’ignorais) Microsoft sortait la version 1.0 d’un certain OS à fenêtres.
Le CPC 6128, son Basic intégré de chez Locomotive Software avec les dollars après les noms de variable, l’éditeur ligne à ligne, les listings de programmes d’Amstrad Magazine tapés au mépris de mon avenir oculaire et, entre autres, Macadam Bumper et Jet Set Willy. Comme Boulet, on avait avec mes frangins fait une carte détaillée de toutes les pièces, mais on n’a jamais réussi à ramasser suffisamment de verres pour ne pas nous faire rembarrer par Maria . Saleté.
Côté programmation, mon premier chef-d’œuvre a dû ressembler à un truc comme ça :
10 CLS:MODE 1 20 INPUT "QUEL EST TON NOM :",A$ 30 CLS 40 PRINT "BONJOUR ",A$ 50 END
Ça s’améliora au fil des mois, bien sûr, et le Turbo Pascal succéda au Basic. Maintenant que j’y pense, j’avais aussi écrit en Basic un programme de boîtes aux lettres (à la mode Minitel, on disait « BAL », pas encore « mail »), qui permettait de créer un compte et d’envoyer des messages à d’autres utilisateurs. Messages sauvegardés sur une disquette 3 pouces double face de 178 Ko, of course. Bé ouaip.
Torride… à condition d’avoir la bonne disquette sous le coude, évidemment. Les RFC 821 et 1939 m’auraient été d’un grand secours mais, comment dire, on n’avait pas encore internet à la maison. Et pour cause. Le web n’existait même pas, ou était tout juste en train d’être conçu par Caillau et Berners-Lee.
Fin 80-début 90, donc, bien qu’en section littéraire, j’avais pris l’option informatique au lycée. On travaillait sur des PC sous DOS – probablement la version 4 – avec des disquettes 5 pouces 1/4, et c’était encore du Turbo Pascal. Évidemment, toujours pas d’internet ou de web, il faudra attendre encore quelques années pour que ça arrive en France. Pas de Windows non plus, la version 3.1 sortira l’année suivant mon Bac, et je ne la découvrirai que lorsque j’aurai à saisir mon mémoire de maîtrise sous Word 6 (livré sur sa demi-douzaine de disquettes).
On est alors en 1995, et le PC 486SX2 de mes parents (la dernière génération avant le Pentium) surmonté de son écran 14 pouces encaisse surtout des heures de Démineur. Mais c’est quand même sur ce clavier que j’apprends à me défaire des habitudes du QWERTY et à taper à plus de trois doigts, grâce à Dactylogiciel 3 de chez Micro Application (mais si, ça marche).
A l’époque, j’ai un peu laissé tomber la programmation. Si j’ai bien abordé le Prolog en Licence de Logique, ça n’a pas dépassé les salles de cours et les carnets de notes. L’arrivée de la première connexion internet changerera la donne.
…Tou bi continioude (suspens insoutenable)
Dans le prochain épisode, on découvrira comment avec une applet java et 100Ko de javascript on peut en 1998 écrire un crawler utilisé pour faire de la recherche full-text dans les pages HTML d’un site…
]]>
Une fois n’est pas coutume, on ne parlera ici ni de frèmeouorque, ni de design pattern, ni de champ lexical. L’un de mes nombreux vices, au-delà de la bière, des tournures improbables et de l’affèterie syntaxique, consiste en un rapport viscéral avec musique.
Pas uniquement classique, mais pour aujourd’hui, ça sera le sujet — encore que je doute de parler d’électro ou de minimale allemande sur ces pages un jour, mais bon, on ne sait jamais.
Comme j’aime bien aussi, outre l’affèterie, les sentences définitives, voilà ce par quoi je vais commencer : dans l’histoire de la musique classique (rien que ça), il y a trois gars qui font l’entrée, le plat de résistance et le dessert, ce sont respectivement Bach, Mozart, et Mahler. La métaphore culinaire étant un peu molle comme de la gelée, disons plutôt qu’ils font l’aube, la journée et le crépuscule — tout de suite ça claque bien mieux.
Je ne vous ferai pas aujourd’hui de chapitre sur Bach ou Mozart, ce que vous aurez compris vu le titre. Disons pour faire extrêmement atrocement schématique que le premier est la charnière entre le baroque et le classique, qui s’articule d’un point de vue (un poil) technique autour de l’avènement du tempérament égal, que le second déploie en réalisant la synthèse du galant et du savant, comme on dit — synthèse qui, comme de juste en dialectique, dépasse les deux. Et puis bien sûr, pour parler quand même d’un épisode interne pas inintéressant, il y a Beethoven, qui en torturant maladroitement un style assez héroïque, nettoie la place pour le romantisme qu’il porte un peu comme un alien en lui (je suis content de pas être prof de musico, soudain). Ainsi que d’autres grands malades au XIXème siècle, malheureux (Schubert), fous (Schumman) ou mégalos (Wagner), qui entament une réelle sape de l’édifice classique.
Et au bout de tout ça il y a Gustav Mahler. Pour tenter une analogie qui ne jettera pas forcément beaucoup plus de clarté mais que j’aime bien, disons que Mahler est à la musique classique ce qu’Heidegger est à la philosophie moderne : une déconstruction par l’intérieur après laquelle, du point de vue historique, il faut faire autre chose.
Bien sûr, l’Histoire ça ne marche pas comme ça, et il y a toujours des gens qui continuent à faire de la philosophie comme du temps de Descartes ou Spinoza (en pire, par exemple des individus dont le nom commence par Comte et se termine par Sponville).
De même il y a toujours des gens qui continuent à faire de la musique comme du temps de Mozart (en pire, par exemple des individus dont le nom commence par André et se termine par Rieu), comme il y a et y aura toujours des peintres du dimanche faisant des natures mortes ou immortalisant leurs chatons.
Qui plus est, les « tournants » de l’Histoire dont je parle ne sont en fait pas des moments univoques et homogènes, et ils engendrent des conséquences multiples et sèment dans différentes directions. Il serait assez naïf de dire qu’après Heidegger il n’y a plus de problème de l’être, ou qu’après Mahler il n’y a plus de tonalité.
Toujours est-il que Mahler est l’aboutissement de la musique classique, autrement dit ce en quoi il fallait qu’elle se résolve, et en quoi elle dit son dernier mot. Au sens hégélien, c’est la fin (la finalité, quoi) de l’Histoire.
Symptomatique en est le fait d’une musique quasi-exclusivement destinée à l’orchestre accompagné de voix, dans une tension vers une formation épuisant l’intégralité des instruments possibles.
Symptomatique également sa première conséquence, l’utilisation de la symphonie, genre englobant dont la forme se disloque (le nombre de mouvements montant jusqu’à 6) et le format explose (jusqu’à 200 musiciens)…
Mais Mahler n’est pas un simple Berlioz, et le gigantisme finit par être anecdotique, spécialement dans les dernières œuvres. Sans faire d’exégèse détaillée, on ne peut nier un côté souvent excessif, très beethovénien ou wagnérien, dans la première moitié des symphonies (et la huitième bien entendu). On comprend sans mal l’accueil fait par nos délicates oreilles françaises au début du XXème siècle, et le jugement sans appel de Debussy sur la 2ème symphonie ( « Le goût français n’admettra jamais ces géants pneumatiques à d’autre honneur que de servir de réclame à Bibendum » ).
Le jeune Mahler, qui comme tout le monde est aussi le fils de son temps, commence par tomber dans la prétention post-romantique de la musique à programme. Mais plus il réalise son acte, i.e. plus il avance dans son exécution (pas plus il en prend conscience, car il en prend forcément peu conscience), plus tous les éléments de la déconstruction s’affinent et se solidifient.
En premier lieu, un coup porté à la mélodie, qui achève — au sens où on achève un mourant — le mouvement lancé par Mozart. Plus rien de galant dans ces thèmes à plusieurs têtes, ces intervalles qui dépassent l’octave, ces brusques sauts harmoniques à répétition. Et pourtant, l’ensemble est toujours fluide, l’orchestration rééquilibrant systématiquement les cassures.
On a dit ça et là que Mahler est le premier compositeur de musique de film. Si ça n’est pas forcément pour lui faire un compliment, et si on n’a pas à l’esprit que l’Adagietto de la 5ème utilisé par Visconti, il faut reconnaître qu’il utilise l’orchestre sur un mode pictural où les thèmes sont le plus souvent partagés et noyés dans plusieurs couches de la formation : soit dans un océan de cordes, soit dans une foule hétérogène qui fait plus penser à un marché populaire qu’à un parterre d’opéra. Et c’est aussi une dimension de la transformation de la mélodie, qui quitte parfois complètement la ligne claire d’un ou plusieurs instruments pour se trouver dans la respiration macroscopique de plusieurs minutes d’affilée où l’on ne trouve parfois que quelques notes.
La fin de la 9ème symphonie en est l’illustration parfaite :
Jugez donc. Une fin qui dure plus de quatre minutes au bas mot (les deux dernières lignes insérées ici en prennent presque deux). Un decrescendo qui emmène jusqu’à pianissississimo (quatre p, quoi), où seules les cordes échangent, de manière de plus en plus espacée, quatre notes (fa, sol, la bémol, si bémol). La respiration ralentit. Il ne reste plus qu’un fa en suspension.
Et une seule indication, « Ersterbend » : « En mourant ». Difficile de symboliser plus littéralement la fin de la musique classique, même si le final du Chant de la Terre peut également être vu comme jouant ce rôle, pour d’autres raisons, à commencer par les paroles.
En second lieu, l’un n’allant pas sans l’autre, on assiste chez Mahler à l’érosion de la tonalité. Dès ses premières œuvres, les dissonances s’installent et ne sont pas résolues ou filent vers une autre dissonance, et la tonalité au sens où on l’entend dans la musique classique s’estompe. Non qu’il soit le premier, du simple point de vue de la datation, à changer fréquemment de tonalité ou à flirter avec l’atonalité (car on peut déjà se référer à Lizst), il n’est peut-être même pas celui qui va le plus loin, mais ainsi va l’Histoire.
Il met en revanche sur partition exactement l’expression de la façon dont le classique épuise ses possibilités modales et doit se transformer en autre chose, avec une nécessité qui exsude à chaque mesure, à la fois trop à l’étroit donc poussant vers une mue, et dans le même temps exactement à l’aise et à sa place, dans une sorte de réconciliation des tensions, comme après une bataille psychique qui serait enfin terminée.
Osons une (superbe) formule : Mahler, c’est Beethoven après thérapie. Plus besoin de taper 30 fois dominante/tonique en fin de mouvement (ok, Mahler fait ça aussi dans la 3ème, qui n’est pas la plus fine). Plus besoin de se référer à une tonalité ou à ses relatives, elles sont toutes là. Pour en revenir à la 9ème, notons qu’elle commence en ré majeur, et finit en ré bémol majeur, dans une sorte de glissement de terrain imperceptible qui transforme la couleur d’ensemble.
Mais à la différence de ce qui deviendra l’atonalité en tant que telle, Mahler reste un tonal. S’il dissout et nie en un sens la tonalité, il ne l’oublie pas. Négation ne signifie pas absence — car il faut bien quelque chose à nier…
Le pas suivant de l’Histoire de la musique est donc en toute logique l’assomption de cette absence (par Schönberg et Berg, entre autres), de ce vidage de la tonalité, longuement écopée par Mahler. On rentre alors dans la musique « moderne », le stade classique a touché son but et fini son déploiement.
En d’autres termes, la musique de Mahler conclut le classique. Mais cette conclusion porte en elle les retournements et les suites possibles. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui disait « la tradition c’est de la paresse ou de la négligence », même si finalement c’est la destination de la tradition de s’annuler elle-même et d’engendrer des nouvelles traditions. En quoi la paresse n’est pas de connaître ou de suivre la tradition, mais de le faire sans le savoir et de s’y tenir. Évidemment, encore faut-il avoir quelque chose à dire.
Au risque de me répéter, en ce qui concerne la 9ème, la version de Boulez (avec l’orchestre symphonique de San Fransisco, 1998, Deutsche Grammophon) est exceptionnellement juste, je vous la recommande chaudement. Celle de Bernstein (chez Deutsche Gramophon également, mais attention, l’enregistrement avec le philarmonique de New-York, pas celui de Berlin) ne démérite pas non plus. Evitez Abaddo, il est très bien sur les opéras de Mozart, beaucoup moins bien avec Mahler.
]]>
Alors que j’avais presque fini l’épisode sur le MVC, j’en suis venu à réaliser qu’il manquait une étape. Un concept capital dans toutes nos histoires de framework, de boîte à outils et de méthodologie. Je ne vous fait pas languir plus longtemps : il porte le nom de découplage.
Pour une fois, le champ lexical auquel le concept est emprunté n’est pas celui du BTP, même si on n’en est pas loin : c’est celui de l’électricité. Découpler y signifie supprimer le couplage entre deux circuits (ok, on est proche de la lapalissade, mais bon).
L’exemple le plus parlant sera celui de la prise électrique. Si on n’avait pas défini de standard ni un principe de prises mâles et femelles, on vivrait dans un monde où les appareils électriques ne pourraient être vendus prêts à être branchés, où il faudrait faire intervenir un électricien pour les raccorder au réseau, et où une fois installés on ne pourrait plus les déplacer ni les brancher ailleurs (sauf à répéter l’intervention). Assombrissons le tableau, et imaginons que dans ce même monde le réseau électrique n’aie pas de tension standard, mais distribue du 230 volts ici, 110 là, 3.14 ailleurs, etc. Non seulement il faudrait une manipulation technique pour connecter le grille-pain, mais aussi pour l’adapter à la tension. Manip’ à répéter à chaque déplacement de la bête…
Le problème que l’on aurait dans un tel monde serait celui d’un très fort couplage entre les appareils et le réseau électrique. Inutile de vous faire un dessin pour expliquer à quel point ça ne serait pas commode. Pour rester poli et ne pas dire chiant. Ah mince je l’ai dit.
En informatique, on s’est rapidement soucié du couplage, que ce soit du point de vue matériel comme pour les prises électriques en définissant des standards plus ou moins universels (PCI, RS232, USB, firewire…), ou logiciel (dans les programmes, ou dans les couches inférieures, par exemple le modèle adopté pour l’interconnexion des réseaux, OSI, mais c’est un autre sujet).
En ce qui concerne le sujet qui nous intéresse, le développement d’applications web via les frameworks en général et Symfony en particulier, le découplage est une notion critique.
Elle fonde l’organisation du framework lui-même, et sous-tend toutes les bonnes pratiques qui vont avec et doivent être appliquées dans le code spécifique à l’application.
Pour le formuler autrement, le découplage consiste en l’indépendance maximale de toutes les « briques » entre elles. Mais comme ces briques doivent communiquer, leurs interfaces, c’est-à-dire leur frontières de communication, doivent être codifiées.
C’est pourquoi en électricité on a réduit les nombres de connecteurs et définit des standards. C’est pourquoi en informatique on a défini des protocoles, autrement dit des règles d’échange. Car pour permettre le découplage, il faut se concentrer sur l’endroit — si je puis me permettre — où ça s’accouple, et l’abstraire des contingences et des spécificités (amen).
De la même manière qu’on ne souhaite pas avoir à changer de grille-pain si on change les prises ou si on déménage, on veut pouvoir faire abstraction, en développant une application web, de la façon dont l’accès aux données est géré (il nous suffit de savoir qu’il l’est), du type de serveur de base de données (on veut idéalement pouvoir utiliser n’importe lequel). Bref, on veut pouvoir se brancher dessus sans avoir à se demander comment. Aussi simplement qu’en branchant une prise mâle dans une prise femelle.
D’une manière générale, les fonctionnalités du framework doivent pouvoir être utilisées les unes indépendamment des autres, sans quoi leur mise en œuvre reviendra la plupart du temps à écraser une mouche avec un marteau-piqueur, ou pour rester sur notre champ lexical du jour, à faire construire une maison entière pour pouvoir brancher notre grille-pain.
Cette indépendance des « éléments » a un deuxième intérêt, non des moindres : il rend possible l’évolution ou la réparation des uns sans avoir à intervenir sur les autres.
Dans la vie bien découplée, vous pouvez acheter une cafetière neuve (ouaip, changeons d’objet électroménager, ça commence à devenir saoulant le grille-pain) sans avoir à refaire toute votre installation électrique, non ? Et bien si votre code et votre application sont eux aussi correctement découplés vous devez pouvoir modifier, mettons, votre logiciel d’envoi de mail sans avoir à retoucher à tous les endroits où vous envoyez des mails.
En résumé, si vous voulez briller en société (ou en lan party, encore que..) pensez à caser « découplage » au détour d’une saillie, ça fait toujours son effet. Si vous voulez briller en tests unitaires, c’est bien aussi, mais ça sera l’objet d’un épisode de la saison 2.
Dans le prochain épisode, cette fois c’est juré-craché-si-je-mens-je-vais-à-Denfert, on parlera de MVC…
]]>
Quand vous travaillez dans un domaine qui met en jeu de près ou de loin des ordinateurs au quotidien, vous vivez rapidement des situations où vos amis/collègues/voisins/supérieurs/stagiaires/rayez-les-mentions-inutiles finissent par pousser un râle de désespoir accompagné d’une question en forme de supplique du type « Mais pourquoi il fait çaaaa..? »
« IL », c’est l’ordinateur, bien sûr. Tentative ultime de raccrocher à une figure un peu anthropomorphisée ce qui se passe en fait dans la machine, autrement dit les programmes qui font des machins. Parce qu’évidemment, tout le monde le sait, l’ordinateur ne fait rien lui-même. Il n’est ni intelligent, ni bête, il fait ce pour quoi on l’a programmé.
Alors pourquoi, pourquoi cette impression si facilement partagée qu’il y a quand même là-dedans une sorte de volonté propre, ou pire, aléatoire (ou encore pire quand vraiment tout va mal, machiavélique)..?
Passons sur notre tendance à l’anthropomorphisme, assez récurrente, réflexe ancestral face à l’inconnu et l’incompris. S’il n’y avait que ça, il suffirait de se moquer et ça serait plié. Non non non. Il y a forcément plus.
Ce qu’il y a, c’est que les programmes qu’on utilise ont depuis longtemps dépassé le stade des micro-routines. Ils représentent parfois des millions de ligne de code, et même s’ils ont été élaborés en suivant les règles de l’art (respect des bonnes pratiques, design patterns, pizza, versionning des sources, etc), leur niveau de complexité excède grandement nos capacités d’appréhension en un seul coup d’œil, pour le dire comme ça.
En d’autres termes, ils ont franchi le seuil au-delà duquel il n’est plus possible pour quiconque de savoir ce qui va exactement se passer dans tous les cas possibles (notamment parce que ces « cas » sont trop nombreux, donc qu’on peut difficilement assurer qu’on les a tous envisagés).
Si on veut recourir à une analogie (tu es nouveau ? Cliquette ici), disons que tout programme dépasse rapidement le stade où on peut croire qu’il est un ensemble fini prévisible, pour devenir un système probabiliste gazeux.
La principale conséquence en est que l’utilisateur (et même le créateur) n’est jamais complètement certain de ce qu’il va faire. Et de quoi est-ce que c’est la caractéristique, au fond, je vous le donne en mille ? De l’altérité.
L’autre. Ce truc qui n’agit pas comme dans ma tête. Bref, sans imaginer bien sûr qu’il ait une volonté propre, le programme a suffisamment d’ « indépendance » pour se comporter comme quelque chose d’aussi imprévisible qu’un être humain, et c’est assez génial (en tout cas à titre personnel je trouve ça exaltant, mais les clients ne partagent pas toujours cet avis, bizarre…)
D’où cette belle formule, qui me sert à briller à la cafeteria ou à clore certains débats stériles : oui, les ordinateurs (en fait : les applications) sont des êtres humains comme les autres.
Et c’est pourquoi bien programmer passe principalement par l’application de bonnes pratiques qui visent à réduire au maximum les interstices où va se fourrer l’imprévisibilité, et à tester au maximum toutes les éventualités qui peuvent se présenter — ce d’autant plus que, en face de l’ordinateur, il y a un utilisateur, qui lui aussi est imprévisible, et qui comme vous l’aurez appris si vous développez, fera toujours exactement le truc que vous n’aviez pas prévu.
_________________________________
Illustration : Marvin le robot dépressif, dans H2G2 – The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy
]]>
Que vous soyez de l’engeance annonceur ou prestataire, il est vital de posséder un vocabulaire minimal pour pouvoir briller en réunion, spécialement en avant-vente, mais aussi en comité de pilotage, voire au restaurant si vous avez de la chance.
Là où je sévis actuellement, un document interne secret à visée caustique recense ces termes et d’autres ; la liste qui suit s’en inspire librement, avec d’autant moins de scrupules que je suis à l’origine des deux tiers d’entre eux.
– Levier : solution en général fictive mais rhétoriquement commode pour faire croire ou se persuader qu’on a des moyens d’action. Nous avons identifié les leviers à notre disposition pour raccourcir les délais.
– Paralléliser : recours ultime lors d’une négociation de planning, dont le but – fantasque – est de diviser linéairement les temps de production par le nombre de ressources affectées. Voir le post consacré au sujet.
– Pragmatique (ou sa variante réaliste) : attitude consistant à sacrifier la qualité tout en se défendant de le faire.
– Proactivité : technique de management pragmatique consistant à demander au collaborateur de résoudre les problèmes à venir sans les connaître à l’avance.
– Proposition (force de) : Nous attendons que vous soyez force de proposition. Façon aimable qu’a le client de demander au prestataire de faire son travail à sa place.
– Temporiser : pour le client, indique qu’il n’a pas encore pris le temps de trancher les choses dont vous avez absolument besoin pour avancer sur un livrable qu’il exige pour demain. Pour le prestataire, signifie que les développements qui devaient commencer hier avec trois ressources commenceront la semaine prochaine avec une demie. Doit toujours cependant être utilisé dans une phrase qui laisse penser que tout cela est parfaitement volontaire. Nous avons décidé de temporiser.
– Tiroir : dans la vraie vie, élément coulissant d’un meuble ; dans une proposition commerciale, élément coulissant du devis exigé par le client pour se donner les moyen de faire baisser le montant total. Pouvez-vous me faire une proposition à tiroirs ? Attention : dans la pratique, le client choisit toujours de conserver des tiroirs qui ne peuvent être réalisés sans ceux qu’il a retirés.
– Transverse : notion à utiliser en biais ; bien commode pour camoufler son ignorance du contenu exact d’une intervention. Nous avons mobilisé des compétences transverses.
– Valeur ajoutée : concept à utiliser sans parcimonie dans tout discours de vérité (voir ci-dessous). Cette fonctionnalité n’a pas de valeur ajoutée.
– Vérité (discours de) : stratagème circonlocutif, destiné à obscurcir le sens de ce qui est dit sous couvert de transparence (on dit également : « enfumer »). Fonctionne également comme prétérition, pour tenter de rester poli : je vais te tenir un discours de vérité, ton code c’est vraiment de la merde.
Bien entendu, toute ressemblance avec des phrases ayant été prononcées dans la vraie vie serait étonnamment fortuite, etc, pardon aux familles tout ça.
__________________________
Superbes illustrations trouvées fortuitement chez Getty Images.
]]>
Résumé de l’épisode précédent : un framework, c’est une boîte à outils, des briques de base, et une méthodologie pour développer mieux, plus vite, et de manière plus sûre (un peu comme ça, quoi). Mais si ça peut fortement aider, ça n’est pas magique, et ça demande de suivre les principes du framework lui-même.
Une partie des principes méthodologiques qui va avec un framework est couramment regroupée sous le nom de design patterns. Une fois encore, on s’abstiendra de traduire l’expression (la version française préconisée étant patrons de conception, et ça sonne un peu Bergère de France…)
Pour faire court (dans un premier temps), disons qu’un design pattern est une façon de résoudre un problème type. Il ne s’agit donc pas d’une solution en tant que telle, mais plutôt d’une recette, c’est-à-dire la description d’une manière d’opérer face à un certain type de problème.
Historiquement, la théorisation des design patterns fait beaucoup référence, et c’est une chose qui ne nous étonnera pas, au domaine de l’architecture, de l’urbanisme et de la construction, notamment suite au travaux de Christopher Alexander dans les années 70.
Constatant que la conception en architecture en particulier, mais aussi en ingénierie en général, conduisait à affronter des problèmes récurrents (isolation, solidité des structures, communication entre l’intérieur et l’extérieur…) il abstrait des archétypes destinés à couvrir tous ces aspects.
Un pattern est ainsi à comprendre comme un « modèle » éprouvé reliant une solution à un problème dans un certain contexte.
Tout problème de conception, dirait Alexander, met en jeu un seul individu face à une immensité. Ce problème contient un certain nombre de variables qui, combinées en sous-ensembles, représentent un nombre de cas débordant rapidement les capacités limitées de son cerveau.
D’où l’intérêt de diviser et de hiérarchiser ces sous-ensembles pour les étudier à part, et recourir à ce qu’on pourrait nommer le bon sens collectif de l’histoire (capitaliser sur les solutions qui ont prouvé qu’elles marchaient).
Dès ses premiers travaux Alexander met l’accent sur la nécessité de comprendre les rapports entre les parties et le tout, et de savoir comment s’y prendre pour traiter ce tout. Ce que nous avons appelé dans l’épisode précédent faire face à la complexité.
En 1995, les quatre mousquetaires du pattern, le bien nommé « Gang Of Four », s’inspirent d’une partie de ces travaux et transposent la méthode dans la programmation orientée objet. Comme Alexander, même si la démarche est, disons, moins empreinte d’une sourde angoisse métaphysique quant à l’appréhension de l’infini, leur but est de proposer des outils conceptuels pour gérer la complexité, en l’occurrence, posée par certains problèmes récurrents en programmation.
Ils sont issus des bonnes trouvailles et des bonnes pratiques de générations de développeurs et dispensent ainsi, comme on dit souvent, de réinventer le fil à couper la roue.
J’avais commencé un paragraphe complet donnant un exemple (en choisissant le pattern bridge, un modèle assez « simple »), et j’ai renoncé, car on ne peut pas en dire grand chose sans évoquer la programmation orientée objet, que ma chère maman n’est pas censée connaître, donc qui déborde le cadre de cette page.
Je tâcherai de présenter en revanche dans un épisode prochain le MVC, un design pattern assez connu — qui est en fait, pour être rigoureux, une combinaison de patterns. Retenons juste ceci en attendant, et au risque de me répéter : il ne s’agit pas de classes ou de bouts de programme, mais de façons de structurer son modèle de données, son architecture, son application, et ultimement son code (quelque soit le langage objet).
En guise de conclusion, et pour s’éloigner définitivement d’Alexander, signalons qu’on parle aussi de temps en temps du négatif des patterns, les antipatterns.
Comme leur nom l’indique, il s’agit des façons de faire qui sont exactement ce qu’il faut éviter. On regroupe sous ce nom des pratiques hétérogènes aux noms parfois sympatoches, comme la coulée de lave (mise en production d’un code non stabilisé qui de fait devient de moins en moins modifiable, se « solidifiant » comme de la lave), l’ancre de bateau (code conservé pour des raisons « politiques », pour ne pas fâcher un développeur et/ou en se disant qu’il servira plus tard…), ou l’objet divin (méthode ou fonction servant à trop de choses, et dont on finit par ne plus trop savoir comment elle marche).
Elles sont évidemment, presque autant que les autres, utiles au développeur — qui aura toujours au début de son existence mis en œuvre, même à son corps défendant, au moins l’un d’eux, sinon presque tous.
Dans le prochain épisode, cette fois, on parlera de MVC…
___________________________________
Image du Schéma empruntée ici : http://www.simonwhatley.co.uk/coldfusion-and-design-patterns
]]>
Le monde du travail et du service est depuis des temps immémoriaux divisé en deux catégories distinctes, structurantes mais non exclusives : les clients et les prestataires. Dans la pub, et souvent le web par extension, on dit les annonceurs et les agences, et ça revient à peu près au même.
Quand vous faites partie du second groupe, ou quand vous travaillez dans le développement d’applications, vous apprenez rapidement qu’il existe, au-delà de l’heure, du jour, de la semaine, une unité de mesure capitale : le jour-homme.
Je me dis depuis quelque temps qu’on pourrait même entériner un nouveau mot : le « jourhomme », que la réforme de l’ortografe transformerait en « jourome », et ça serait sympa. Sans parler bien sûr du jourfemme qui devra exister impérativement. Mais je m’égare.
Comme son nom l’indique presque, le jour-homme correspond au travail d’une personne pendant une journée. Ca fait beaucoup rire nos amis anglo-saxons de nous voir utiliser une telle mesure qui passe sous silence toute discussion éventuelle sur la valeur du référent… Il nous faut alors leur expliquer que par chez nous, la durée « officielle » d’une journée de travail est de 8 heures, même s’il s’agit en fait d’une durée admise comme standard – avec toutes les élasticités bien commodes que ça implique, et qui permettent de faire au besoin rentrer deux « jours » en une journée (ben oui, il suffit de travailler de 8h à minuit, fastoche).
Quand on estime une charge de travail, on la chiffre donc en jours-homme.
En général, on colle ça après dans un calendrier (avec ou sans l’aide de certains logiciels pas lourds du tout dont le nom commence par « pro » et se termine par « ject »), et ça nous donne un planning, autrement dit une représentation dans le temps de la vie des vraies gens, week-end et autres jours chômés inutiles pris en compte.
Il est étonnant de remarquer à quelle vitesse on finit à force de faire cet exercice par penser en multiples de 5, et par assimiler 1 mois au chiffre 20 (ce qui est par ailleurs souvent inexact, mais bon, à la louchasse, c’est ça). On met en général plus de temps à intégrer comme un réflexe le calcul inconscient de marges de sécurité conséquentes (de 20 à 50%).
Toujours est-il qu’à l’arrivée, on présente au client un planning, dans lequel il ne regarde en général qu’une seule date, celle de la livraison. C’est le moment où il fait des grands yeux, voire devient livide, voire s’énerve, voire tout ça en même temps ou dans un ordre aléatoire.
Mais, tenez-vous bien, ça n’est pas grave. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on va pouvoir optimiser le planning. Et c’est quoi la solution magique pour optimiser le planning ?
Oui, vous avez trouvé : la parallélisation.
La parallélisation, c’est cette bonne idée qui consiste à dire qu’on va mettre plusieurs gars sur le coup (ou filles, hein, enfin si seulement on en avait dans l’équipe de développement), et que paf par magie ça va linéairement diviser le temps de production par le nombre de ressources affectées. En gros (si vous êtes un peu malcomprenant), s’il y a 60 jours-homme, en mettant deux développeurs, ça va être fait en 30 jours.
Jusque là, je n’aurais presque rien à dire. C’est presque vrai, c’est même presque malin, voire presque réaliste. Sauf que vous connaissez les gens : il leur en faut toujours plus (les coquins). Donc vas-y que jte mets 4 développeurs et c’est torché fait en 15 jours ! Vous voyez venir l’écueil (enfin, j’espère, c’est pas faute d’être lourdement didactique) : tant qu’on y est, mettons 60 développeurs, et ce soir c’est plié.
Sans parler de l’incongruité en termes d’écosystème (essayez de regrouper 60 développeurs et vous comprendrez), on a évidemment oublié un détail dans cette équation, trois fois rien, un mot innocent : la ré-a-li-té.
Eh oui. Dans la réalité, répartir la charge induit très vite des « coûts » collatéraux, notamment en coordination du travail. S’il est souvent envisageable de séparer les tâches en plusieurs lots, il n’est pas dit qu’ils puissent être, d’un point de vue logique, tous réalisés en parallèle.
C’est chiant, la réalité, ça marche pas toujours comme les maths ; par exemple, un lapin plus un lapin, pour peu qu’ils soient de sexe différent, ça a vite des chances de faire plus de deux lapins. Vous me direz : ah mais il s’est passé quelque chose. Mais justement, ce qui est caractéristique de la réalité, c’est qu’il s’y passe des choses, et qu’il y a des contraintes qu’on ne peut pas réduire, même si on est très bon en maths.
J’aime bien recourir à une image qui fait en général son petit effet. Elle n’est pas de moi, je crois l’avoir trouvée quelque part dans un machin imprimé, un livre, là, mais je ne retrouve pas la référence, et Google est curieusement un peu muet sur le sujet. En la sortant au bon moment, le résultat est garanti :
Si on met 9 femmes enceintes en parallèle, on n’aura pas un enfant en 1 mois.
Si vous faites bien vos devoirs, vous ne devez toutefois pas prendre cette superbe saillie pour argent comptant, et questionner l’analogie (n’est-ce pas). En d’autres termes, demander si développer une application, c’est comme faire un bébé (je vous passerai toutes les bonnes blagues auxquelles ça peut me faire penser, sinon on va y passer l’hiver).
Soyons prudent sans faire de la langue de bois : oui, il y a dans les processus de développement des étapes, qui ne peuvent que s’enchaîner et donc pas avoir lieu en même temps. Il faut pour cette raison ne pas hésiter à affirmer que :
Selon les métiers et les projets, le point de la courbe où la tendance s’inverse est plus ou moins vite atteint, mais d’expérience on constate qu’il l’est toujours plus vite que ce qui serait nécessaire pour satisfaire des plannings irréalistes. Et le plus difficile, c’est de le faire comprendre aux « décideurs » (car les coupables ne sont pas toujours les clients, si si…)
D’où les 9 femmes. Ça n’est pas magique, mais ça peut avoir son poids dans une argumentation.
]]>
Cette année on fête les 30 ans de l’invention du CD. Au précédent anniversaire, je me souviens que la plupart des commentateurs avait comme de juste évoqué l’anecdote (légende ?) qui voudrait que Karajan lui-même ait insisté pour qu’on augmente la durée du support, de 60 minutes dans son premier prototype, à 74 minutes, pour que sa version de la neuvième de Beethoven, qu’il faisait jouer particulièrement lentement, puisse tenir en un seul CD .
Il aurait alors fallu agrandir légèrement l’objet, de 115 mm de diamètre aux 120 actuels. Mais comme au pays des légendes on ne peut jamais s’endormir tranquille après une bonne bière et une bonne histoire, une explication concurrente (probablement fantaisiste, n’ayons pas peur de le dire) voudrait que cette taille soit en fait celle des dessous de verre à bière standard des Pays-Bas.
Fantaisie ou pas, ça ne serait pas la première fois qu’un objet du quotidien sert de base arbitraire à une décision engageant ensuite tout un secteur.
Dans un genre proche des verres à bière, et probablement plus crédible, on raconte que les disquettes 5 pouces 1/4 (que certains, y compris moi, ont connu ; c’était il n’y a pas si longtemps encore, sales jeunes) devaient leur taille à un autre objet célèbre dans les bars et restaurants. Si si.
Voilà l’histoire : alors que les disquettes 8 pouces, le premier standard de l’histoire, commençaient à encombrer franchement les utilisateurs (20 centimètres de large, pas simple à ranger dans son sac à main, jvous raconte pas), les laboratoires Wang demandèrent à l’un des associés du créateur de ladite disquette de travailler à un modèle plus réduit.
Lui : « quelle taille elle doit faire ? »
Eux : (en montrant une serviette de table) « oh, genre ça ».
(Je sais, j’ai un grand talent de conteur).
Il n’en aurait pas fallu plus pour que les disquettes, pendant près de 20 ans, fassent 5 pouces 1/4 . La taille d’une serviette de table.
On raconte également que le successeur, la disquette 3 pouces 1/2, fut conçue de façon à tenir dans une poche de chemisette américaine standard. Je n’ose pas imaginer ce qu’on pourrait trouver comme légende pour l’invention de la clef USB… Rhem.
Ainsi en va-t-il souvent des spécifications (voix caverneuse). Il n’est pas toujours question de nombre d’or ou de grands desseins galactiques mais, comme dans les meilleures traditions de création littéraire, c’est souvent au bistrot que ça commence.
C’est souvent là que ça finit aussi, mais c’est une autre histoire.