N.B. L'Islam n'est pas une religion, du moins au sens occidental, de foi, de croyance personnelle. L'Islam, aujourd'hui, est une force, non seulement religieuse et morale, mais aussi politique, économique, sociale et culturelle. Elle n'est pas une nostalgie de vieillards, nourrie au fond de la conscience, mais un mouvement de revendication des masses. Aujourd'hui, plus de la moitié des musulmans ont moins de 25 ans. Cette allure militante surprend beaucoup d'observateurs en Europe et en Amérique. Mais elle n'est pas essentiellement liée à un fait récent, comme la désillusion dans les idéologies venues d'Occident ou dans le collectivisme venu de l'Est ou dans les nationalismes ou bien à des mouvements d'idées dites « intégristes », d'influences nouvelles dans le monde arabe ou en Iran. Tout au contraire, elle répond à une tendance fondamentale de l'Islam, sunnite comme chiite. La revendication pour l'égalité sociale aussi existe dans l'Islam des débuts. Il ne s'agit donc pas d'un tournant nouveau, mais de réalités profondes exprimées à la fois en dogmes et en sentiments, d'où la violence de l'explosion actuelle qui surprend si souvent.



N.B. On est frappé par le nombre, la diversité de cette communauté et le jeune âge de la plupart. Le nombre d'abord: il existe, d'après les estimations, 5,5 à 6 millions de Musulmans dont 2,5 à 3 millions de nationalité française en France. La diversité ensuite dans leur origine car les musulmans viennent du monde arabe mais aussi du monde turc, iranien, africain, indien et de tant d'autres. Il existe parmi eux des intellectuels, des convertis bien connus, surtout au mysticisme musulman.
N.B. Le mouvement islamique s'y rapproche toujours davantage de l'orthodoxie musulmane. Le changement de nom des « Black Mos-lems » aux « Moslems in America » indique bien cette évolution. Dans les premiers temps, il s'agissait surtout d'une protestation, à base souvent de racisme à rebours, contre un « American way of life » déterminé largement par les W.A.S.P. (White anglo-saxon protestants). Aujourd'hui, les Etats-Unis ne se définissent plus guère par les W.A.S.P., ni par le « melting pot » de moins en moins efficace., La pluralité des cultures s'y affirme. Deux faits me semblent surtout à relever concernant les musulmans noirs en Amérique : d'abord, le phénomène urbain.
Aux Etats-Unis, l'Islam se dissocie du Tiers monde pour devenir une réalité citadine. Il prend solidement pied sur l'asphalte des grandes villes, de New York à Los Angeles et la recherche des sources en Afrique diminue d'autant. Aujourd'hui, l'Islam noir aux U.S.A. parait se choisir américain. Pour l'Islam en général, c'est un signe d'universalité. Il est légitime d'être musulman, citadin et américain.
Seconde réalité : l'organisation. L'Islam des Noirs en Amérique est supérieurement organisé avec ses grandes provinces, celles de la région de New York, de Chicago, de Dallas-Houston, de la Californie, ses magasins, ses œuvres d'entraide.
Je n'oublierai jamais la qualité humaine de leurs visiteurs de prisons. Une autre forme de l'Islam, très vivante et mal connue, se voit actuellement en Chine où j'étais il y a six mois.
N.B. La montée du racisme s'est manifestée sans doute à l'occasion des dernières élections. Elle se manifestera encore, hélas de bien des façons, électorales ou violentes. Il ne faut pas lier ce racisme à un phénomène occasionnel, mais aller plus loin. Les « ratonnades » tendent à remplacer d'autres « pogroms ». La différence, subie ou revendiquée, entraîne l'hostilité. Au teint mat ou basané s'ajoutent des rancunes plus ou moins formulées: le chômage, le travail « au noir », le ressentiment pour la guerre d'Algérie, et aussi tout simplement la vengeance : l'ouvrier « bougnoul » paie pour l'émir fastueux dont on subit sans joie les munificences. La différence jadis subie est à présent revendiquée comme identité culturelle. Coupé bien souvent de ses racines et se sentant à l'écart du reste de la communauté française, son présent, le jeune ne sait plus où se placer. La coupure entre les générations ajoute au drame. Le problème est donc moral, social, culturel autant que racial. Quant à la « pêche aux voix », il serait aussi vain de ne le considérer que comme un phénomène conjoncturel, occasionnel. Hors de tout machiavélisme électoral, il faudra bien et de plus en plus apprendre à vivre avec une communauté à la fois française et musulmane. L'Islam apparait des lors non pas comme un ennemi extérieur mais comme une des composantes culturelles de la France. On a rappelé, il y a peu, combien de soldats musulmans sont morts pour la libération de la France.
N.B. Il n'y a aucune raison de penser que le monde islamique ne saura, là encore, trouver des styles propres. Mais force est de reconnaître que ce n'est encore guère le cas. Nos films oscillent trop souvent entre des clichés exotiques repris à des séries américaines de second ordre, du faux spectaculaire ou encore un vérisme misérabiliste, emprunté lui aussi à la vision d'autrui. Aujourd'hui, on ne nous demande plus de chameliers mais on nous demande toujours des pauvres méritants et tiers-mondistes qui, s'ils se conduisent avec rigueur, sentiment et dignité, pourront accéder au développement, « happy end » après lequel chacun pourra vivre heureux.
J'essaie, pour ma part, avec quelques autres heureusement, de retrouver un style sans parures d'emprunt, quelquefois le rythme du conteur, le vrai, celui de la tradition orale, qui. bat le tambourin avec des doigts secs, et non le conteur levantin complaisant. L'Islam a pensé en images, en signes. Il existe donc les données d'un langage cinématographique. Il existe déjà un roman chez nous, une musique qui n'abdique pas. On a déjà intégré tant de langages et d'apports, grecs, iraniens ou autres, en sciences, en philosophies. Pourquoi pas dans un langage de lumière et d'impressions à la fois vives et fugitives, qui s'adresse à tous, comme d'ailleurs le conteur. Deux exemples pour illustrer ce que je dis là.
L'Andalousie est à la fois un rêve de splendeur pour les Arabes, mais aussi un pays de neige, la Sierra Nevada pour eux. Elle est non pas le midi ni l'ouest fabuleux, mais le nord. J'aimerais voir filmer une pièce d'eau de Grenade, mais comme je l'ai vue, gelée, prise par la glace, en hiver. Sur la pièce d'eau devenue sombre, il y avait une grande zébrure, une craquelure, un « crack-up ». L'image rejoint celle d'un vieux poète arabe andalou qui se demande, à la limite du dur et du fluide, de l'absolu et de l'éphémère, si le marbre s'est fait eau ou l'eau devenue marbre.
On peut l'indiquer à chacun avec une seule image, une vision unique. De même la mort, pour l'Islam, est d'abord un sommeil et une contraction du temps. Pour indiquer, d'un seul signe, qu'lbn Khaldoun par exemple, a perdu ses parents dans la grande peste de Tunis, point n'est besoin de tenter un panoramique sur les pestiférés couverts de plaies. Mais j'aimerais voir les hommes médiévaux dormir simplement et sans aucune blessure, dans leurs boutiques de la médina de Tunis et se réveiller soudain de nos jours, le temps aboli, prendre le tramway ou téléphoner.
Propos recueillis par Omar Foitih
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Intellectuel de dimension universelle, Najm Oud-din Bammate était pluridisciplinaire et
polyglotte, maîtrisant plus d’une dizaine de langues, écrivain, historien de l’art, philosophe,
linguiste et islamologue franco-afghan, professeur à l’université Paris VII. Il a été longtemps
un haut responsable de la culture à l’UNESCO. Ami des grands islamologues comme Jacques
Berque, il croyait à la nécessité de concilier dans l'islam "l'authenticité et la modernité". Il
développait une conception élevée, ouverte et nuancée de l'islam, que je partage pleinement.
Comme avec Berque j’ai beaucoup appris avec lui. Spécialiste du dialogue interculturel et
interreligieux, il organisait des causeries sur l’islam dans les MJC de la banlieue parisienne ou
dans des salles de prière de province. Une grande figure de l'Islam contemporain.
Il avait suivi les cours de Louis Massignon à Paris, la théologie musulmane à al-Azhar, et les
sciences sociales à Cambridge et à Paris. Durant son séjour au Caire il se lia à René Guénon
dont son père lui avait offert Le Symbolisme de la Croix alors qu’il était encore enfant, ouvrage
qui l'avait marqué.
Il fut professeur d'islamologie à l'université de Paris-VII dans les années
1970, après le départ de Vincent Monteil. Il s'occupa également, à la demande de Berque, de
l'émission télévisée islamique dominicale. Il enregistra plusieurs émissions pour France
Culture en collaboration avec la grande intellectuelle Eva de Vitray-Meyerovitch, convertie à
l’islam, spécialiste de Jalâl ud Dîn Rûmî et du soufisme. C’est justement Eva qui me le
présenta ; il m’invita à une de ses émissions. Ce fut un moment de bonheur.
Ses interventions mêlant clairvoyance, reconnaissance et équilibre contribuèrent à répandre
une conception élevée, ouverte et nuancée de l'islam. Ainsi que l'écrit Jean d'Ormesson dans
une préface à la publication de certaines des conférences de Bammate : "Il était éblouissant.
Tous ceux qui l'ont rencontré, ne fût-ce qu'une fois, ont été sous le charme de son savoir et
de son talent".
Son discours, empli de spiritualité, comme nous l’aimons, tourné vers l’universel, visait à
déborder les frontières confessionnelles ou politiques. Sa vision de l’islam se fondait sur une
vérité intérieure dont le support et le point d'équilibre correspondaient d’ailleurs à la notion
de secret spirituel (Sirr) dont il pensait que la civilisation musulmane a permis la projection
extérieure sur les plans éthique et esthétique, mais aussi technique. D'où, selon lui, et à juste
titre les possibilités qu’a l’islam, valable en tout temps et tous lieux, de forger une modernité
conforme.
Najm Oud Din Bammate est mort le 15 janvier 1985, dans le métro parisien. Cette
étoile filante, continue de nous éclairer.
Mustapha Cherif

Mustapha Cherif est un philosophe, écrivain et universitaire algérien renommé. Il est spécialiste du dialogue interculturel et interreligieux. Mustapha Cherif a occupé plusieurs postes académiques et politiques au fil des années, notamment en tant que professeur à l'Université d'Alger, ambassadeur de l'Algérie, et ministre de l'enseignement supérieur.
Il est reconnu pour ses efforts visant à promouvoir le dialogue entre l'Orient et l'Occident, ainsi qu'entre l'islam et d'autres religions. Mustapha Cherif a écrit plusieurs ouvrages sur ces sujets et a pris part à de nombreuses conférences internationales. Sa vision se base sur la conviction que la compréhension mutuelle et le respect sont essentiels pour la paix mondiale et la coexistence harmonieuse entre les peuples.
Sa contribution au dialogue interreligieux et interculturel lui a valu reconnaissance et respect à l'échelle internationale.
]]>Dans cette vidéo tirée de l'émission "Foi et traditions des chrétiens orientaux" du 16 novembre 1969, Nadjm Bammate rend hommage à Louis Massignon. Professeur au Collège de France et éminent islamologue, Massignon s'est démarqué par sa thèse sur la Passion de Hosayn-ibn-Mansoûr, al-Hallâj en 1922, établissant le soufisme comme domaine d'étude académique. Tout au long de sa vie, il a oscillé entre agnosticisme, mysticisme, et un fervent engagement pour le dialogue interreligieux. Bammate met en lumière l'impact et la profondeur de l'œuvre de Massignon.
Nous tenons à exprimer notre gratitude au site Conscience Soufie, une précieuse ressource dédiée à l'exploration et à la compréhension du soufisme, pour avoir publié cette vidéo. À travers cette extrait de l'émission "Foi et traditions des chrétiens orientaux", Nadjm Bammate rend un hommage poignant à Louis Massignon, illustrant l'entrelacement riche et profond de ces deux figures emblématiques du dialogue interreligieux.
]]>Cette compilation de contes venus de toutes parts est porteuse d’émerveillement et d’une sagesse surgie du fond des âges. L’apport de Nadjm Bammate ajoute à l’enchantement la saveur de son immense culture. Il était invité sur ce thème à la radio France Culture en 1978. N. Bammate a écrit des pages qui serviront de support à l’écoute :
Bibliothèque Mondiale de Paris. N°12 p.168-190 (1953).
Visuel d'illustration : L'HOMME À LA ROSE. Portrait de Mehmet le Conquérant, miniature du XVe siècle. Musée de Topkapi, Istanbul, Turquie.
]]>La première conférence de la série, présentée à l'Université holistique a été animée par Monique Toenig. Cette série, dont l'ordre a été soigneusement établi par Nadjm Bammate, s'efforce d'aborder une gamme de sujets profonds. Bammate se penche sur des questions pertinentes telles que les traditions d'aujourd'hui, mais ne s'arrête pas là. Il traite également de thèmes spécifiques, tels que "L’enseignement initiatique", et explore la signification de symboles puissants. L'un des symboles discutés, la lumière, est particulièrement poignant, car il est entendu comme une représentation de la connaissance intérieure.
]]>En 1982, durant le Ramadan à Romans (Drôme), une conférence a été donnée par Nadjm Bammate et Eva de Vitray Meyerovitch sur ce pilier de l'Islam. Retrouvez cette conférence en format MP3 ainsi qu'un extrait du livre "Et l'oiseau en étendant ses ailes".
Crédits images : Pexels, Rodnae Productions, Naim Benjelloun et AnnaTarazevich.
Pour une exploration détaillée du Ramadan et de la Nuit du Destin, telle que décrite dans le Coran, découvrez notre analyse approfondie. Ce texte examine la révélation du Coran durant cette nuit sacrée et son importance dans la foi islamique.
]]>Avec la participation d'Eva de Vitray Meyerovitch et N. Bammate. Sujet de discussion : "la déclaration Islamique Universelle des Droits de l'Homme". Co-écrite par N Bammate, docteur en droit canon (fiqh) et en droit romain et publiée en 1981 par l'Organisation de la Conférence Islamique Internationale.
Les questions-réponses sur l'art, lors du débat, ont été extraites (voir le chapitre sur l'art islamique).
]]>En arrivant ici, avant de monter, je me suis arrêté un instant. J'ai vu sur la porte une affiche pour le tai-chi-chuan et une autre pour le hatha-yoga, on en voit un peu partout à Paris, à Berlin, en Angleterre, en Amérique et surtout en Californie. Ces deux affiches montrent à quel point la présence de méthodes orientales fait partie du paysage urbain. Ce n'était pas le cas évidemment dans ma jeunesse. Et j'ai pensé au mois de novembre dernier lors que j'étais dans les montagnes près de Xian, à un moine taoïste qui s'exerçait tout seul au tai-chi-chuan, les sabres à la main. Il le faisait pour lui-même, tout seul. Entre cette solitude d'une part, et cette publicité d'autre part, je sentais déjà le sujet de notre réunion d'aujourd'hui qui est consacrée, après avoir évoqué le monde moderne et certains aspects de sa crise, à l'évocation de certaines des solutions qu'on propose en réponse à la crise du monde moderne.
J'ai noté une phrase de Paul Serant dans son livre sur Guénon : "Il y a pire que la spiritualité c'est la spiritualité à rebours" (et "A rebours" est le titre d'un des livres de Huysmans). Il y a également une phrase que je veux placer en exergue à notre rencontre d'aujourd'hui: "Que le sage ne vienne pas nous déranger avec sa sagesse ! ", mais comme je ne me sens nullement un sage et que j'ai l'impression que je ne dérange pas, on va se lancer et discuter.
Je disais que cette présence, cette omniprésence de techniques comme le yoga pour tous en quelques leçons, la cuisine macrobiotique, la méditation accessible à chacun, est devenue un leitmotiv de nos vies quotidiennes.
]]>L'intérêt de ces témoignages est de comprendre les considérations sur l'islam en France au XXème siècle. L'historien complètera grâce au mémoire de Sara Khamassi sur Nadjm Bammate et celui de Sami Abdelli sur Eva de Vitray-Meyerovitch , qui retracent le parcours des idées (et des clichés) en vogue à l'époque et évoquent les personnalités représentatives qui les ont appuyées ou combattues.
]]>Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999) est une chercheuse en sciences sociales et une intellectuelle musulmane de sensibilité soufie. La singularité de sa trajectoire intellectuelle et religieuse nous interrogent. Issue d’une famille de la bourgeoisie catholique de Boulogne-sur-Seine, elle reçoit une éducation religieuse et poursuit ses études avant de s’adonner à un doctorat d’État sur la philosophie de Platon. Doctorante, administratrice civile et jeune mariée, Eva de Vitray-Meyerovitch se construit très tôt comme une femme active et intellectuelle. Animée d'une certaine curiosité pour les traditions religieuses, ses années passées à l’université lui ouvrent les portes des cercles étudiants indianistes et des sagesses orientales. Après l’épisode sanglant de 1939-1945, particulièrement rude pour cette femme mariée à un letton de confession juive, elle entame une carrière de cadre administratif au CNRS. Elle y fait la découverte de l’islam à travers l’œuvre d’un poète et philosophe indien, Muhammad Iqbal (1877-1938). Ce dernier lui fait connaitre Djalāl al-dīn Rūmī (1207-1273) dit « Mevlana », un poète mystique persan du XIIIe siècle à qui l’on attribue la fondation de l’ordre des derviches tourneurs. L’universalisme découvert la bouleverse au point d’impulser un tournant de son itinéraire religieux puis de se convertir à l’islam. Elle s’y adonne sa vie durant et s’initie au soufisme auprès de maîtres contemporains. Elle dédie une thèse à la poésie et mystique de Rūmī et participe à la diffusion de son œuvre dans le monde francophone. Bien qu’installée à Paris, elle réalise de nombreux voyages dans les pays musulmans dans le cadre de ses recherches. Enfin, plus largement, Eva de Vitray-Meyerovitch incarne la figure d’une intellectuelle religieuse à la croisée des sciences sociales, de l’islam et du dialogue interreligieux. Son parcours livre à l’historien de précieuses informations sur son itinéraire de conversion religieuse, sa façon de vivre l’islam en France et de s’engager intellectuellement à cet égard. Sa fascination pour Rūmī la suit jusqu’à sa mort. Ce lien étroit perdure même à titre posthume puisqu’elle est inhumée à côté de son mausolée à Konya en 2008, le jour de sa fête annuelle commémorative et nationale (Seb-i Aruz).
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