Notons tout d’abord que Tarare tire son nom d’un personnage de Fleur d’Epine, un conte publié en 1730 d’après un manuscrit posthume donné à Antoine Hamilton, qui l’aurait écrit sous Louis XIV.
Fleur d’Épine met notamment en scène un calife du Cachemire qui veut sauver sa fille Luisante. Luisante avait un problème proche de celui de Méduse : son regard tuait les hommes et éblouissait les femmes, celles qui la servaient devenant aveugles. Le calife et sa fille pouvaient être compris comme une métaphore de Louis XIV et de la monarchie ; le soleil rhodien, popularisé par le Roi-Soleil, portait cette même ambiguïté, celle d’un soleil à tête de Méduse.
Le calife fait alors appel à l’écuyer Tarare pour tenter de sauver Luisante. C’est dans ce but que Tarare s’en va consulter la magicienne Serene. Celle-ci lui demande au préalable de délivrer sa fille, Fleur d’Épine, qui est aux mains de sa sœur, la sorcière Dentue. Tarare finit par tomber amoureux de Fleur d’Épine et par refuser d’épouser Luisante, qu’on lui promettait. En tant qu’antagoniste de Luisante, Fleur d’Épine peut être perçue comme une personnification de la révolution. Tarare ne serait ainsi que le double de Louis XIV, celui qui, derrière le roi, aspirait également à la révolution. Tarare est un synonyme de “lanlaire”, un mot qui apparaît comme un pied de nez.
La référence à Fleur d’Épine, pour Beaumarchais, pouvait s’expliquer par le fait que Louis XVI s’amusait à faire de Louis XIV à l’envers, on l’a vu notamment à propos de Lagrenée et son tableau de La mort de la femme de Darius. Le duc d’Orléans aimait également se moquer de Louis XVI en lui faisant remarquer que, malgré ses nombreux échecs dans le domaine, Louis XIV avait encore réussi à être plus révolutionnaire que lui, notamment avec la Révocation de l’Édit de Nantes. C’est bien de cela qu’il est question dans Tarare.
Dès le prologue de Tarare, Beaumarchais joue sur un parallèle entre les deux règnes. Il met en scène la Nature comme l’équivalent du Dieu de Spinoza. Elle crée les hommes, plus particulièrement les personnages de l’opéra qui va se jouer, et l’objectif est de montrer que les hommes naissent tous égaux. On peut reconnaître des références aux tableaux du Salon de 1775 : L’Eté de Durameau et L’Hiver de Jean-Jacques Lagrenée, réalisés pour la galerie d’Apollon au Louvre, créée sous Louis XIV.
Dans la première scène du prologue, la Nature dissipe les vents et ne laisse subsister que Zéphyr. Chez Lagrenée, Louis XV était représenté par Éole, le dieu des vents, tandis que des zéphyrs catholiques combattaient le feu de la canicule, métaphore de la révolte du peuple, chez Durameau. On pouvait donc comprendre que la Nature de Beaumarchais écartait le tyran, Louis XV/Éole, mais gardait les forces conservatrices, Zéphyr.
Dans les scènes 2 et 3, elle dialogue avec le Génie du Feu. Il rappelle à la fois le feu craché par le chien de la canicule chez Durameau, mais il est aussi ouvertement associé au Soleil de Louis XIV. Le Génie du Feu reproche à la Nature de créer des êtres “froids, sans passions, sans goûts.” La Nature lui répond qu’elle n’est rien sans le Soleil et que c’est à lui que l’on doit les sentiments :
“Brillant Soleil, en vain la Nature est féconde ;
Sans un rayon de votre feu sacré,
Mon œuvre est morte et son but égaré (Prologue, 3).”
Ce Génie du Feu signe donc le retour du Louis XIV double de Fleur d’Épine, à la fois feu révolutionnaire et soleil sacré.
Dans la scène 3, elle crée également Astasie, qui veut être aimée et qu’elle destine à être la compagne de Tarare. Astasie rappelle à la fois la courtisane antique Aspasie, mais son nom peut également se lire comme a-stasis, négation de la stasis, c’est-à-dire de la crise ou du conflit politique. La Nature donne donc à Tarare, qui porte involontairement la révolution dans l’opéra, une compagne qui est la négation de la révolution.
Dès ce prologue, Tarare semble par conséquent se rapprocher de la fameuse formule tirée du Guépard de Lampedusa : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”
Cette Nature affirme hautement l’égalité des hommes à la naissance pour ne pas avoir à traiter des inégalités sociales qui se développent par la suite ni de l’égalité des fortunes. En cela, elle préfigure la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Elle crée ensuite simultanément Atar et Tarare, l’un étant l’anagramme de l’autre. Ils font figure de nouveaux Castor et Pollux. Elle leur demande lequel des deux veut être roi, mais aucun des deux ne le désire. C’est finalement le Génie du Feu qui tranche :
“Sois l’Empereur Atar, despote de l’Asie ;
Règne à ton gré dans le Palais d’Ormus.
(A l’autre ombre)
Et toi, Soldat, formé de parents inconnus,
Gémis longtemps de notre fantaisie (Prologue, 3).”
Ainsi, le royaume d’Atar n’est pas si fantaisiste qu’on a pu le dire. Il y a quelques indications géographiques précises chez Beaumarchais : Atar règne sur l’île d’Ormus (Ormuz, Hormuz), en Perse, que l’on ne peut décidément pas considérer, avec le détroit auquel elle donne son nom, comme une île imaginaire en 2026. La précision est importante parce qu’Atar n’est que roi d’une île et qu’on l’appelle néanmoins empereur. On pouvait y voir à la fois une référence à Louis XVI, en tant que roi des Anglais qui rêvait d’empire, mais aussi une moquerie envers les Anglais, qui avaient repris Ormuz aux Portugais et qui aimaient à se présenter comme vulnérables sur leur île tout en étant les empereurs du monde.
A travers Atar et Tarare, la Nature entérine les inégalités sociales et les hommes n’y pourront rien changer. Seule une intervention divine pourrait changer le cours des choses. Encore une fois, la possibilité d’une révolution est niée :
“Enfants, embrassez-vous, égaux par la nature,
Que vous en serez loin dans la Société !
De la grandeur altière à l’humble pauvreté,
Cet intervalle immense est désormais le vôtre ;
A moins que de Brama, la puissante bonté,
Par un décret prémédité,
Ne vous rapproche l’un de l’autre,
Pour l’exemple des Rois et de l’Humanité (Prologue, 3).”
La Nature proclame l’égalité, crée simultanément deux êtres presque identiques, puis accepte immédiatement que la société creuse entre eux un “intervalle immense” que seule une intervention divine pourra abolir.
On peut également remarquer que, à plusieurs reprises, le livret écrit “Tartare” au lieu de “Tarare” (I, 1), ce qui ne semble pas être qu’une coquille compte tenu de la récurrence de la chose. Le personnage de Tarare est présenté comme “révéré par ses grandes vertus” mais on lui trouve aussi apparemment un caractère infernal en l’assimilant au Tartare.
Le premier acte s’ouvre sur un dialogue entre Atar, le roi malgré lui, et Calpigi, l’eunuque, esclave chrétien qui révèle avoir été sauvé par Tarare. Il nous apprend aussi que Tarare a sauvé Atar d’un torrent. Atar et Calpigi ne sont que deux figures de Louis XVI : le tyran malgré lui et l’impuissant qui se sentait esclave de l’alliance autrichienne. Le sauvetage du torrent renvoyait à un autre tableau du Salon de 1775 : le Pyrrhus échappant à ses poursuivants de Jollain. Il y était question de la manière dont Louis XVI avait échappé à la mort dans son enfance, quand c’est son propre père qui voulait le tuer.
Atar est jaloux du bonheur de Tarare et pense que sa vertu n’est que feinte. Pour se venger, il fait enlever sa femme, Astasie, et la fait enfermer dans son sérail. Il la rebaptise Irza, ce qui signifie en turc : “action de satisfaire, de contenter, de persuader, de faire accepter des conditions”. Atar est un personnage qui répond ici à celui du pacha Selim dans L’Enlèvement au sérail de Mozart. Cependant, contrairement à Selim, Atar n’enlève pas Astasie pour la forcer à l’aimer, mais pour la forcer à le contenter. C’est ce que montre le choix de son nouveau prénom. Atar fait détruire l’habitation de Tarare et lui enlève ce qui l’empêchait de se révolter : Astasie. Il veut désamorcer la nature contre-révolutionnaire de celle-ci. C’est donc Atar qui est le véritable révolutionnaire.
Pour dédommager Tarare, Atar veut lui offrir un palais mais Tarare refuse. Il pleure Astasie, la seule véritable perte qui lui importe.
A l’acte II, le royaume d’Atar est menacé d’invasion, mais cette partie de l’intrigue passe très vite au second plan. Elle permet juste de promouvoir Tarare comme chef pour mener l’armée d’Atar.
Atar fait Irza sultane, ce qui rappelle à nouveau des peintures : la série de Marie-Antoinette en sultane par Charles-Amédée Van Loo, qui avait vraisemblablement été commandée par Louis XVI comme on l’a vu.
Tarare ne s’inquiète pas pour la menace d’invasion, ce qui le préoccupe, c’est de délivrer Astasie. Il parvient ainsi à pénétrer, déguisé, dans le sérail d’Atar mais, face à lui, au lieu d’user de la force, il se prosterne et reste muet. Le respect pour ce qu’Atar incarne semble être, chez Tarare, encore bien supérieur à son amour pour Astasie. Atar l’écrase de son pied et le nomme “nègre”. On suppose donc que Tarare s’est teint la peau en noir.
Atar décide soudainement de marier cet inconnu qui s’introduit chez lui à Astasie, pour humilier cette dernière. Cette humiliation comporte évidemment une connotation raciste, mais en devenant noir, Tarare se rangeait surtout du côté de la fortune de Cluny. Le second niveau de l’humiliation consiste donc à révéler qu’Astasie est attirée par la fortune, pas par les sentiments. Symboliquement, il s’agit de dire que la monarchie est prête à se vendre aux plus fortunés. Tous ces personnages semblent manquer du Soleil louis-quatorzien, ils sont froids et sans passions, comme le faisait remarquer le Génie du Feu dans le prologue.
Pour éviter d’avoir à épouser un inconnu, Astasie a demandé à l’esclave Spinette, la femme de Calpigi, de se déguiser et de prendre sa place. Mais cette idée de mariage n’a finalement plus de raison d’être, à l’acte V, quand Atar décide soudainement de faire brûler Tarare sur un bûcher. A nouveau, il se retrouve associé aux Anglais : Tarare est sa Jeanne d’Arc.
Il menace aussi Tarare de faire mourir Astasie et, encore une fois, ce dernier montre qu’il y tient au fond fort peu puisqu’il répond :
“La voir mourir est peu de chose ;
Tu te puniras, non pas moi (V, 3).”
Ces incohérences rappellent celles de l’intrigue de Pizarre ou la conquête du Pérou dans laquelle les deux corps du roi étaient amoureux de la même femme. Le conflit entre les deux personnages représentant ces deux corps du roi n’avait pas beaucoup de sens, car comment pouvait-on être jaloux de soi-même ? L’auteur considérait que Louis XVI se créait des problèmes qui n’existaient pas. C’est un peu la même chose ici, sauf que les deux corps du roi se battent cette fois pour une femme qu’ils ne font que semblant d’aimer.
Et si Tarare était indifférent à la mort d’Astasie, il est tout aussi indifférent à sa propre mort. Il prétend qu’il est déjà mort en donnant sa vie à son roi (V, 3).
De la même manière, il refuse d’être sauvé parce qu’il s’agit de l’être par des rebelles qui contestent l’ordre d’Atar. Obéir à son roi est sacré et son roi veut qu’il meure (V, 6).
Les incohérences se succédant, c’est finalement Atar qui se poignarde lui-même pour pouvoir céder sa place à Tarare. Bref, non seulement Atar et Tarare n’aiment pas Astasie, mais ils ne semblent pas beaucoup aimer la vie non plus.
Tarare reste donc seul et le peuple s’empresse de vouloir en faire son roi, ce qu’il refuse. Il veut finir sa vie en paix avec Astasie. On le force et, comme Atar, il se retrouve roi malgré lui. Son pouvoir lui paraît remplacer les chaînes que l’on vient de lui ôter en le délivrant du bûcher.
La conclusion invite à questionner la légitimité du message du prologue. C’est la Nature, parce qu’elle n’est pas raisonnable, qui a fait le malheur d’Atar et de Tarare en décidant que l’un d’eux devait être roi alors qu’aucun des deux ne le voulait. Par conséquent, un ordre divin qui choisit des rois qui sont faits pour l’être paraît préférable aux choix inconsidérés de la Nature. On a vu aussi que, sans le Soleil louis-quatorzien, cette Nature ne produisait que des êtres sans passions. En conséquence, Tarare délivre à première vue un message révolutionnaire tonitruant, promouvant l’égalité à la naissance, le triomphe de la Nature et la punition du tyran, mais ce message est détourné au profit de la réaction. Cela répond à la question posée par David le Marrec dans sa notule intitulée : “Beaumarchais et Salieri – TARARE, une vision de l’avenir : la Révolution avant la Révolution & Wagner avant Wagner”1. Que fait la police ? Pourquoi la censure approuve-t-elle le texte par deux fois ? La censure a compris que le message révolutionnaire n’était qu’une façade. Mais c’est peut-être finalement ce qui était vraiment révolutionnaire : faire prendre conscience au public qu’il y avait de fausses révolutions. En tant qu’œuvre se faisant passer pour autrichienne, c’était aussi un coup sévère porté au réformisme de Joseph II.
Le livret paraissait vouloir se moquer de l’intrigue politique, mal ficelée, montée par le comte d’Artois pour promouvoir Jacques-Louis David comme roi à la place de Louis XVI. Tout le monde avait bien compris que David n’avait aucune envie d’être mêlé à cela et que ça n’avait été qu’une diversion, imaginée par Louis XVI, pour pouvoir faire échouer l’Assemblée des Notables et pousser à la Révolution avec les États généraux. Atar ou Tarare, c’était toujours Louis XVI parce qu’il n’avait jamais sérieusement pensé à céder sa place. Et c’est bien en cela qu’il sacrifiait Atar, le tyran révolutionnaire. Comme on le lui reprochait déjà dans Pizarre ou la conquête du Pérou, il voulait faire la révolution mais, paradoxalement, il refusait d’abdiquer. Il n’aimait pas la monarchie, mais il voulait cependant rester roi.
]]>Leclerc tira une gravure de son tableau. Elle paraît vouloir répondre à l’estampe de François-Anne David, présentée à l’Assemblée un an auparavant.

Elle est accompagnée de ce commentaire :
“Le Génie de la Nation qu’accompagnent la Justice et la Force politique présente au roi le Livre des Décrets constitutionnels. La Vérité parait se dégager des nuages qui l’environnent et la Liberté arrache le voile dont elle était couverte. Le roi guidé par la Sagesse et l’Esprit de conseil jure de maintenir la Constitution. Des génies suspendent sur sa tête une couronne civique.”
Ce qui frappe, c’est que le roi a l’air d’être poussé par Minerve, figure à laquelle Marie-Antoinette s’identifiait, vers la Constitution. Sa main droite, rejetée sur le côté, paraît vouloir résister au mouvement que lui imprime Minerve. Derrière elle, la figure de l’Esprit de conseil semble être une autre manière de désigner l’aristocratie, qui voulait se consacrer à sa fonction de conseil du roi plus qu’à sa vocation militaire. Il est représenté par un vieillard portant un collier au centre duquel se trouve un cœur qu’il touche de sa main gauche. Il a donc littéralement la main sur le cœur. Cependant, cette forme de collier rappelle surtout un ordre de chevalerie, sur le modèle des colliers de l’ordre de la Toison d’or. L’esprit chevaleresque de la noblesse serait donc transformé en esprit de conseil. Sa main droite disparaît derrière un nuage de fumée, si bien qu’elle suggère qu’il dissimule la véritable nature de ses actions.
Aux côtés du Génie de la Nation, on remarque surtout que la Justice et la Force politique sont à genoux, comme vaincues. La Force politique est en outre présentée de dos : elle est la véritable grande perdante. Son attribut est un faisceau des licteurs, qui l’assimile aussi à la Révolution. On remarque également dans son dos une dépouille de lion. Elle rappelle certes le lion de Némée d’Hercule mais le lion était aussi le symbole du roi, dont c’était le signe astrologique : le roi serait donc mort. On peut comprendre par là que la force politique du roi résidait dans la Révolution, Révolution qui a été anéantie par la Constitution. De la même manière, la force politique du roi qui se trouvait dans la monarchie est accaparée par Minerve, qui est assise sur un nuage écrasant un globe fleurdelisé.
La Vérité, qui domine la scène, tient bien un miroir, un de ses attributs, mais il est accompagné d’une palme, alors qu’un serpent lui est généralement associé. Nous serions donc face à une Vérité ambiguë, qui peut être victorieuse ou martyre à travers ce symbole de la palme. Sa tête est surmontée d’un soleil au centre duquel se trouve une tête, rappel du soleil rhodien popularisé par Louis XIV. Cette Vérité nous ramène donc à un temps révolu et à un symbole, le soleil rhodien, qui était également ambigu. Il signifie certes le triomphe de la lumière mais il rappelle aussi la tête pétrifiante de Méduse.
Les Génies suspendent une couronne civique sur la tête du roi, mais l’un des deux tient aussi une couronne Ouroboros, symbole d’éternel retour. Il s’agirait ici du retour de la monarchie de Louis XIV si l’on met ce motif en rapport avec la représentation de la Vérité que nous avons décrite.
Deux autres petits Génies, au premier plan, ne sont pas mentionnés. L’un tient un caducée et une grenade devant sa bouche, l’autre se désigne du doigt et tient une branche de laurier. Un bouclier est placé entre eux sur lequel on distingue des animaux qui ressemblent à une tête de lion sur un corps de sanglier. Replacé dans le contexte de septembre 1791, quand Louis XVI essayait de pousser son demi-frère Jacques-Louis David sur le trône à sa place, le premier paraît symboliser Louis XVI, à la fois roi des Enfers par la grenade, fruit des Enfers, et roi du Commerce par le caducée. C’est dans ce rôle que la Constitution le figerait. L’autre désignerait Jacques-Louis David. Il se désigne du doigt comme successeur du roi, tandis que le bouclier le présente comme une protection contre le roi, figuré en lion enfermé dans un sanglier. Ménageot avait exposé au Salon un Jacques-Louis David en Méléagre, vainqueur du sanglier du Calydon.
Plusieurs gravures présentent la Constitution comme une négation de la Révolution.
Ainsi, on peut voir Louis XVI signer la Constitution face à une France assise sur les Droits de l’Homme. On peut comprendre qu’elle se fonde sur les Droits de l’Homme mais aussi, pour reprendre l’expression actuelle “s’asseoir dessus2“, qu’elle ne leur accorde guère plus de considération qu’à une pièce de mobilier. Le coussin de la chaise est jaune, couleur de la trahison, ce qui plaide en faveur de la seconde interprétation.

Ce qui est étrange également, c’est que la France et le Génie de la Patrie sont deux personnages distincts ; or, c’est ce Génie qui préside à la scène. C’est lui qui a tout en main : il couronne le roi et il tient le faisceau des licteurs, surmonté d’un bonnet de la liberté de couleur bleu marial, le bleu catholique. On a l’impression que la France et le roi sont au pouvoir de ce Génie issu d’une patrie non nommée et distincte de la France. C’est un Génie qui personnifie les ingérences étrangères et dont la trahison est marquée par le fait qu’il porte une draperie jaune.
Derrière la France, “l’oiseau symbolique de la France chante à l’ombre des lauriers”. On reconnaît bien un coq le bec ouvert, mais il a plutôt l’air enragé par la scène à laquelle il assiste.
Derrière le roi, on reconnaît un ballot symbolisant le Commerce, accompagné d’une corne d’abondance et d’une ancre, comme si la Constitution avait pour seul but de favoriser le Commerce. Cette association entre la Constitution et le Commerce était déjà présente chez Leclerc à travers le caducée.
Ailleurs, le rejet de la Constitution devient explicite, au moins dans le titre. Ainsi, une estampe qui n’est pas aisée à interpréter au premier abord s’intitule très clairement Point de Constitution.

On y voit un aristocrate et un ecclésiastique sur une estrade. La France, de dos, s’avance vers l’aristocrate pour lui présenter la Constitution et il en profite pour l’égorger avec son épée. La France perd sa couronne. A l’arrière-plan, un magistrat tente de séduire une femme en lui parlant de la Constitution. Ils paraissent indifférents à la scène qui se déroule sous leurs yeux. Enfin, un petit garçon essaye d’empêcher la France constitutionnelle d’aller vers une mort certaine, mais il est lui-même retenu fermement par un homme au profil de Louis XVI, qui n’est pas représenté selon le type iconographique de l’imbécile employé par Boze. Ce type iconographique était devenu habituel à cette période, mais il s’agissait vraisemblablement ici de dévoiler le vrai visage de Louis XVI.
L’estampe suggère ainsi que Louis XVI veut laisser la réaction aristocratique anéantir la Constitution pour éviter que le dauphin ne lui succède sur le trône. Il n’était pas son fils et c’est David que Louis XVI voulait voir lui succéder.
On a déjà vu que la pièce, rejouée en 1779, avait alors inspiré la mode des robes à la lévite et qu’au Salon de 1783, Grimm avait expliqué que ce qui avait fait scandale, c’est le fait que Marie-Antoinette était représentée portant une telle robe. C’était faux mais, comme il en avait l’habitude, par cette formule sibylline, Grimm faisait comprendre ce qu’il y avait à comprendre. Athalie renvoyait à une question d’héritier légitime caché et avait été écrite pour les demoiselles de Saint-Cyr, l’institution créée par Madame de Maintenon, la maîtresse de Louis XIV. Ce que Grimm voulait dire, c’est que Marie-Antoinette s’était faite représenter comme Françoise Boze, la maîtresse du roi. Louis XVI ne voulait pas révéler son existence au public ni dire qu’il avait échangé le dauphin contre le fils qu’il avait eu avec elle.
On a vu également que, dans une estampe plus tardive de 1791, Athalie avait été convoquée pour évoquer Jacques-Louis David, autre héritier légitime caché.
C’est donc dans ce contexte que doit se replacer cette parodie de la pièce de Racine, et son élément parodique clé est le fait qu’elle présente le dauphin, l’héritier légitime connu, dans le rôle de Joas, donc comme un héritier qui aurait à affirmer sa légitimité cachée.
Si le texte parodie Racine1, le titre parodie quant à lui La Henriade, ce qui permet de comprendre que le nouveau Joas doit affirmer sa légitimité par rapport à l’épopée française bourbonienne initiée par Henri IV.
Bref, en posant le dauphin en héritier légitime caché, la pièce amenait en fait le public à questionner cette légitimité en le poussant à se demander en quoi elle serait douteuse. Dans les faits, on ne s’interrogeait guère : depuis la naissance du duc de Normandie, de forts soupçons pesaient sur sa paternité réelle. Mais surtout, en novembre 1790, on avait cherché à le présenter publiquement comme un bâtard. La Fayette avait ainsi menacé la reine, pour obtenir le divorce que le roi attendait depuis longtemps, de la faire rechercher en adultère2” et le 30 novembre, Fabian de Fersen, le frère d’Axel, écrivait à sa sœur Sophie : “La nouvelle du jour est que l’Assemblée nationale veut que le roi se sépare de la reine, que l’on fasse à elle un procès d’adultère, que l’on déclare les enfants bâtards et que l’on punisse la reine très sévèrement3.”
La liste des personnages de la pièce accentue encore l’ambiguïté puisqu’elle mentionne : “Le dauphin, fils de Louis XVI (p. 3.).”, comme s’il pouvait y avoir un dauphin avec un autre père que Louis XVI, et comme si cette précision était nécessaire.
La pièce veut apparemment se faire passer pour une pièce orléaniste imitant les productions autrichiennes. Elle répond notamment à la caricature des Douleurs de Target, ou les travaux d’Hercule, qui voulait se faire passer pour autrichienne en singeant les codes des orléanistes. Elle emprunte directement le personnage du duc d’Aiguillon habillé en femme à cette caricature. Son costume est décrit exactement comme dans le texte d’explication de la gravure4 : “un jupon de pinchinat, un casaquin d’indienne, un fichu de Masulipatan, des bas de coton de Siam, des souliers à doubles coutures, et un joli bonnet de Marly noué sous le menton (p. 4.).” Les références n’y sont vraisemblablement pas choisies au hasard, Marly étant lié aux adultères royaux, comme on l’a déjà vu.
De manière singulière, alors que le dauphin est le personnage central, le roi et la reine sont absents. Pour le roi, la raison en est compréhensible : l’objectif de l’intrigue de la pièce et de Marie-Antoinette étant de mettre le dauphin sur le trône, il fallait bien que le roi ait quitté la scène d’une manière ou d’une autre. L’intrigue même de la pièce supposait un complot écartant Louis XVI. Quant à la disparition de Marie-Antoinette, elle peut s’expliquer par le fait que les orléanistes lui reprochaient de ne jamais assumer la responsabilité de quoi que ce soit et de toujours se défausser sur d’autres. Le coupable est ici le duc d’Orléans, notamment désigné comme le responsable des Journées d’octobre (p. 9.).
Cependant, l’absence de la reine contribue surtout à la faire passer pour une mauvaise mère, ce qui était déjà le cas dans le tableau de Wertmüller de 1784, on l’a vu. C’est Madame Élisabeth qui assume entièrement le rôle maternel dans la pièce, allant jusqu’à sauver elle-même le dauphin menacé lors des Journées d’octobre (p. 15-16.) pendant que la reine allait trouver refuge dans les bras du roi (p. 22.).
Une série de chansons, interprétées par un chœur, montre aussi la reine comme objet de fantasmes, ce qui serait pour elle un moyen de dissimuler sa galanterie. Elle ne rechercherait pas les effets qu’elle produit.
Une Romance de M. Mounier, également mentionnée dans la description de la gravure des Douleurs de Target mais avec d’autres paroles, chante “ses appas” quand elle s’est éveillée “à demi-nue” le matin du 6 octobre 1789 (p. 20.). On comprend ainsi que Mounier n’aurait participé aux Journées d’octobre que pour pouvoir satisfaire ses fantasmes sur la reine.
On trouve ensuite une Romance de Miomandre de Ste-Marie, garde du corps qui avait sauvé la reine, interprétée sur l’air d’une romance de L’Amant jaloux de Grétry, comme si Miomandre était jaloux de Mounier, raison pour laquelle il voulait, lui aussi, “soutenir l’assaut” (p. 21.).
La troisième romance se chante sur l’air “Une fièvre brûlante” du Richard Cœur de Lion de Grétry, sur lequel avait été chantée une chanson qui se moquait de Louis XVI rendu malade par la masturbation en l’absence de sa maîtresse. Marie-Antoinette, toujours le matin du 6 octobre, y est comparée à Philomèle fuyant Térée qui veut la violer (p. 22-23.). Les assaillants étant entrés dans la chambre de la reine en sont donc réduits, comme Louis XVI, à se masturber faute de pouvoir violer la reine. On le déduit par l’air choisi.
L’intrigue explique ensuite comment l’Assemblée veut retirer le dauphin à la reine pour s’occuper de son éducation et comment Madame Élisabeth l’a à nouveau sauvé d’une tentative d’assassinat par Talleyrand. Elle s’interrompt brusquement, à l’acte III, sur le projet de couronner le dauphin pour qu’il détruise l’Assemblée (p. 66.).
L’escamotage des actes IV et V confirme les doutes sur l’origine. C’est en effet dans l’acte IV que Joas apprend qu’il est le successeur des rois de Juda. Cette révélation est embarrassante dans la parodie parce que tout laisse penser que le dauphin n’est pas le descendant d’Henri IV. Enfin, l’acte V est celui de la mort d’Athalie, la reine usurpatrice. Mais qui est vraiment Athalie dans la parodie ? Eric Avocat a bien montré que rien n’était moins clair et, si le dauphin ne descend pas d’Henri IV, l’image de la reine usurpatrice renvoie surtout à Marie-Antoinette, qui n’allait pas mettre en scène sa mort.
La pièce s’achève sur ce commentaire : “L’auteur fait le serment civique de donner la parodie des deux derniers actes d’Athalie, au plus tard huit jours après la première séance de la seconde législature (p. 66.).” Cependant, si on a mis le dauphin sur le trône pour détruire l’Assemblée, il est peu probable qu’il y ait une deuxième législature et que les deux derniers actes soient jamais joués.
Ainsi, le 17 janvier 1792, le Journal de la cour et de la ville annonça l’édition de L’Expirante targinette.1.

On y voit la Constitution sous la forme d’une femme alitée et mal en point qui n’est pas sans présenter des ressemblances avec Marie-Antoinette. Son lit a été placé à l’extérieur, peut-être pour montrer que les remèdes qu’on lui recommande, comme le bon air, visent surtout à la faire mourir plus vite. Elle dit à Target, derrière elle : “Leurs efforts sont inutiles, papa, je me meurs.” Sa tête repose sur un monceau d’assignats, ce qui peut laisser supposer qu’on leur avait imaginé un destin sur le modèle de la banqueroute de Law, qui emporterait en même temps la Constitution.
Target a une attitude étrange. Faisant mine de pleurer, il garde un œil, son œil qui louche, sur la Constitution tout en s’exclamant : ” Ô ! Douleur inexprimable, je perds le fruit de mon pénible accouchement.”
Camus tâte le bras de la Constitution et lui apporte un remède en disant : “Encore un bouillon du clergé”. Il était à l’origine de la Constitution civile du clergé et le propos semblait donc paradoxal. Il voulait faire ingurgiter à la Constitution ce dont lui-même ne voulait pas. Ce Camus est d’autre part très étrange. Son nez a été effacé, comme si la censure avait obligé l’artiste à retirer un nez trop caractéristique, que l’on peut supposer être celui de Louis XVI. C’est ainsi un Camus qui agirait pour le compte du roi. Cependant, le fait d’effacer son nez ne fait qu’attirer l’attention sur le problème et montrer que, malgré la Révolution et la liberté de la presse, on redoutait toujours la censure royale.
Tout à gauche, l’attitude de l’abbé révolutionnaire Fauchet répond à celle de Camus. Il tient en effet un couteau et s’apprête à égorger le Clergé qui lui dit : “Fils ingrat, me sacrifier pour un monstre qui ne peut pas vivre”. Et Fauchet de répondre : “Volontiers, je l’achève du coup.”
Devant le lit, Bailly, l’astronome, analyse les selles de la Constitution en braquant une lunette sur son pot de chambre. Il en sort des décrets et des papiers sur lesquels on lit : “Ordure de la Constitution”. L’objectif était de laisser penser que la Constitution avait repris le rôle de Simon dans Les Battus paient l’amende. Elle déversait ses excréments, sous forme de décrets, sur les Français. Il s’écrie : “Arrêtez Messieurs, le cas n’est pas net.” Pendant ce temps, sa femme retient Bailly par un bout de son manteau et lui dit : “Ah ! Coco, où mets-tu ta lunette”. Son geste étrange s’explique par le fait qu’elle attend que la Constitution expire d’un instant à l’autre. On a en effet placé une lanterne dans la main de cette dernière et la lanterne va tomber dans le manteau de Bailly dès que la mort obligera la Constitution à relâcher son emprise. La femme de Bailly a la poitrine dénudée, signe qui répond au nez effacé de Camus et qui est l’un des signes caractéristiques de la représentation de Françoise Boze.
Claude Langlois ne s’est guère étendu sur cette caricature2, et il est vrai qu’elle n’est pas très claire car elle s’inscrit dans une continuité iconographique dans laquelle la mort elle-même demeure ambiguë.
On retrouve à la fois l’esprit du Léonard de Vinci poussé vers la mort chez Ménageot, mais aussi, chez Target, la fausse affliction de l’estampe sur la mort simulée du dauphin en 1789.
Mon hypothèse est que, comme Langlois l’a fait remarquer, les rédacteurs du Journal de la cour et de la ville et les auteurs de ces caricatures vendues chez Webert travaillaient de concert3. De la même manière que Les Révolutions de Paris était faussement orléaniste, Le Journal de la cour et de la ville était faussement royaliste. Il se faisait passer pour favorable à Marie-Antoinette mais la plaçait souvent dans des postures politiques délicates. Les deux journaux feignaient de se répondre mais ils ne faisaient qu’entretenir l’illusion d’une opposition imaginée par Louis XVI, dès les débuts de la Révolution, entre une révolution aristocratique autrichienne et une révolution bourgeoise anglaise.
La caricature était un leurre : elle laissait envisager la fin prochaine de la Constitution et le retour des troubles, autour du clergé réfractaire cette fois, alimentés par le roi et Françoise Boze, comme cela avait pu être le cas à Nîmes entre catholiques et protestants. Mais Target veillait au grain et saurait sauver la Constitution. Du point de vue du roi, le leurre servait probablement à détourner l’attention du fait qu’il préparait déjà la déclaration de guerre du mois d’avril, du point de vue de Marie-Antoinette et du duc d’Orléans, le leurre était censé dissimuler le rapprochement de l’Autriche et de l’Angleterre.
Une autre caricature, au mois d’avril, se fit encore plus précise sur la mort de la Constitution : Chute prochaine de la fille à Target.

Le Journal de la cour et de la ville en donna une longue description dans son numéro du 5 avril 1792 :
“Elle représente trois chevaux dont les têtes figurent la Guerre, la Banqueroute et un Maire Jacobin. Ils sont attelés à un chariot sur lequel est étendue notre malheureuse Constitution ; Mr. son père, placé à côté d’elle, lui fait avaler de temps en temps de la purée d’assignats. Cette voiture sort du Manège constitutionnel, et à l’air d’aller se précipiter vers un abîme, malgré les efforts que fait un Feuillant qui lui sert de cocher et qui deviennent inutiles, parce que ces chevaux harcelés et fouaillés par les jokais de la Constitution, la Famine, la Rage, le Sacrilège, le Désespoir, l’Injustice, l’Envie, la Colère, la Luxure, la Peste etc, prennent le mors aux dents.
Ce convoi passe entre un groupe de royalistes et de Jacobins, qui, à l’envi les uns des autres, font des vœux pour la voir arriver à son but. On voit dans le lointain les patriotes les plus distingués de la Révolution, le général Lafayllite [sic.], le père Duchêne, Montesquiou, Jordan, Menou, Villette, le ministre Linotte, mademoiselle Théroigne, Rochambeau, le cardinal de l’ignominie, des évêques, des généraux de la Constitution, des officiers ARICOTS des troupes de ligne ; ils sont à genoux et tendent les mains vers la lune pour implorer le salut de la pauvre fille à Target.
N. B. : Cette caricature que le sieur CAM… grave avec soin sera prête dans huit ou dix jours4.”
On retrouve tout à fait le thème de la Constitution mort-née. Elle est représentée dans un tombereau, en chemise, comme si on la conduisait au supplice et c’est son père qui joue le rôle du bourreau. Cependant, on ne reconnaît plus Target : c’est Louis XVI qui apparaît, inspiré par le type iconographique de Boze. Il reprend l’attitude de Camus sur la précédente gravure, mais cette fois pour lui faire avaler des assignats. Cette fois, Louis XVI se trouve superposé à la figure de son père, qui cherchait à tuer ses propres enfants. C’est un Feuillant qui conduit le tombereau, mais, cette fois, un véritable feuillant, un moine. La présence de ce moine rappelait ce qui était annoncé précédemment : la mort de la Constitution à la faveur de troubles religieux.
Les chevaux représentent les forces auxquelles la Constitution fait obstacle. Elle empêche le roi de faire la guerre, de provoquer une banqueroute et elle met un terme aux ambitions de révoltes populaires des Jacobins, ici symbolisés par Pétion.
Tous les personnages qui “implorent le salut de la pauvre fille” paraissent être de mauvaise foi, pour des raisons diverses. Pour Théroigne de Méricourt, c’est assurément parce qu’elle veut relancer la Révolution, mais Rochambeau attend vraisemblablement autre chose : sa spécialité étant de conduire la France à de fausses victoires et de se vendre à l’ennemi. Sa présence tend à confirmer l’hypothèse du leurre : c’est bien la guerre qui se préparait.
En précisant que la gravure serait prête dans huit ou dix jours, cela voulait dire que les gens devaient se préparer aux évènements annoncés par la gravure pour cette période : les troubles religieux et la mort de la Constitution. Cependant, c’est la déclaration de guerre qui s’imposa à la place le 20 avril. On comprend dès lors pourquoi la guerre l’a emporté et pourquoi les Girondins ont été suivis : la guerre apparaissait comme un moyen de sauver la Constitution en prouvant qu’elle n’altérait en rien la souveraineté de la France, même en cas d’intentions belliqueuses.
Cette “paternité” de Target a souvent été mise en scène, notamment par le journal Les Actes des apôtres.

Claude Langlois la date de mai-juin 1790 en expliquant qu’elle a servi de frontispice au volume III du journal Les Actes des Apôtres 1.
La caricature voulait montrer que l’accouchement était difficile parce que la Constitution se faisait attendre. Elle a bénéficié d’une longue description dans le journal, à laquelle je renvoie. Target est présenté comme la mère, mais la Constitution a également trois pères : Sieyès, Thouret et Le Chapelier. Le duc d’Aiguillon joue la sage-femme. On avait déjà répandu qu’il s’était trouvé à Versailles, déguisé en femme, aux Journées d’octobre. C’est Talleyrand qui soutient Target. On distingue, à côté, Malouet qui joue de l’harmonica de verre pour apaiser Target. Il est accompagné de Bergasse, qui tient une trompette.
L’accouchement a lieu à côté d’une scène étrange, qui n’a pour public que deux personnages bien qu’elle se déroule en plein milieu de la salle : “M. Guillotin explique sa machine nationale, dont le modèle est sur le poêle.” L’un des deux spectateurs est Barnave qui “lui fait des observations, et lui avoue qu’il craint que le sang ne coule point assez abondamment, et que dès lors le patient ne meure d’apoplexie au lieu de mourir légalement2.”
La critique portait donc surtout sur le fait que la Constitution n’était qu’une couverture, censée apaiser les esprits, mais qui devait déboucher sur le retour d’une révolution violente annoncée ici par Guillotin. Il avait présenté son projet de machine à décapiter en décembre 1789. Ce sont les orléanistes et David, soutenu par ces derniers, qui étaient visés. La gravure était présentée comme venant de Londres et son style s’inspire de celui des gravures des Révolutions de Paris, journal qui se faisait passer pour orléaniste. Barnave fait ici figure d’avatar de David. Il était en effet député du Dauphiné, ce qui permettait de le rattacher au Dauphin, le Dauphin devant être ici compris comme le père de Louis XVI et David. Une note de la page 11 décrit longuement son activité de peintre et la manière dont il avait peint, avec froideur et détachement, son frère qui venait de mourir.
Une autre estampe a repris une thématique similaire, mais sans chercher cette fois à dissimuler les personnages dont il était réellement question et en accusant Louis XVI plutôt que David pour la violence.

Comme l’a déjà fait remarquer Dorothée Lanno3, la scène est directement inspirée des gravures qui étaient diffusées à l’occasion des accouchements des reines de France. Il s’agit donc bien de montrer Marie-Antoinette comme mère de la Constitution, et non pas Target, qui n’était que son serviteur. Cependant, les accouchements de la reine étaient aussi fortement connotés sous le règne de Louis XVI. La cour savait, comme nous avons eu l’occasion de le voir à plusieurs reprises dans ce carnet, que le roi avait substitué les enfants qu’il avait eus avec ses maîtresses à Madame Royale et au premier dauphin. C’est donc là-dessus que joue la gravure : Marie-Antoinette est la mère de la Constitution mais Louis XVI s’empresse de recueillir l’enfant dans ses bras pour pouvoir y substituer le sien. C’est ce que manifeste le décor. La courtepointe de la reine est décorée d’armes, d’une tête coupée sur une pique, d’un cor de postillon, associé à Louis XVI comme on l’a déjà vu. On y repère surtout une grenade et un bonnet de grenadier. Louis XVI est lui-même suivi d’un grenadier qui montre l’enfant du doigt. Or la grenade est le fruit des enfers, ce qui renvoie à l’enlèvement de Proserpine. Marie-Antoinette a ainsi été représentée avec le dauphin sur un trône orné d’une grenade, en reine des enfers. Ici, c’est donc la Constitution qui devient la nouvelle Proserpine.
Outre le décor de la courtepointe, les murs sont ornés d’une représentation de la destruction de la Bastille et d’une scène de pendaison, que Langlois suppose être celle de Foulon4.
Devant le roi, un personnage coiffé d’un tricorne, qui renvoie à une relation adultère à trois personnes, ainsi qu’un abbé tenant le serpent de la Discorde font mine de se lamenter d’une manière qui paraît bien trop théâtrale pour être honnête. Ils savent bien que la Constitution n’est qu’une feinte et que le calme ne va pas durer.
Une autre caricature a repris exactement la même thématique de la substitution d’enfant : Les Couches de Mr Target. Elle fut annoncée chez Webert, au Palais-Royal, dans le Journal de la cour et de la ville du 30 novembre 17915.

On y voit Target, soulagé, assis devant un autel sur lequel on baptise l’enfant. C’est l’abbé Fauchet, le prêtre révolutionnaire, qui officie. Il est accompagné du duc d’Aiguillon, de Marie-Etienne Populus et de Théroigne de Méricourt, qui passait pour être sa maîtresse. Populus, en raison de son nom, était surtout un avatar de Louis XVI et de la politique populaire qu’il voulait mener et, dans cette configuration, Théroigne de Méricourt était un avatar de la maîtresse du roi, Françoise Boze. S’ils sont présents, c’est qu’il est à nouveau question de faire le parallèle avec la substitution du dauphin contre le fils de Françoise. L’enfant, dont on ne distingue pas le visage parce qu’il est présenté sur le dos, est ici sur le point de disparaître dans l’énorme manche de l’abbé révolutionnaire.
Sergent, graveur orléaniste, ironisa sur le sujet suite au discours du roi à l’Assemblée nationale, le 4 février 1790. Le 10 février, il proposa à l’Assemblée du district de Saint-Jacques L’Hôpital d’élever, sur la place Dauphine, devant la statue de Henri IV, une pyramide en marbre à laquelle serait attaché, par une guirlande de chêne, le médaillon de Louis XVI, avec cette légende au-dessous : Monument élevé par l’amour du peuple au premier roi-citoyen. Sur le piédestal devait se trouver une statue de l’Histoire, en bronze, tenant un livre sur lequel on lirait : Louis XVI proclamé restaurateur de la liberté française, MDCCLXXXIX et Constitution acceptée par le roi. Sur les faces du piédestal, on devait voir deux bas-reliefs en bronze représentant la démolition de la Bastille et le serment civique prêté par le peuple sur l’autel de la patrie1.
Le projet a été présenté à l’Assemblée nationale le 25 février2 et il a fait l’objet d’une gravure.

Le monument reprenait les grandes lignes de celui proposé par Lubersac en 1775. Ce dernier encourageait l’union de Louis XVI et de Jacques-Louis David, son demi-frère, contre l’Autriche et annonçait la révolution parisienne prévue par le roi. Cependant, David et la Révolution avaient disparu et l’emplacement proposé était celui du monument de Davy de Chavigné en 1775, qui insistait sur l’impuissance politique de Louis XVI. Sergent voulait donc dire qu’avec sa révolution, Louis XVI avait réussi à se mettre dans une situation d’échec tout seul et à assurer de lui-même le triomphe du complot aristocratique. La gravure du monument reproduisait, sur le piédestal, le discours du roi du 4 février, discours par lequel le roi voulait marquer l’échec de la Révolution. Notons aussi que, depuis 1782, l’hôpital Saint-Jacques aux Pèlerins, qui avait donné son nom au district, était rattaché aux Enfants-Trouvés. C’était une manière de raviver la rumeur orléaniste selon laquelle Louis XVI aurait été un bâtard : l’enfant trouvé de la famille royale, qui aurait dû laisser sa place à l’héritier légitime, David.
Pour souligner la dimension de complot aristocratique, la Constitution fut présentée comme une invasion douce, se parant de l’apparence de la légalité, ce qui nécessitait à nouveau d’invoquer sainte Geneviève, qui avait protégé Paris contre les Huns d’Attila. C’est ce qui transparaît dans plusieurs gravures, notamment dans celle du Serment civique de St Étienne du Mont par Laurent Guyot.

Un long commentaire explique qu’il s’agit d’une prestation de serment, sur la place de Sainte-Geneviève, qui a eu lieu le 5 février à l’imitation de celle des députés le 4. L’église de Sainte-Geneviève domine la scène de sa masse imposante si bien que la prestation de serment ressemble presque à une nouvelle forme de procession pour invoquer la sainte contre l’invasion.
Un an et demi plus tard, au moment de l’acceptation définitive de la Constitution, le même langage visuel réapparaît.

Plusieurs éléments de l’estampe vont à l’encontre de ce qu’elle prétend glorifier, ce qui associe la Constitution à la fausseté. Tout d’abord, elle est intitulée La France libre, comme si la Constitution avait constitué une véritable libération. Or, La France libre est aussi le titre d’un pamphlet publié par Camille Desmoulins en 1789. Ce faux révolutionnaire, comme on a eu l’occasion de le voir, cherchait à défendre les intérêts de Marie-Antoinette contre ceux du roi. Par conséquent, il y avait bien l’idée d’associer la Constitution à un texte qui servait les intérêts de la reine.
D’autre part, l’iconographie de la France est inspirée de celle de Marie Leszczynska par Coypel au moment de la maladie de Louis XV à Metz en 1744, iconographie qui était déjà ambiguë comme on l’a vu. Marie Leszczynska y apparaissait comme une sainte Geneviève de Metz, cherchant elle aussi à repousser Attila.
Cette figure de la France occupe le centre de l’estampe. À droite se trouvent la Discorde, embarrassée de ses serpents qui lui échappent, et des aristocrates brûlant en enfer. À gauche apparaissent l’Assemblée nationale, devant laquelle sont placés une statue du roi, la Constitution et les Droits de l’homme. Le tout est surmonté d’une figure de l’Être suprême qui foudroie les aristocrates et envoie sur le roi un rayon sur lequel on lit : “Ton espoir ne sera pas déchu, je la protègerai.” C’est comme si le roi pétrifié avait cédé son pouvoir à cet Être suprême, qui protège la France à sa place. On note aussi l’emploi de “déchu” au lieu de “déçu”, ce qui est probablement volontaire ; la solution envisagée pour protéger la France pouvant passer par une déchéance du roi, ce qui était aussi l’espoir de Louis XVI. Nous sommes en effet dans les suites de Pillnitz, quand le roi envisageait de céder le pouvoir à David.
On remarque d’autre part que le titre est accompagné de vers extraits d’Athalie de Racine :
“Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.”
Or, la pièce raconte comment Joas, l’héritier légitime caché, renverse la reine Athalie, qui usurpait le pouvoir. Il y a donc bien l’idée sous-jacente que David pourrait renverser Marie-Antoinette et, avec elle, cette Constitution néfaste.
Dans la marge inférieure on peut lire des vers vengeurs contre l’aristocratie, prêtés à Dieu et à Mirabeau, placés sur le même plan.
Desmoulins ne peut s’empêcher de se moquer de l’obséquiosité déployée par l’Assemblée nationale à cette occasion. En effet, en apprenant que le roi avait décidé de venir à l’Assemblée, les députés ne se sont pas interrogés sur la légitimité d’une telle visite ni sur ce qu’elle signifiait eu égard à la séparation des pouvoirs, bien au contraire, ils se sont préoccupés de savoir s’ils pouvaient le recevoir convenablement et le président fit part des arrangements auxquels il avait pensé : “ils consistent à retirer le bureau des secrétaires, à jeter un tapis devant la place du président, qui sera occupée par le roi ; le président se placera à la droite de Sa Majesté ; et comme elle ne s’assoira probablement pas, toute étiquette sera mise de côté.”
L’Assemblée approuve les vues du président, et l’on s’occupe à les remplir ; le fauteuil destiné au roi est recouvert d’un velours violet parsemé de fleurs de lys d’or ; pareil tapis est étendu devant le fauteuil ; le bureau des secrétaires est descendu et placé devant la barre, et le président préside debout jusqu’à l’arrivée du roi.1“.
Le président de l’Assemblée cédait sa place au roi naturellement, veillait à ce qu’elle lui agrée et s’empressait de se désigner une place inférieure en choisissant une chaise pour matérialiser son rang. Évidemment, cela ne cadre pas avec le récit royaliste de Jean-Christian Petitfils qui veut que Louis XVI ait eu à se sentir humilié. Mais pourquoi donc s’inviterait-il lui-même à l’Assemblée nationale pour s’y sentir humilié ? Il écrit : “Pour éviter d’avoir l’humiliation de s’asseoir dans un fauteuil qu’on avait mis au même niveau que celui du président, il parla debout, devant les députés contraints de se lever2.”
Même Desmoulins, tout aussi embêté par l’affaire, ne dit pas cela et doit bien reconnaître, ironiquement, que c’est le président qui s’est humilié :
“La cérémonie a été fort simple. Le fauteuil du président couvert d’une housse semée de fleurs de lis a été réservé au roi, et à la droite de ce fauteuil on a mis une chaise, souligne Desmoulins. (Il faut faire les honneurs de chez soi.)3.” Il ajoute une autre précision : “Tel a été le cérémonial, à la simplicité duquel ajoutait encore l’habit noir uni du monarque.”
Ce choix de vêtement signifiait plusieurs choses. Louis XVI se moquait d’abord des gravures de Sergent qui, en 1789, le représentaient dans le costume de député de la noblesse aux États généraux pour montrer qu’il était pleinement agissant dans la Révolution. Ici, il s’inspirait plutôt du costume des députés du Tiers état et, surtout, semblait s’être déguisé en Necker. Il marquait d’une part que ce n’est pas lui qui tenait au cérémonial que l’Assemblée voulait appliquer et, d’autre part, qu’il ne venait que porter la voix de Necker, dont Desmoulins insinue qu’il était le véritable auteur du discours. Desmoulins incite ainsi ses lecteurs à comparer le discours de Necker, le 6 mai 1789, et celui du roi le 4 février. Pour Desmoulins, ça voulait dire : “Le roi nous refait le coup du guet-apens autrichien“, pour Louis XVI, ça voulait dire : “Nous sommes revenus au temps où la Révolution n’avait pas encore commencé.” Necker se présentait en effet surtout comme le jouet de sa femme, ce en quoi sa situation rejoignait celle du roi.
Petitfils nous dit qu’il ne faut pas douter de la bonne foi du roi4, mais le roi lui-même faisait tout pour qu’on en doute, en se déguisant en Necker et en ne cachant pas que c’est Necker qui avait eu le dernier mot. C’est Petitfils lui-même qui renvoie à une lettre de Necker à Louis XVI du 3 février5, dans laquelle il évoque le discours et le lui envoie avec les corrections dont ils avaient parlé. Remarquons que ce serait au roi de faire des corrections sur une proposition de Necker, pas l’inverse, et si le roi avait voulu rester discret sur le sujet, il se serait arrangé pour que tout se fasse lors d’entretiens et aurait évité tout échange épistolaire, mais Petitfils semble avoir beaucoup de mal à comprendre la personnalité de Louis XVI.
Après avoir retranscrit le discours royal, et pour essayer d’effacer la déférence de l’Assemblée envers le roi, Desmoulins déclare : “le président répondit en deux mots, et fit assez bien le rôle de souverain.” Il ajoute aussi que “le quartier des aristocrates a fort peu applaudi6.” afin de battre en brèche l’idée d’une constitution aristocratique.
Le numéro 16 du journal revint sur l’épisode à travers son frontispice montrant le roi faisant son discours. Desmoulins n’était probablement pas satisfait de la réponse qu’il y avait donnée par écrit.

L’image insiste bien sur le cérémonial déployé par l’Assemblée nationale. Elle représente le roi devant une tenture, un tapis et un fauteuil fleurdelisé, mais elle essaye de faire penser que c’est lui qui en a fait la demande. Elle contredit également les affirmations de Desmoulins selon lesquelles le roi avait son chapeau à la main pour ne pas incommoder les députés et portait un habit noir uni7. Louis XVI y apparaît pleinement roi, de sa propre initiative, ce qui est encore accentué par l’extrait du discours choisi pour inscrire dans la marge : “Ne professons tous, à compter de ce jour, je vous donne l’exemple, qu’une seule opinion, qu’un seul intérêt, qu’une seule volonté.”. En résonance avec la gravure, le discours apparaissait comme un acte d’autorité de Louis XVI qui intimait à l’Assemblée de se ranger à une seule opinion, la sienne. Par conséquent, ce n’était plus la Constitution qui était en cause, ni l’esprit dans lequel on la rédigeait, mais la tyrannie du roi.
Contrairement à d’autres gravures représentant l’évènement, comme celle de David, le graveur prend également soin de ne pas montrer Marie-Antoinette, afin que le roi endosse seul la responsabilité de son discours.
Une autre gravure sembla quant à elle vouloir subvertir le sens de l’évènement tout en réintroduisant Marie-Antoinette.

Tout le monde est debout, comme cela avait effectivement été le cas, et le roi tient son chapeau sous le bras, mais tout le cérémonial a également été gommé, on ne voit plus une seule fleur de lys, on ne voit pas la chaise du président à côté du fauteuil du roi, et l’habit noir uni du roi a été remplacé par un costume différent. La reine est présentée dans la loge derrière le roi, mais elle n’est pas en état d’intervenir et son regard est posé sur son fils. C’est son image de mère que l’on met en avant, comme elle le souhaitait. On a également évité de faire une citation du discours, on sait juste qu’il est fait avec de bonnes intentions, “pour le bonheur du peuple”, nul complot aristocratique là-dedans.
Une autre édition porte une inscription différente, une fausse citation du discours : “Dites au peuple que le roi a besoin d’en être aimé8“.
C’est bien cela qui montrait que Louis XVI avait réussi son coup politique : il avait embarrassé Desmoulins et ni le discours ni le décorum ne paraissaient acceptables à des royalistes qui voulaient présenter la Constitution comme le triomphe de la Révolution.
Par conséquent, l’acceptation de la Constitution par Louis XVI le 14 septembre 1791 suscitait bien des interrogations.
Une estampe en rend particulièrement bien compte : L’Optique naturelle et artificielle : ou le microscope de la rage, le télescope de l’orgueil et les yeux de la raison et du sens commun.

Cette estampe a déjà été étudiée par Claire Trévien, qui en propose malheureusement une lecture fondée sur un contresens complet. Selon elle, la noblesse et le clergé auraient un regard faussé sur la Constitution parce qu’ils utilisent des instruments d’optique : un microscope et un télescope. Le Tiers état, quant à lui, serait le seul à pouvoir voir les choses telles qu’elles sont parce qu’il n’a aucun de ces instruments1. C’est évidemment tout le contraire. Les instruments d’optique ne sont donc pas ici des instruments qui faussent la vision : ils permettent au contraire au clergé et à la noblesse de voir ce qui échappe au représentant du Tiers état. Ce que veut mettre en avant la caricature, c’est la continuité entre l’Ancien Régime et la Révolution, le fait que le peuple est toujours éloigné des intrigues politiques auxquelles seuls ont part les privilégiés.
Ainsi, on constate que le peuple est tenu à l’écart de la scène, à l’extérieur, comme dans le tableau de Hallé sur la fausse paix de 1763. Un représentant du Tiers état a été admis à l’intérieur, mais il appartient à la frange fortunée de cet ordre. Dans une optique orléaniste, il pense sincèrement que la Constitution a été faite pour lui et qu’elle abolira ce qui le séparait de la noblesse alors même qu’il pouvait rivaliser avec elle par la fortune. Selon la légende inscrite dans la marge, il exprime sa confiance : “Oh ! quelle est belle, elle fera le bonheur du peuple. Si le temps fait découvrir quelques défectuosités, le temps aussi les rectifiera.” Seulement, il n’est pas en position pour bien voir. La noblesse et le clergé lui bouchent la vue et il n’a aucun instrument qui lui permettrait de mieux voir parmi les intrigues entourant la Constitution. Il pense que la Constitution apportera l’apaisement qu’il appelle de ses vœux, mais ça n’est pas ce que pensent les deux autres ordres.
Le clergé, tenant un microscope s’exclame : “Oh ! le monstre, il dévorera tout”, c’est-à-dire non seulement les biens du clergé mais probablement le clergé lui-même. Depuis Varennes, comme on l’a vu, Louis XVI s’appliquait à jouer les catholiques pour répondre au comte de Provence et aux Anglais qui l’accusaient de mener des actions diaboliques, mais le clergé regarde de plus près, grâce à son microscope, et se rend bien compte que Louis XVI ne cherche qu’à l’endormir.
La noblesse, toujours au premier rang, dispose d’un télescope. L’un de ses pieds repose sur divers papiers sur lesquels on lit : “Trames”, “Complots”, “Nouveaux projets”, “Conspiration”. Ce sont les éléments qu’elle veut repérer avec son instrument, elle veut voir au-delà de la Constitution et comprendre dans quelle trame royale elle s’inscrit. Elle observe : “Oh ! oh ! Elle n’est pas encore si près qu’on le pense.” Il s’agit vraisemblablement de la Constitution : le roi vient de l’adopter, mais la noblesse pense qu’il fera néanmoins tout pour qu’elle soit rejetée et pour ne pas l’appliquer, qu’il nourrit toujours des projets révolutionnaires que l’on considérait comme aussi chimériques qu’un voyage dans la lune. C’est aussi pour cela que la phrase est ambiguë. Qu’est-ce qui n’est pas si près qu’on le pense : la Constitution ou la lune, à l’observation de laquelle le télescope semble plus approprié ?
Ce qui va également dans le sens de cette lecture, c’est le fait que l’autel sur lequel le roi reçoit la Constitution de la Nation, est décoré d’une couronne formée par un Ouroboros, symbole de l’éternel retour, ce que l’on suppose être l’éternel retour de la politique d’enfumage de Louis XVI.
Cette caricature semble succéder à une première estampe, sur un modèle très proche, réalisée en 1790.

On y voyait Louis XVI, en uniforme de la garde nationale, recevoir les articles de la Constitution de la France, au-dessus d’un globe fleurdelisé et couronné. La noblesse et le clergé utilisaient des instruments d’optique parce qu’ils considéraient la Constitution comme une curiosité. La légende précise : “Ils observent ce qu’ils n’ont jamais connu”.
Le Tiers état, cette fois, proche du roi, le désignait du doigt en disant : “Tant qu’il la soutiendra, notre bonheur sera parfait.” Il s’agissait déjà du Tiers état fortuné, le peuple étant toujours à l’extérieur même s’il n’y avait pas de garde pour l’empêcher d’entrer.
Enfin, Louis XVI disait : “Leur félicité fait ma gloire”. La félicité de qui ? Là était toute la question. Les rayons émanant des articles constitutionnels, ainsi que les éclairs foudroyant le clergé et la noblesse, n’étaient pas sans rappeler l’estampe sur le serment du 17 juin 1789. Cela suggérait qu’il s’agissait d’une estampe autrichienne, soutenant le complot aristocratique mais se faisant passer pour orléaniste. Il fallait en déduire que la Constitution n’était absolument pas révolutionnaire en dépit des apparences.
]]>Le 4 février 1790, Louis XVI s’invita à l’Assemblée nationale pour y délivrer un discours qui consista surtout à distribuer des bons points1. A lui-même tout d’abord, en expliquant comment il s’efforçait de préserver la tranquillité malgré les troubles, intérieurs et extérieurs, puis à l’Assemblée nationale, qu’il encourageait à poursuivre ses travaux. Il fut accueilli avec déférence et ses paroles reçurent nombre d’applaudissements. La démarche, et on ne le souligne que trop rarement, était tout de même pour le moins étrange. Louis XVI voulait certainement, tout d’abord, se dédouaner de toute responsabilité dans les journées des 5 et 6 octobre 1789, mais était-ce bien le rôle du roi de s’inviter à l’Assemblée nationale sur un coup de tête pour porter un jugement sur ses travaux ? Il en était satisfait le 4 février 1790, mais qu’arriverait-il si ça n’était plus le cas ? Qu’en était-il de la séparation des pouvoirs ? C’est certainement là que résidait la motivation première de Louis XVI : faire peser la suspicion sur la réalité de la Révolution. Il y avait une Assemblée élaborant une constitution mais, dans les faits, en dépit des formes, rien n’avait changé.
Surtout, la reine n’était jamais vraiment loin. A peine le roi parti Jean-Baptiste Target, qui passait pour un des soutiens de Marie-Antoinette et qu’on regardait comme le père de la Constitution, vint rapporter des propos de la reine, faisant écho à ceux du roi2. Elle en profitait surtout pour mettre le dauphin en avant, ce qui était d’autant plus nécessaire depuis les Journées d’octobre. On a vu que ces journées avaient été en partie motivées par le fait que l’on pensait très largement que le dauphin était un bâtard. Mounier souhaitait ainsi que les enfants du comte d’Artois deviennent les héritiers du trône.
Dès le 12 février, la Gazette de France annonça une souscription pour une gravure retraçant l’évènement :
“Le Sieur David, Capitaine de la Garde-Nationale, Graveur de Monsieur, s’occupe de la gravure de l’Inauguration de Louis XVI au Temple de la Constitution Nationale, journée du 4 février 1790. Cette estampe paraîtra au mois de juillet prochain3.”.
Le titre choisi rendait bien compte de tout ce que l’intervention du roi pouvait comporter de gênant : il rappelait l’Ancien Régime. On parlait de l’inauguration d’un monument mais on utilisait aussi le terme pour parler des cérémonies d’entrée du roi dans les villes. En 1780, “l’inauguration de Louis XVI” avait décrit le cérémonial pour son arrivée à Reims au moment de son sacre4.
David annonça d’abord un retard qui l’obligeait à reporter la livraison de sa gravure au mois de septembre5.
Le 25 septembre 1790, la gravure était achevée et François-Anne David en fit hommage à l’Assemblée nationale. Elle fut alors présentée comme “un tableau allégorique représentant la personne du roi dans l’Assemblée nationale, à la séance du 4 février 17906.”. L’absence de toute mention du titre donné par le graveur montre à quel point celui-ci pouvait être incommodant pour l’Assemblée.
Le British Museum conserve un exemplaire de cette première version de l’estampe.

Nicolas Lejeune, François-Anne David, Inauguration de Louis XVI au Temple de la Constitution, estampe, 1790, British Museum.
C’est peut-être justement parce qu’on ne voulait pas de ce titre qu’une autre version a été éditée avec la seule lettre : “Journée du IV février MDCCXC” et la signature “gravé par David”7“.
La gravure a été décrite dans le journal Le Point du jour, dès le 26 septembre 1790, comme suit :
“Le roi, le président de l’Assemblée nationale sont debout. Louis XVI y paraît accompagné de Minerve couverte de son égide, et de la Justice, tenant d’une main l’épée et de l’autre ses balances. La France, désignée par les fleurs de lys de la draperie, s’appuie de la main gauche sur le président, et présente de la droite une couronne civique au roi. Les députés sont représentés dans l’attitude de la prestation de serment. Sur le devant, on voit fuir l’aristocratie, tenant un faisceau entouré d’une branche de laurier, et chassée du temple par les génies de la patrie. Dans l’enfoncement est la reine, placée sur les marches du palais des Tuileries, montrant au dauphin et à Madame, ce grand spectacle, en leur en expliquant l’intention8.”
Le Journal de Paris usa des mêmes termes le 29 septembre 1790 et précisa également que l’estampe serait délivrée à partir du 4 octobre9, soit juste après que l’on avait mis hors de cause le duc d’Orléans dans l’affaire des Journées d’octobre et pendant que l’on dévoilait un projet de complot de la reine pour enlever le roi et l’emmener à Rouen. C’est dans ce contexte que doit se comprendre cette gravure qui porte les précisions : “Académies de Berlin et de Rouen. Dessiné par le Jeune Peintre du [Roi de Prusse]”, En donnant le dessin à Le Jeune, elle venait alimenter le complot et lui donner une nouvelle dimension internationale, Le Jeune étant à la fois lié à Rouen et au roi de Prusse.
D’un point de vue iconographique, l’estampe recèle de nombreux éléments problématiques. Ils semblent aller dans le même sens que le complot de Rouen tout en en inversant la logique. Le complot reprenait des éléments autrichiens mais il visait à attirer l’attention sur Marie-Antoinette pour qu’on la détourne de l’affaire du duc d’Orléans. La gravure, quant à elle, s’inspirait de l’iconographie orléaniste pour que l’on détourne les yeux de Marie-Antoinette et que l’on attribue le complot de Rouen au duc d’Orléans.
Tout d’abord, en confiant la gravure à un artiste nommé David, on voulait bien évidemment pointer vers Jacques-Louis David, qui était soutenu par le duc d’Orléans. Ensuite, on retrouve une composition inspirée de la gravure de Boussard. Comme dans cette gravure, le roi tend la main droite et il a un double, juste en dessous de lui, qui ressemble à Boussard, le héros qui sauve les protestants du naufrage. Ce dernier a repris, quant à lui, l’attitude de la ville de Dieppe qui l’accompagnait, et on a vu que Dieppe est, par son blason, l’opposé de Paris : c’est donc Paris qui sombre. Le triomphe de Louis XVI à l’Assemblée a donc aussi pour conséquence de mettre Boussard à genoux.
Cela peut nous aider à comprendre la figure à gauche, que la description dit être l’aristocratie. Comme le souligne le site du British Museum, l’historienne de l’art Noémi Duperron a noté que cette figure était étrange. Elle l’est en effet : on nous la présente comme l’aristocratie mais son attribut est un énorme faisceau des licteurs. Or comme nous l’avons déjà vu à propos du tableau de Hallé sur le roi Scilurus, le faisceau représente la révolution victorieuse sous l’apparence d’une défaite. Dans la gravure nous avons le contraire : une révolution présentée comme l’aristocratie, couronnée, mais que l’on chasse du temple de la Constitution. La gravure veut représenter le triomphe du complot aristocratique décrit par Davy de Chavigné mais en l’attribuant au duc d’Orléans et plus à Marie-Antoinette. Cela s’inscrit dans la continuité d’une fête de la Fédération qui passait déjà pour la négation de la prise de la Bastille. Cette partie de la composition est inspirée par la gravure sur le serment du 17 juin, reprise à l’occasion de la fête de la Fédération, et qui se donnait également pour une gravure autrichienne reprenant les codes orléanistes.
La pose de Louis XVI, la main droite tendue et l’autre sur la poitrine est inspirée de la représentation traditionnelle de Mucius Scaevola. Louis XVI passe donc dans le camp ennemi en soutenant la Constitution, mais au lieu de mettre sa main au feu, il accepte une couronne civique. C’est une sorte de nouveau 17 juillet 1789, un nouveau couronnement orléaniste en tant que “roi du gland”, avec une couronne de feuilles de chêne. La connotation érotique de ce couronnement est accentuée par l’attitude désinvolte de la France, le bras négligemment posé sur l’épaule du président de l’Assemblée nationale. C’est une pose qu’elle avait déjà adoptée, nue, pour séduire Necker chez Antoine-Louis-François Sergent.
Le président de l’Assemblée nationale est d’ailleurs un double inversé du roi, lui aussi adopte la pose de Mucius Scaevola, la main sur la poitrine. Le président passe ainsi lui aussi dans le camp ennemi en ne respectant pas la séparation des pouvoirs. Il n’est qu’un double du roi et se laisse dicter son comportement par lui. C’est bien ce qu’avait montré la journée du 4 février 1790. Mais ce roi n’est lui-même pas libre. Il est guidé par Minerve qui préside au couronnement, or Minerve est la représentation symbolique qu’avait choisie Marie-Antoinette.
Derrière le roi, Bailly est montré de dos, donc dans une posture défavorable au personnage et la pose de La Fayette, devant lui, est ambiguë. On ne sait trop s’il prête serment avec sa main ou s’il essaye de repousser quelque chose. On dirait la main du serment inversé que l’on retrouvera chez Meynier. Derrière le nouveau Boussard, un aristocrate reproduit le geste ambigu de La Fayette, comme s’il doutait que le complot aristocratique qu’on lui présente soit celui pour lequel il s’était engagé à l’origine.
Néanmoins, en dépit de l’emploi des codes orléanistes, la représentation de Marie-Antoinette et ses enfants à l’extérieur, comme le peuple dans le tableau de la fausse paix de Hallé. semblait vouloir montrer que ça n’était pas elle qui tirait les ficelles et qu’on ne pouvait donc l’accuser de rien.
Tout en haut, surmontant la tribune, la véritable Révolution est représentée sous forme de statue, pétrifiée. Elle tient deux cornes d’abondance mais, pétrifiée, elle ne peut les déverser sur le peuple à ses côtés, et un faisceau des licteurs. On a voulu la chasser, mais elle est toujours là même si on l’empêche d’agir. Elle se dresse sous un portrait d’Henri IV et à côté d’un pélican qui montre qu’elle continue à se sacrifier pour ses enfants.
Le Journal de Paris semblait lui-même inviter à ne pas donner trop de crédit à sa description de l’estampe : à côté de celle-ci, il avait inséré un article sur le peintre Boze dans lequel on lisait : “Le sieur Boze, peintre du roi, qui en 1784 fit le portrait de Sa Majesté le plus ressemblant qu’on eut vu jusqu’alors10.” On a déjà vu que le portrait de Boze n’avait rien de ressemblant et que l’objectif avait été de montrer Louis XVI en imbécile, tel que le voulaient les Autrichiens. C’était la même chose pour cette gravure : ça n’était pas une gravure orléaniste, mais une gravure qui montrait Louis XVI en jouet des Autrichiens.
En faisant hommage de sa gravure, David avait voulu l’incommoder, en rappelant son inféodation lors de la journée du 4 février. Il insista dans le Journal de Paris du 15 octobre, en faisant insérer un encart précisant qu’il abandonnait le quart du prix des quatre cents premiers exemplaires de sa gravure “en faveur des veuves et des orphelins des braves volontaires du département de la Meurthe11.” Or l’Assemblée nationale avait soutenu la répression de Nancy.
Signe de tensions croissantes au sein même de l’Assemblée, le Journal des débats et des décrets, propriété de l’imprimeur de l’Assemblée nationale, relaya également l’information12.
L’estampe est censée avoir à nouveau été annoncée le 11 février 1791 dans le Journal de Paris mais il doit y voir une erreur quelque part parce que je ne l’ai pas retrouvée13.
Ce qui est certain, c’est qu’elle reparaît suite à l’acception de la Constitution par le roi le 14 septembre 1791 avec le titre Louis XVI à l’Assemblée nationale fait le serment de maintenir et de défendre la Constitution (14 septembre 1791). On en trouve notamment un exemplaire au Musée Carnavalet14. Et comme en 1790, il y eut une deuxième version intitulée Louis XVI à l’Assemblée nationale accepte solennellement la Constitution le 14 septembre 1791.

Elle était légèrement modifiée en ce que la couronne civique tendue au roi était remplacée par le texte de la Constitution. De la même manière, c’est le nouveau président de l’Assemblée qui était représenté.
On peut supposer que la réédition a été motivée par plusieurs choses. D’une part, comme pour la réutilisation de la gravure du serment du 17 juin pour la fête de la Fédération, on faisait comprendre que rien n’avait changé et, d’autre part, on montrait que le complot de 1790 n’avait rien d’imaginaire puisque Pillnitz avait prouvé, comme on l’a vu, qu’il existait bien un complot pour pousser Jacques-Louis David sur le trône impliquant la Prusse.
La réédition de 1791 permettait ainsi de relire la journée du 4 février 1790 à la lumière des événements ultérieurs : ce qui avait été présenté comme l’inauguration de Louis XVI au temple de la Constitution apparaissait désormais comme le signe qu’une même mécanique politique était à l’œuvre depuis plusieurs mois et que la Constitution n’était qu’une couverture.
Le texte fut publié par la Revue rétrospective de Jules-Antoine Taschereau1. Il aurait été rédigé par l’avocat Grouber de Groubentall à la demande de Malesherbes. Il s’agissait de réagir à la condamnation à mort du roi. Le texte est extrêmement long et est écrit à la première personne. Son histoire, rapportée en introduction, est rocambolesque : Grouber de Groubentall l’aurait fait imprimer en 1793 suite à la condamnation du roi puis en aurait ensuite fait détruire l’édition, à l’exception d’un seul exemplaire présenté à Louis XVIII et dont on ne trouve aucune trace. Le texte retranscrit par la revue se fonde donc sur les épreuves conservées par l’imprimeur et qui lui ont été transmises par son mystérieux possesseur.
Mon avis est que ce texte n’est nullement du XVIIIe siècle mais bien de 1837. La façon dont il est introduit paraît imiter la manière dont la Restauration a inventé des archives de toutes pièces pour réécrire la vie et la personnalité de Louis XVI. On pense notamment au faux vœu de consécration de la France au Sacré-Cœur.
Le texte est une sorte de biographie de Louis XVI, écrite à la première personne, qui érige le roi en réformiste et fait du duc d’Orléans le responsable de la Révolution et de tous les maux qui s’ensuivirent.
Mais pourquoi publier ce faux ? Probablement pour des raisons politiques inhérentes au contexte de la monarchie de Juillet. Mon hypothèse est que Françoise Boze, la maîtresse du roi, étant morte depuis peu, on a voulu laisser penser que c’est elle qui possédait ce texte et qu’elle n’avait pas voulu lui donner de publicité parce qu’il contredisait ses propres vues sur la Révolution. La revue retournait la situation en laissant croire que c’est Françoise qui avait défendu une fausse image de Louis XVI le révolutionnaire et qui avait fait de la rétention d’informations. Pour ne heurter personne, on faisait passer le texte pour une défense écrite par Grouber de Groubentall mais l’écriture à la première personne montrait bien qu’il s’agissait d’un texte de Louis XVI. Si on procédait ainsi, c’est vraisemblablement parce qu’on espérait voir la descendance légitime de Louis XVI et de Françoise, c’est-à-dire Victor Hugo, monter sur le trône à la place de Louis-Philippe. Pour ce faire, il fallait rassurer les conservateurs : non, Hugo sur le trône ne signifierait pas le retour de la Révolution.
Le texte était-il vrai, était-il faux ? Françoise Boze avait-elle menti ? Au fond, c’était secondaire, l’important était qu’on sache que Hugo défendait cette lecture politique réformiste de son grand-père et que, éventuellement, si on ne se laissait pas tromper par la prétendue authenticité du texte, on pense que c’est Hugo lui-même qui l’avait écrit. Il jouait alors toujours les conservateurs, et même s’il était intéressé par les questions sociales, on restait dans les bornes acceptables du catholicisme social qui sera également défendu par le comte de Chambord.
Les nombreuses attaques contre le duc d’Orléans contenues dans le texte visaient à discréditer le fils à travers le père et justifiaient d’autant mieux qu’on puisse recourir à un
: ce qu’on ne pouvait pas dire sur Louis-Philippe était acceptable si on le disait à propos de son père dans un document historique.
L’horizon d’Hugo restait bien évidemment la révolution, mais la priorité était d’abord de soustraire la France aux ingérences anglaises, manifestes dans la monarchie de Juillet. Charles Nodier, qui fut un ami d’Hugo, écrivait ainsi en 1838 : “il est bien naturel que nous soyons redevables aux Anglais de notre caricature politique, puisque nous leur avons l’obligation de notre politique elle-même, qui est une importation d’une tout autre conséquence2.”
En succédant à Louis-Philippe, Hugo pouvait espérer être le grain de sable qui permettrait de libérer la France. C’est apparemment ce que souhaitait Louis-Philippe lui-même, comme on a pu le voir à travers le tableau du Pharamond de Pierre Révoil et Michel-Philibert Genod, qu’il a commandé et qui laissait entendre qu’il usurpait le trône.
Il est probable que l’affaire ait fait des remous et que les royalistes, qui voulaient auparavant effacer Françoise Boze, aient soudainement voulu la faire réapparaître pour souligner qu’on essayait de leur faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’elle s’était battue toute sa vie pour faire reconnaître le rôle majeur de Louis XVI dans la Révolution et qu’on voulait maintenant leur faire croire qu’il n’avait été que réformiste. Ce contexte pourrait expliquer la mention de Françoise Boze dans la Marie-Antoinette devant le dix-neuvième siècle d’Henriette Simon-Viennot publiée en 18433. Elle présente Françoise comme ayant entretenu une intimité certaine avec le roi mais, dans le même temps, elle ne lui reconnaît aucune influence politique.
L’Appel à la nation est ensuite tombé dans l’oubli jusqu’à ce qu’il soit à nouveau exhumé, toujours pour des raisons politiques. En 1949, c’est en effet Jacques Isorni et Louis Madelin qui le republièrent en même temps qu’ils soutenaient le maréchal Pétain et Robert Brasillach4. Or Isorni attribue ouvertement le texte à Louis XVI lui-même et associait ainsi le roi à l’image des collaborateurs. On a déjà vu que la thèse de Louis XVI réformiste, et auteur d’une “révolution royale” qui aurait pu éviter la Révolution, était le cheval de bataille de Vichy, notamment à travers la publication de l’ouvrage de Pierre Lafue, en 1942, intitulé : Louis XVI, l’échec de la révolution royale.
En 1952, Jean Marchand a discuté l’attribution à Louis XVI, qui ne lui semblait pas être justifiée5. Cependant, il l’a fait d’une manière bien maladroite, en s’appuyant sur tous les faux de la Restauration qui ont forgé l’image d’un Louis XVI catholique et conservateur, si bien que la réfutation n’en est pas réellement une. Au demeurant, l’image gaulliste de Louis XVI ne diffère guère de son image vichyste et le débat Isorni/Marchand semble bien le refléter. Une véritable réfutation du texte aurait consisté à montrer que Louis XVI ne voulait justement pas passer pour réformiste et que, au contraire, il souhaitait une défense qui le montrerait en révolutionnaire et qu’on l’en a empêché. C’est ce que j’ai fait.
Derrière ces débats d’attribution se jouait aussi la possibilité d’empêcher les communistes de se réclamer d’un Louis XVI révolutionnaire. Les résurgences de la Révolution sont nombreuses dans la Seconde guerre mondiale et il serait temps que les historiens de la période s’en emparent sérieusement.
Les Girault de Coursac ont clairement rejeté l’attribution à Louis XVI6. S’ils ont repris l’image du Louis XVI catholique élaborée sous la Restauration, c’est pour la rendre ridicule. Jean-Christian Petitfils se montre en revanche plus ouvert à l’idée d’une paternité du texte attribuée à Louis XVI : “Le fait qu’on y remarque certaines obsessions et thèmes récurrents chers au monarque (le rôle du duc d’Orléans dans les manœuvres contre le trône, la dénonciation des jacobins et des factieux, la référence au “malheureux Charles d’Angleterre”) ne rendent pas invraisemblable cette attribution7.” Il montre encore une fois qu’il connaît fort mal Louis XVI, dont j’ai déjà montré, notamment, qu’il n’était nullement obsédé par le “malheureux Charles Ier”. Mais cette ouverture à l’attribution défendue par Isorni est surtout cohérente avec l’image d’un Louis XVI réformiste que Petitfils reprend à son compte et qui s’inscrit dans la continuité de la construction historiographique élaborée sous Vichy.
Il existe bien des textes de Louis XVI écrits au Temple et dont n’ont pas parlé les sources de la Restauration. Il s’agit vraisemblablement du livret de Denys le tyran pour l’opéra de Grétry, de la dernière lettre à Françoise Boze qui cherchait, pour la protéger, à minimiser son rôle politique et à résumer leur relation à de l’amitié et, si l’on veut une défense de Louis XVI par Louis XVI lui-même, il faut sans doute regarder du côté du texte attribué à Thomas Paine et lu à la Convention par Bancal des Issarts le 19 janvier 1793. Il y dit notamment :
“J’ai pour moi l’avantage de quelque expérience ; il y a vingt ans à peu près que je me suis engagé dans la cause de la liberté, en contribuant à la révolution des États-Unis d’Amérique. Mon langage a toujours été le langage de la liberté et de l’humanité, et je sais par expérience que rien n’exalte tant l’âme d’une nation que l’union de ces deux principes dans toutes les circonstances.8“.
En choisissant de s’exprimer à travers Paine, Louis XVI tenait à rappeler qu’il y avait longtemps qu’il s’était engagé au service de la révolution et que l’on avait un peu vite oublié l’Amérique. Thuriot et Marat firent immédiatement remarquer que ce n’était pas là le langage de Thomas Paine et que, sous prétexte de traduction, c’est quelqu’un d’autre qui s’exprimait par sa voix. Ils ne précisèrent pas qui, mais qui d’autre aurait eu besoin de recourir à un tel stratagème ?
En février 1748, Jean-François Marmontel se fit connaître en tant que dramaturge à travers les représentations de sa pièce intitulée Denis le tyran. Je ne traiterai ici que rapidement de cette pièce pour en venir à d’autres qui s’en sont inspirés. La pièce de Marmontel mériterait d’être étudiée isolément en lien avec le règne de Louis XV. Elle traite de Denis le père, tyran de Syracuse, dont on comprend progressivement, au cours de la pièce, qu’il est surtout considéré comme un tyran parce qu’il veut faire la guerre. Son fils, portant le même prénom, est présenté comme une figure plus positive. Néanmoins, ce qui n’est pas dit dans la pièce est au moins aussi important que ce qui est dit. Le spectateur sait que Denis le fils fut considéré comme un tyran pire que son père et cela conduit donc le spectateur à relativiser son jugement sur Denis le père.
Telle était en effet la stratégie adoptée par des conservateurs comme Voltaire ou Marmontel : ils formulaient des critiques qui, quand on y regardait de plus près, n’en étaient pas. Ici, on pouvait faire un rapprochement entre Denis et Louis XV mais le fait est que, justement, Louis XV ne voulait pas faire la guerre. Si on le voyait comme un tyran, c’est parce qu’on le forçait à l’être en le forçant à faire la guerre. On peut voir un écho de tout cela dans les récits très contrastés de la bataille de Fontenoy en 1745, qui ne peuvent qu’interroger sur le véritable rôle que Louis XV y avait joué, certains allant jusqu’à prétendre qu’il n’y était tout simplement pas1. L’abbé Proyart s’est ainsi senti obligé de justifier le pacifisme de Louis XV. Celui-ci était si exacerbé qu’il en devenait suspect. Il imagina ainsi que le roi avait fait parcourir le champ de bataille au dauphin pour qu’il contemple les morts et les blessés afin de lui déclarer : “voyez, mon fils, qu’il en coûte à un bon cœur de remporter des victoires !2“. Elle réapparaît, sous une forme un peu différente, dans les Réflexions sur mes entretiens avec le duc de La Vauguyon, attribuées au futur Louis XVI : “Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes ; la vraie gloire, mon fils, c’est de l’épargner3.” qui, de l’aveu même de Falloux dans son introduction, est de la main du comte de Provence et a connu un parcours pour le moins mouvementé, ce qui ne manque pas de faire peser un gros soupçon sur l’authenticité du texte.
Le principal interlocuteur et confident de Denis est, d’autre part, Damoclès, ce qui renvoie évidemment à l’épisode de l’épée de Damoclès et vise à montrer que le roi, loin d’être dans une position désirable, se trouve constamment en danger. La tyrannie se trouve ainsi inversée : c’est le tyran qui est tyrannisé et la pièce en donne une illustration puisqu’elle évoque un complot mené contre Denis, auquel son fils participe, qui finit par se réaliser par l’assassinat de Denis père à la fin de la pièce. La mise au jour du complot n’est pas sans rappeler le piège tendu par Louis XV, à travers la mise en scène de sa maladie de Metz en août 1744, au dauphin et à Marie Leszczynska.
Le 23 août 1794, Grétry fit représenter l’opéra-comique Denys le tyran, sur un livret attribué à Sylvain Maréchal. Il s’agissait cette fois de traiter de Denys le fils, déchu et devenu maître d’école à Corinthe. La pièce de Marmontel fut manifestement l’une de ses sources d’inspiration indirectes. Il est probable que ce soit par dérision, en relation avec la pièce de Marmontel, que Louis XV ait chargé le dauphin de s’occuper de l’éducation de ses enfants, manière pour lui de signifier qu’il fallait bien reconnaître le dauphin dans Denys le jeune.
Par ailleurs, si la pièce de Marmontel faisait allusion aux évènements de Metz, le Denys de Grétry fait quant à lui allusion à Varennes. Or le vrai objectif du voyage, selon le plan de Louis XVI, aurait dû être Metz.
Dans l’opéra, Denys, comme le Louis XVI de Varennes, évolue sous une fausse identité, celle de Géronte. La femme de Chrysostome identifie Denys, “son gros nez et ses épais sourcils” en le reconnaissant d’après une pièce d’argent (I, 5), ce qui rappelle le gros sou de Bouillé et l’assignat de Drouet. Chrysostome était l’un des prénoms du compagnon de Drouet à Varennes : Jean-Chrysostome Guillaume.
La partition de Denys conservée à la BNF fournit également des indications concernant les danses. On y trouve des pas empruntés aux Hessois : les danseurs sont censés “hesser” en sautant sur une jambe. D’autres jouent “a more”, qualifié de “jeu italien”4,
Ces indications renvoient aux suites de Varennes et, plus particulièrement, à la conférence de Pillnitz, quand des rumeurs de coalition européenne étaient émises depuis Francfort, en Hesse, et que la lettre des frères du roi du 10 septembre 1791, évoquant également une coalition, fut publiée en français et en italien avec la Déclaration de Pillnitz. Il ne s’agissait toutefois que de danses et d’intermèdes : autrement dit, d’une diversion. Tout cela ne devait donc pas être pris au sérieux. Ces références contribuaient néanmoins à accréditer la tyrannie de Denys.
L’identité de couverture choisie par Denys est celle de Géronte, qui renvoie à un vieillard impuissant, ce qui doit être en effet le contraire d’un tyran mais ce qui est paradoxal, c’est que la férule succède au sceptre : “Au lieu de sceptre une férule” chante Denys (I, 1), or la férule, destinée à frapper sur la main des écoliers, paraît plus tyrannique que le sceptre. Le problème n’est donc pas tant que Denys soit présenté comme un tyran que le fait qu’il ne corresponde pas à l’image que l’on attend d’un tyran. Il ne devrait exercer sa tyrannie qu’envers les enfants, lesquels symbolisent les révolutionnaires.
Denys constitue une sorte de version burlesque du roi Richard du Richard Cœur de lion de Grétry. L’air d’ouverture de Denys, “Au lieu de sceptre une férule” s’articule avec “Si l’univers entier m’oublie” de Richard (II, 2). Tous deux regrettent leur puissance passée : Richard en embrassant le portrait de son amante, Marguerite, et Denys en embrassant son diadème. Et quand Richard était prisonnier des Autrichiens, Denys s’est lui-même rendu prisonnier de Corinthe en quittant Syracuse. Il y a là une dimension à souligner. Syracuse était une ancienne colonie de Corinthe, en intervenant pour destituer Denys, Corinthe avait prouvé que Syracuse se trouvait toujours en situation coloniale. Mais que représente Syracuse ? Eh bien, à vrai dire, à Varennes et au Temple, comme Denys, Louis XVI s’était lui-même rendu prisonnier des Anglais sous le vouloir, par la trahison du comte de Provence à Varennes, et par l’infiltration anglaise de la Commune de Paris au Temple. Dans cette lecture, Syracuse ne représente donc pas simplement une cité antique : elle prend une valeur politique particulière. Syracuse désignait donc l’Angleterre et il était évidemment embarrassant pour elle que l’opéra de Grétry présente la France comme une colonie anglaise.
Denys sympathise avec le savetier Chrysostome, qui ne comprend pas pourquoi il brutalise les enfants : “Pourquoi donc dégrader ainsi l’espèce humaine ? (I, 4).” Chrysostome pense que la boisson est la solution à tout et il ne voit à peu près rien au-delà. C’est un personnage intéressant en ce qu’il constitue à la fois une version volontairement idiote d’un personnage réel, Drouet, et d’un personnage fictif, le Blondel de Richard Cœur de lion. En cela, il était aussi une espèce de double du savetier Simon, le personnage fictif des Battus paient l’amende, et le véritable savetier Simon qui avait trouvé à s’employer au Temple.
Si Louis XVI avait fait passer Drouet pour un agent russe, Chrysostome passe ici pour un agent anglais qui entraîne Denys dans une “chanson bachique” (I, 4) digne de la Société anacréontique de Londres qui avait inspiré La Marseillaise. Et c’est surtout Chrysostome qui se montre tyrannique en voulant forcer Denys à chanter, à lui reprocher d’être trop modéré dans son langage et à ne pas vouloir écouter ce qu’il lui dit. Ainsi, Denys lui dit que Corinthe lui doit la république et Chrysostome ne veut surtout pas en savoir plus. Il s’empresse de répondre :
“A lui ?
C’est qu’il avait besoin d’appui.
Il croyait dans les fers retenir Syracuse,
Mais notre grand Timoléon
Ne fut point dupe de la ruse
Et sut le mettre à la raison.”
Mais Chrysostome se montre incapable de comprendre ce qui se joue autour de lui. C’est finalement sa femme qui identifie Denys, d’abord d’après la pièce d’argent puis en remarquant le diadème sous ses vêtements (I, 5).
Enfin, Timoléon intervient, ordonne aux enfants d’enchaîner Denys aux pieds de la Liberté et de le fustiger de verges, ce qui n’est pas sans rappeler le régicide Anckarström, Le tyran doit être ensuite banni et une statue de la Liberté doit venir remplacer son habitation (I, 6). Timoléon, le colon, bannit ainsi Denys quand il prend la forme d’Anckarström le régicide. Timoléon ne veut pas plus d’un Denys régicide que Chrysostome ne voulait d’un Denys fondateur de la République. A la République niée de Denys, Timoléon substitue une Liberté statufiée, donc pétrifiée.
De la même manière que le Denis de Marmontel, le Denys de Maréchal déplaçait subtilement l’accusation de tyrannie. Ce dont il était question dans l’opéra faisait écho au procès de Louis XVI et sa brièveté laisse soupçonner que Maréchal, comme pour la plupart des opéras de Grétry, n’était qu’un prête-nom et que son véritable auteur en était Louis XVI, d’où le fait de le faire représenter à la date d’anniversaire de Louis XVI.
Denys n’est cependant pas resté sans réponse. Quelques semaines plus tard, à partir du 11 septembre, c’est le Timoléon de Marie-Joseph Chénier qui parut sur la scène et il ne semble pas avoir été souligné qu’il avait tout l’air d’être une réponse à Denys. Pourtant, Chénier reprenait un personnage de l’opéra de Grétry et il avait pris soin de s’adjoindre les services d’un musicien : Méhul. On trouve aussi une scène qui est un écho direct à Grétry lorsque la découverte d’un diadème sème la panique et pousse à se demander qui est le traître voulant se faire roi (II, 6).
L’Angleterre pouvait difficilement laisser passer l’idée que la France était une colonie anglaise. Le fait qu’il soit bien question de l’Angleterre dans le personnage de Timoléon est encore confirmé par le fait qu’il était interprété par Talma, perçu comme une symbolisation de l’Angleterre comme on l’a déjà vu. Les Anglais semblaient alors prêts à jouer sur tous les tableaux après la chute de Robespierre. Chénier fait bien entendu porter à Robespierre la responsabilité de la terreur, mais il n’hésite pas non plus à l’accuser pour l’oligarchie. Sa pièce est ainsi précédée d’une “Ode sur la situation de la République française pendant l’oligarchie de Robespierre (p. V.).” C’est Timoléon qui doit faire revenir l’égalité (I ,5). Le terme ne cesse de revenir au fil des pages, l’Angleterre ayant compris que l’égalité ne faisait plus figure de repoussoir, comme en 1789, et qu’il était important de paraître être de son côté.
La pièce raconte l’assassinat de Timophane, frère de Timoléon, par Ortagoras. Timophane complotait contre l’État, raison pour laquelle Timoléon a soutenu l’assassinat. De la même manière que Chrysostome était un personnage ambigu chez Grétry, Timophane est lui aussi une figure double. Il semble représenter à la fois Castor et Pollux, soit Louis XVI et David. Il symbolise le Louis XVI révolutionnaire, qui n’aurait voulu la Révolution que pour ceindre une autre couronne. Quant à Timoléon, dans cette configuration, il ne pouvait désigner que le comte de Provence, à la fois vainqueur de Denys et de Timophane, le tout au nom de la liberté. Cette construction permettait de justifier de manière audacieuse le fait de s’être vendu à l’Angleterre, mais d’autres ont repris la formule avec un succès étonnant.
De la même manière que Robespierre était responsable de l’oligarchie, Denys, représentant Louis XVI en tant que roi, était un ferment de division, pas les ingérences étrangères. Timoléon dit ainsi :
“C’est un roi, c’est Denys qui veut nous diviser (I, 6).”
Timoléon se présente également comme le gardien de l’héritage paternel :
“J’ai tenu mes serments ; as-tu gardé les tiens ? (II, 3)”, demande Timoléon à Timophane.
En opposition à la traîtrise de Néoclès/comte de Provence, qui était le chef des Phocéens dans Les Thermopyles du comte d’Estaing, Marseille devient un refuge contre la tyrannie :
“Les Phocéens, quittant les mers de l’Ionie,
Jusqu’aux mers de Marseille ont fuit la tyrannie (II, 6).”
Le point culminant de la pièce est la révélation d’une lettre de Denys à Timophane faisant état d’une conspiration devant les amener à régner ensemble. Denys écrivait :
“Il est temps que ton front porte enfin la couronne ;
Anticlès est à nous ; son parti t’environne :
Prodiguez ma richesse et maintenez mes droits :
Enchaînez d’un frein d’or tout ce peuple indocile ;
Qu’après de longs débats Corinthe et la Sicile,
Vivent en paix sous deux bons rois (III, 7).”
On y voyait forcément un rappel de Pillnitz et de la volonté de faire alors monter David sur le trône à la place de Louis XVI.
Cette lecture prend un relief particulier si on la rapproche des événements qui suivent immédiatement la représentation de Timoléon. C’est en effet le 28 fructidor an II (14 septembre 1794) que la commission des Gobelins rejeta le Méléagre de Ménageot au prétexte que :
”le sujet ne paraît pas compatible avec les idées républicaines relativement au sentiment qui dirige Méléagre, lequel est sur le point de sacrifier sa patrie à l’esprit de vengeance dont il est animé et qui, prêt à voir son palais réduit en cendres, se rend moins à amour de son pays qu’à son intérêt personnel ; conséquemment tableau à supprimer5.”.
Or, comme on l’a vu, Méléagre désignait David et le tableau visait précisément le plan de Pillnitz pour le porter sur le trône.
Le conflit symbolique qui se joue autour de Timoléon et Timophane ne se limite pas à la scène. La peinture s’est elle aussi emparée du sujet, comme en témoigne le tableau de Charles Meynier conservé à Montpellier.

Charles Meynier était un élève de François-André Vincent, qui avait toujours soutenu Louis XVI. Mais un autre élément est particulièrement intéressant : Meynier était le frère de Saint-Fal, un comédien qui avait l’habitude d’incarner les rôles renvoyant à Louis XVI, et qui avait notamment incarné Henri de Navarre dans le Charles IX de Chénier.
On peut noter tout d’abord que Meynier inverse la composition du Méléagre de Ménageot ; il en fait une sorte de pendant. C’est sans doute ce qui explique la mention de 1791 à côté de la signature, le Méléagre ayant été exposé au Salon de 1791. Le sujet laisse plutôt entendre quant à lui que le tableau a été réalisé après la mort de Louis XVI.
Meynier revient au récit de Plutarque, dans lequel Timophane est assassiné par son beau-frère Eschyle et le devin Satyros pendant que Timoléon se voile la face pour pleurer. Le récit de Plutarque correspond mieux au nombre de personnages que Meynier souhaite représenter. Surtout, l’attitude de Timoléon rappelle celle de Malesherbes au procès de Louis XVI. En apprenant la condamnation à mort du roi, il s’était mis à pleurer pour éviter d’avoir à le défendre en soutenant Desèze qui invoquait le code pénal pour plaider contre la peine de mort.
Meynier met d’abord en scène un Serment du Grütli, qui renvoyait à Louis XVI et ses frères, inversé. Les trois personnages centraux tendent une main par laquelle ils semblent se repousser les uns les autres. Mais Timophane et Eschyle tendent la main gauche et Timoléon, la main droite. Le tout se passe sous une statue d’Athéna montrant qu’Athènes s’est imposée sur la révolution spartiate voulue par Louis XVI.
La pose de Timophane est assez surprenante, il semble avoir engagé une lutte avec sa main droite, enfouie sous son manteau blanc, comme s’il avait voulu la faire disparaître mais qu’elle résiste et qu’il en soit surpris. En face de lui, Eschyle, vêtu de rouge anglais, représente l’Angleterre qui va frapper Timophane pendant que Timoléon/Provence laisse faire.
Satyros, qui s’apprête à frapper également, est le double inversé de Timophane. Ils ont la même tête et rejouent Castor et Pollux. Le devin représente Pollux/David, qui a également frappé Louis XVI en votant sa mort mais parce qu’il pensait qu’il ne mourrait pas, qu’il était justement protégé par le code pénal que Malesherbes a refusé d’invoquer. Il n’est donc qu’en seconde ligne, le coup porté devait se limiter à un leurre.
Leur position rappelle aussi le Saint Denis de Vien, qui évoquait le père de Louis XVI et mettait face à face, à distance, un enfant représentant David et un autre, le futur Louis XVI. On retrouve aussi le jeu sur les camaïeux de bleus de Vien qui sont ici signe d’ambiguïté : Timophane porte une tunique d’un bleu entre le bleu céleste protestant et le bleu marial catholique, et Satyros, une tunique entre le bleu marial catholique et le bleu marine laïque. Le manteau brun autrichien de ce dernier montre aussi que l’Autriche, comme David, a été impliquée dans la mort de Louis XVI malgré elle, comme on a pu le voir.
Après Meynier, Joseph Paelinck, élève de David, traita lui aussi le sujet mais en s’intéressant plus clairement à la place de David. Son Timophane assassiné insère en effet plusieurs références aux œuvres de son maître.

Le Timoléon pleurant de Paelinck reprend la figure du disciple de Socrate qui lui tend la ciguë dans La Mort de Socrate de David, mais en l’inversant. Ce disciple était d’autre part en rouge anglais chez David. Socrate représentait le père de Louis XVI et le disciple en rouge, Louis XVI. Devenu le digne successeur de Louis Xv, il apparaît en roi des Anglais réactionnaire, Louis XVI tuait l’héritage de son père et la disposition du pied de Socrate donnait l’impression qu’il lui bottait les fesses. Ici, le disciple de Socrate devenu Timoléon tue Timophane/Louis XVI en étant le contraire de ce qu’avait été le disciple. Il est tourné vers l’avenir, vêtu de bleu céleste protestant et d’un manteau orange, mélange de rouge et de jaune renvoyant à la trahison de l’Angleterre.
Timophane est lui-même comparé au père de Louis XVI par la référence à l’Andromaque de David. rappelée par les armes déposées devant le rideau. Il y a là un écho à la pièce de Chénier, qui fait tomber Timophane “auprès du tombeau de son père (III, 6)”. Là encore, la scène est inversée. La mort de Louis XVI rejoue la mort de son père mais pour des raisons contraires. On avait tué son père parce qu’il complotait la révolution, Louis XVI est mort parce qu’on l’accusait de comploter contre elle, d’où le fait qu’il soit tourné vers le passé.
La scène rappelle enfin la cloison et le rideau des Amours de Pâris et Hélène de David, cloison qui séparait les amoureux des caryatides inspirées de celles du Louvre, là où avait été exposée l’effigie mortuaire d’Henri IV. Pâris et Hélène insinuait que Henri IV était mort pour que Louis XVI prétende l’imiter en déclenchant des cataclysmes découlant de ses amours. Il voulait dire que Louis XVI était indigne d’Henri IV. Paelinck montre que cette version de Louis XVI a été tuée par Louis XVI lui-même. En effet, on constate que Timophane a de nouveau un double, avec la même tête, dans la personne de Satyros, vêtu de blanc, la couleur d’Henri IV. Le Louis XVI traître et frivole est ainsi tué par le Louis XVI imitant Henri IV. Ce n’est pas lui dont Timophane cherche à arrêter le geste, mais celui d’Eschyle, à nouveau vêtu de rouge anglais. Louis XVI voulait qu’on tue le roi, pas l’homme et c’est ce qu’a tenté de représenter Paelinck.
A la fin de l’année 1791, on publia anonymement une pièce de théâtre intitulée Les Thermopyles que le Mercure français attribua au comte d’Estaing1. Elle était sous-titrée “Tragédie de circonstance”, mais quelle était la circonstance ? C’est ce que nous allons essayer de déterminer.
Tout d’abord, la page de titre présente la pièce comme un pamphlet “à deux sols”, ce qui est très bon marché, et elle doit s’accompagner d’une “musique en pot-pourri”. Ce n’est guère engageant et la suite ne vaut pas mieux puisqu’un avertissement indique également “qu’elle n’est point destinée pour le théâtre”, “qu’elle ne mérite pas l’honneur d’être jouée” et “qu’elle doit paraître indigne d’être lue.” (p. 5.). On comprend par là que l’auteur veut prévenir de ce qui est en train de se préparer, pour l’empêcher d’arriver, parce que ce serait l’équivalent des Thermopyles pour la France. La note sur le costume du Spartiate, qui suit et qui est tirée du Voyage du jeune Anacharsis, nous donne quelques indices. On y apprend que l’arme favorite du fantassin est la pique plutôt que l’épée et que le soldat est revêtu d’une casaque rouge. Les Spartiates se retrouvent ainsi déguisés en Anglais, avec le rouge anglais (ce qui n’est pas sans rappeler l’épisode de Du Guesclin à Niort) et en bâtard à travers la pique, qui succédait à la haste de la bâtardise de l’iconographie orléaniste. Ce sont donc des bâtards anglais, des Anglais qui s’ignorent. Or on va voir que ces Spartiates désignent les Français dans la pièce.
Il est aussi question du roi qui “immole une chèvre” le jour du combat, au son de l’air de Castor. Cela fait penser à Louis XVI transformant la chèvre Amalthée de la laiterie de Rambouillet qui était associée à sa maîtresse en “bouc de la lubricité”, associé à Marie-Antoinette dans le frontispice des Crimes des reines de France, également publié en 1791. Quant à Castor, il était également assimilé à Louis XVI tandis que David était Pollux (p. 11-12.).
L’idée avait pu naître des suites de L’Education de Henri IV, ouvrage dans lequel on a vu que le duc d’Orléans reprochait à Louis XVI de ne parler que de Sparte tout en rêvant d’être roi de Perse. L’attribution de l’œuvre à d’Estaing pouvait s’expliquer quant à elle par plusieurs choses : montrer que la guerre relevait avant tout du théâtre _ en Angleterre, le général Burgoyne écrivait également des pièces de théâtre _ et se demander qui laissait vraiment gagner les Anglais. C’est en effet ce qu’on avait reproché à d’Estaing lors de la prise de la Grenade.
La pièce s’ouvre par un prologue dans lequel la scène est couverte de nuages, signe d’enfumage. Ils se dissipent et laissent apparaître : “le drapeau national {qui] brille au milieu des nuages, dans un soleil en forme de gloire” (p. 15.). Le drapeau national est donc lié à l’emblème de Louis XIV.
Au début de la pièce, les Perses, qui représentent les Anglais, veulent proposer une solution pacifique aux Grecs. Ils leur proposent ni plus ni moins de les annexer. C’est un certain Bagoas, eunuque ambassadeur de Xerxès, qui s’exprime en empruntant ses phrases à Edmund Burke (p. 19.), qui leur fait cette proposition. Mais comme les Anglais aiment inverser les situations, Bagoas ne le présente pas sous cette forme et dit : “Au nom du roi des rois, j’invite ici la Grèce, /Sans répandre le sang, à conquérir la Perse (p. 31.).”
Bagoas représente les aristocrates catholiques, Xerxès faisant figure de tyran idéal du despotisme oriental. Évidemment ce n’était pas flatter les Anglais, qui voulaient se présenter en champions de la démocratie et de la liberté, que de les associer au despotisme oriental.
Léonidas, le roi de Sparte, ne veut pas suivre la proposition de Bagoas, mais pour le subvertir, il lui envoie Mégabise, la sœur de Xerxès dont il était tombé amoureux au cours d’un voyage en Perse. Mégabise est une autre incarnation du despotisme oriental. Mais là encore, Léonidas veut se soumettre aux lois de Sparte qui interdisent d’épouser des étrangères et il renonce à épouser Mégabise. Si Louis XVI se comparaît à Agis, comme on l’a vu, autre roi de Sparte mort pour avoir voulu réhabiliter les lois de Lycurgue, on peut reconnaître David dans ce Léonidas. L’Angleterre s’efforçait de le subvertir à travers le duc d’Orléans et à la faveur de son rapprochement avec Catherine II, qui soutenait David pour ennuyer Louis XVI.
Un autre grec, Néoclès, le chef des Phocéens, se montre plus ouvert que Léonidas (p. 38.). Il aimerait devenir roi des Phocéens et épouser Mégabise, les Perses flattent également ses ambitions. On peut reconnaître le comte de Provence derrière ce Néoclès. Les Phocéens, ancêtres des Marseillais, sont une représentation des catholiques, Marseille incarnant le bastion catholique qui avait résisté à Henri IV. Cependant, Bagoas montre qu’on se joue de lui :
“Ce hardi Néoclès croit qu’on fait tout pour lui,
Qu’on prodigue aisément et les dons et l’appui,
Frivole, ambitieux, il connaît mal les hommes ;
Ce que nous paraissons, il croit que nous le sommes.
Sans principe et sans force, ardent, superficiel,
Il achète ou se vend, sans être criminel :
Il est républicain, il veut un diadème.
Il perdra son pays, sans se servir lui-même.
Par mon impulsion, il détruira leurs lois,
Et prétend épouser la sœur du roi de rois (p. 68.).”
Il y a aussi tout un débat parallèle sur l’esclavage qui faisait vraisemblablement écho à la révolte de Saint-Domingue du mois d’août. L’objectif était apparemment de laisser penser que les Anglais en étaient à l’origine. Léonidas décide en effet d’affranchir les hilotes et de racheter leur liberté : “Car le premier des droits est la propriété (p. 74.).” Ce Léonidas était bien gênant pour les Perses parce qu’ils soudoyaient pour leur part l’hilote Epialtès sur lequel ils craignent de moins pouvoir compter s’il est affranchi (p. 77.). Pour les Anglais, si David se présentait comme un Spartiate ne niant pas le droit de propriété, c’était gênant aussi. Cela leur ôtait un puissant moyen de le discréditer. L’objectif de la pièce était aussi d’en finir avec les caricatures : s’inspirer de Sparte ne signifiait pas reconstituer Sparte. Sparte était un modèle s’articulant avec d’autres : la Pologne, l’empire romain, la Suisse… On lit ainsi dans l’épilogue : “Nous serons des Lacédémoniens en lois, en gouvernement, à la guerre ; et nous serons Athéniens en commerce, en navigation, en colonies, et sur nos théâtres (p. 129.).” Ca n’était certainement pas entièrement vrai, surtout par rapport aux colonies mais, encore une fois, on voulait laisser penser que les Anglais étaient à l’origine de la révolte de Saint-Domingue. Le but était surtout de rassembler et de montrer qu’on caricaturait volontairement les ambitions de la Révolution.
La Prusse et l’Autriche ne sont pas oubliées par la pièce mais elles jouent un rôle très secondaire. Il en est manifestement question dans la réplique de Léonidas qui évoque Gélon, pour le roi de Prusse, et Alexandre pour l’empereur :
“Le despote arrogant qui règne à Syracuse,
Qui voulait commander, et dont l’adresse abuse,
Ce Gélon, ami faux du plus heureux parti ;
Le Macédonien encor plus perverti,
Le perfide Alexandre, en offrant sa phalange,
Qui divise et menace, et nous flatte, et se venge,
Sont ceux sur qui Xercès peut vouloir dominer :
La Grèce sans regret doit les abandonner (p. 86.).”
Néoclès, se rendant compte qu’il a été trahi, nous donne aussi un indice sur la personne à laquelle on a voulu faire attribuer La Marseillaise. Il dit en effet :
“Si, par son sang impur répandu goutte à goutte,
L’infâme Bagoas me rendait mon honneur (p. 104.).”
On voulait manifestement faire passer Néoclès/Provence, qui voulait être roi des Phocéens, pour le véritable auteur.
La pièce se clôt naturellement par le sacrifice des Spartiates, et sur Léonidas mourant “vainqueur du despotisme (p. 143.), mais l’auteur interroge le fait qu’il s’agisse d’un sacrifice volontaire et fait soupçonner que l’on a plutôt intentionnellement sacrifié les Spartiates, ce qui serait également le but de l’Angleterre avec les révolutionnaires français. L’épilogue donne ainsi une genèse de la pièce qui la rattache au patriotisme exprimé par des colons de Saint-Domingue s’enthousiasmant pour une représentation du Siège de Calais, soit une pièce qui qualifiait d’acte patriotique le fait de se vendre aux Anglais (p. 124-125.). On lit aussi : “On voit bien que l’auteur veut rappeler qu’Athènes ne fournit pas son contingent aux Thermopyles (p. 128.).” Bref, les Athéniens ont lâché les Spartiates et les ont laissés être sacrifiés. On comprend de tout cela que ce que redoutait l’auteur, c’est que ceux qui étaient partisans de la paix en se vendant à l’Angleterre n’engagent volontairement les révolutionnaires dans une voie qui les conduirait au sacrifice. Ses craintes semblent s’être réalisées avec la déclaration de guerre du 20 avril 1792, qui entraîna la France dans une succession de défaites jusqu’à Valmy. Dumouriez évoqua d’ailleurs cette période comme “les Thermopyles de la France” dans un discours d’octobre 17922.
Le Mercure français, publication pro-autrichienne, publia une longue critique ironique de la pièce dans son numéro du 24 mars 17923. A vrai dire, on y trouve surtout des digressions sur la folie, comme si la pièce en était une émanation faisant écho à la folie de Louis XVI, et sur les bienfaits de l’abdication, message que l’on suppose toujours être adressé au roi. En fait, après la mort de Léopold II, il semble surtout que l’Autriche cherchait à montrer que son successeur s’était rallié à l’Angleterre. Elle voulait discréditer la “folie” du plan des Thermopyles parce que c’est précisément le plan qu’elle voulait réaliser, en partenariat avec l’Angleterre et les Girondins qui se faisaient passer pour des agents anglais, à travers la guerre contre la France.
La pièce éclaire naturellement aussi le tableau de David, Léonidas aux Thermopyles, réalisé en 1814. Il n’y est nullement question de Napoléon, comme on le croit généralement, mais à nouveau d’une rivalité entre David et le comte de Provence.

La presse s’était d’ailleurs efforcée de mettre en évidence le fait que, derrière Léonidas, il fallait deviner David.
On lisait en effet cette anecdote dans L’Orateur du peuple :
“David ayant conçu le plan d’une tragédie en vers du temps de Robespierre, on lui conseilla, vu son peu d’habitude de versifier, de livrer la partie du style à un poète. Cette tragédie était intitulée : Les Thermopyles. David ne put pas s’entendre avec le poète, et la tragédie en resta là4.”
Le journaliste fait semblant d’ignorer l’existence de la pièce de d’Estaing et situe le projet un peu plus tardivement, mais David avait bel et bien été associé aux Thermopyles dès 1791.
David exposa son Léonidas dans son atelier à partir du mois d’octobre 1814. Le Salon se tenait parallèlement et la presse rendait compte de son tableau en parlant du Salon mais en allant le voir dans son atelier, situé dans l’ancien collège de Cluny5. Il se retrouvait donc toujours dans des chapelles, passant de la chapelle des Feuillants pour le Serment du Jeu de Paume, à celle de Cluny pour Léonidas, ce qui rejoignait son autoportrait de 1794. David peignait dans une France occupée, il résistait, il ne voulait pas soutenir un roi porté sur le trône par la collaboration. David refusait de jouer la pièce de d’Estaing, conformément aux souhaits de ce dernier. Il ne se sacrifiait pas aux Thermopyles, il ne participait pas au Salon de la collaboration de Néoclès et il traitait à son tour les Thermopyles comme un spectacle, mais sur le mode comique cette fois.
Les références sont multiples dans le Léonidas et la première d’entre elles est le tableau du Testament de Louis XVI attribué à Danloux. Léonidas se retrouve devant la même situation que Louis XVI, face à la mort et, comme pour lui, il n’y a plus d’issu, ni à droite, ni à gauche. Il ne reste plus que le Ciel vers lequel il tourne ses regards, toujours comme Louis XVI. Il est assis sur une roche, symbole d’impuissance, sur laquelle le peintre a laissé sa signature : “L. David 1814″. La lettre posée au sol, aux pieds de Léonidas, vient remplacer le testament que le roi a abandonné. On y lit :”LEONIΔΑΣ ΑΝΑΧΣΑΝΔΡ[…] / ΒΑΣΙLΕVΣ / TAIΛΕΡΟΣΙΑΙ ΧΑΙΡΕI…” (“Léonidas, fils d’Anaxandrides, roi, à la Guéroussia, salut”).
A ses côtés se trouve Agis, son beau-frère, qui rappelle le roi Agis auquel s’identifiait Louis XVI. C’est donc un avatar de son demi-frère qui regarde David l’air de dire : “Nous voilà au même point”. Agis a laissé tomber la couronne de fleurs qu’il portait pendant le sacrifice. Le cercle est un symbole de la femme et les fleurs renvoient à la sexualité, c’est donc les femmes que les Spartiates ont sacrifiées. Dans la pièce de 1791, ce sont les tresses des combattants qui étaient déposées sur l’autel, symbole d’une relation à trois membres, elle condamnait l’adultère : tromper la France avec l’Angleterre. Chez David, c’est la femme qui disparaissait entièrement. La couronne jetée d’Agis représentait la négation de Françoise Boze par le comte de Provence. Cet effacement de la femme pouvait être mis en relation avec un autre texte de 1791 : Les Crimes des reines de France, un texte outrageusement misogyne qui visait à faire passer David pour aussi peu soumis à l’influence des femmes que pouvait le prétendre Provence, homosexuel.
Plus que d’un sacrifice, le tableau prend la forme d’une gigantesque orgie masculine se moquant de la monarchie homosexuelle de Louis XVIII qui prétendait incarner un retour à la morale. Léonidas tient fièrement, d’une part, la haste/pique de la bâtardise et une épée attestant de sa puissance sexuelle. Le Journal général de la France s’amusa du détail : “si quelques-uns de ces généreux Spartiates sont un peu nus, le plus grand nombre est vêtu… d’une épée. L’artiste a su tirer un parti étonnant de ce costume ; plusieurs jeunes gens ont été tellement frappés de ses avantages, qu’ils ont résolu de l’adopter comme habit de printemps ; quelques-uns mêmes sont sortis de l’atelier du peintre pour aller se faire prendre mesure chez l’armurier6.”
L’éviction des femmes à travers la mise à l’écart de la duchesse d’Angoulême, pour laquelle on avait songé à abroger la loi salique7, et l’effacement de Françoise Boze, concernait aussi David qui, en dépit de son statut d’aîné et son épée de Léonidas bien phallique était une nouvelle fois sacrifié pour le trône. Il se retrouvait dans la position de la duchesse de Chartres, avatar de la maîtresse du roi, dans le tableau attribué à Duplessis, autre inspiration manifeste du tableau. David était une nouvelle Ariane abandonnée au profit des bateaux perses qui constituent la ligne de fuite. Il ne se sacrifiait pas, on l’avait sacrifié, comme les Spartiates aux Thermopyles.
Si David/Léonidas est impuissant malgré ses attributs c’est que la grande majorité des Spartiates est tournée vers le passé, la gauche. Il ne peut compter que deux jeunes gens, qui s’élancent vers la droite, “courent et saisissent leurs armes suspendues à des branches d’arbres.” et sur “un aveugle, conduit par son esclave8“. Il rappelle Bélisaire, soit le dauphin, père de Louis XVI et David, tel que revu en version catholique par Marmontel. Il est prêt à lancer un javelot mais, ne voyant rien, il est incapable de viser juste. David fait ici écho à la moquerie qui avait été développée par Regnault à propos de Louis XVI et son père. Il reste un autre combattant allant du même côté, mais au lieu de s’apprêter à combattre, il rattache sa sandale et paraît vouloir aller au combat casqué d’une couronne de fleurs. Il fait penser à Mercure rattachant sa sandale et semble donc plus soucieux de faire du commerce que de faire la guerre.
Au-dessus de lui, un autre guerrier rappelant le Gladiateur Borghese, que l’on dit aussi être une représentation de Léonidas, s’élance sur la roche vers la roche couverte de mousse pour y graver, du pommeau de son épée : “ΟΧΣΗΝΑΛΛΕLLEINLAKEΔΑIMONIOIΣ/ HOTI TAIΔEKEIMEΘΑTOIΣ/ PEMAΣI PEIΘOMENOI”, (“Étranger, va dire aux Lacédémoniens que nous sommes morts ici en obéissant à leurs ordres.”). Au lieu d’utiliser son épée pour combattre, il en use à l’envers et pour écrire. Ce faisant, il donne son fessier à adorer aux quatre guerriers qui, en-dessous de lui, s’apprêtent à sacrifier leurs couronnes de fleurs sur l’autel d’Hercule. Ces quatre guerriers constituent une relecture humoristique du Serment des Horaces. qui mettait en scène Louis XVI, ses frères et leur père. Tournés vers le passé, ils sacrifient les femmes à un fessier masculin, le tout au nom d’Hercule. Ils sont quatre mais paraissent être trois puisque les deux du centre sont enlacés. L’un des deux, les yeux fermés, la tête plongée dans l’ombre et reposant sur l’épaule de son compagnon paraît presque mort. L’autre porte une couronne de fleurs, transformé en femme par ce geste, comme David l’avait été par la négation de ses droits au trône. On peut donc y voir une représentation de Louis XVI se reposant sur David, le retour de Castor et Pollux au-delà de la mort.
Tout le côté gauche représente donc le côté du père : l’inscription, la cassolette fumante rappellent la scène créée par David pour son Andromaque, ce père tué puis transformé en Bélisaire impuissant.
Toutefois, comme dans le Bonaparte au Grand Saint-Bernard, David procède à une diversion. Tandis que son Léonidas paraît désespéré et sans recours au milieu de cette équipe de pieds nickelés. des chevaux, symbolisation des femmes, et quelques personnages gravissent la montagne vers la droite. Ils rappellent les guerriers qui avançaient derrière Bonaparte au Grand Saint-Bernard. Parmi ces personnages, il y en a un vêtu de vert Empire et coiffé d’un bonnet bleu marial. A ses côtés, un personnage vêtu de brun autrichien porte une amphore sur la tête renvoyant à la matrice et donc à un héritier caché. David mettait en avant la défaite tonitruante et burlesque des Spartiates pour cacher une Révolution qui poursuivait son chemin en prenant les habits de la réaction et qui pouvait réserver des surprises.
Au Salon de 1779, Duplessis exposa un portrait de Benjamin Franklin “tiré du cabinet de M. de Chaumont”, toute la question est toutefois de savoir quel portrait. Jules Belleudy a en effet répertorié pas moins de sept portraits de Franklin par Duplessis1. Certains éléments permettent de penser qu’il s’agissait du portrait aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum.

On lit ainsi dans les Mémoires secrets : “Le portrait de M. Franklin répond à sa courte devise : Vir ((Mémoires secrets, Londres, 1779, t. XIII, p. 261.))”. C’est en effet ce qu’on lit sur le cadre. Du Pont de Nemours écrivit également à la margrave de Bade : “On a mis au bas de son portrait cette laconique inscription : Vir ((Cité par Belleudy, op. cit., p. 87.)).”. Cependant, la brochure Ah ! Ah ! Encore une critique du Sallon ! Voyons ce qu’elle chante ne va pas dans le même sens puisqu’elle précise : “Ce portrait en veste de satin blanc, est plein d’âme et de vie ; il n’y manque qu’un degré de coloris pour être digne de Van Dyck2.” Or cette brochure a été publiée après les autres, comme l’indique son titre et son sous-titre : “Aux derniers les bons !”. En faisant allusion à la prise de la Grenade pour son lieu de publication, elle marquait aussi sa volonté de prendre position dans la guerre d’Amérique. Il faut donc en conclure que le portrait de Franklin a été changé au cours de l’exposition et qu’on a substitué, au premier portrait, un autre qui était plus proche du modèle conservé à Washington.

Au demeurant, tout cela semble bien compliqué puisque une radiographie a montré que le portrait du Met a été modifié par Duplessis et qu’il n’y avait pas de col de fourrure sur la première version3.
Duplessis a donc commencé un portrait, puis l’a modifié avant de refaire une version conforme au premier portrait qui a été exposé à la fin du Salon à la place de l’autre. Pourquoi ? On peut supposer, déjà, qu’il s’agissait avant tout de faire diversion par rapport au problème de son portrait de Louis XVI transformé en d’Angiviller qui ne fut, lui aussi, exposé qu’à la fin du Salon. Louis XVI voulait manifestement détourner l’attention et faire croire que le scandale Duplessis concernait le portrait de Franklin. La polémique autour du portrait transformé de d’Angiviller avait probablement enflé bien avant le Salon, d’où la réticence à l’exposer. En effet, Duplessis avait fait diffuser, dès le 16 juillet, une gravure de son portrait de Franklin, et on voit bien qu’il s’agissait de la version au col de fourrure4.

Louis XVI et Duplessis avaient cherché à orchestrer un scandale autour de Franklin pour faire oublier l’autre scandale, mais quel était le problème avec Franklin ? En le représentant en habit blanc (qui s’avère plutôt blanc sale voire gris), comme il l’avait apparemment laissé penser en premier lieu, Duplessis montrait que Franklin était un authentique indépendantiste se rangeant derrière le projet français hérité d’Henri IV, le blanc étant la couleur qui lui est associée. Or la position de Franklin était pour le moins ambiguë. Son fils était loyaliste et lui-même passait pour un indépendantiste plus que tiède. C’est précisément la raison pour laquelle la cour lui faisait si bon accueil. Elle ne voulait pas d’une guerre longue en Amérique, et encore moins d’une guerre qui ait des objectifs réellement révolutionnaires. En présentant finalement le portrait de Franklin en habit rouge et en fourrure brune, Duplessis marquaient ses réelles allégeances : il ne suivait pas le projet français mais comblait les vues du rouge anglais et du brun autrichien. Le cadre était encore plus accusateur et il tournait Franklin en dérision. D’une part, Franklin était présenté dans une format ovale féminin et on ne voyait pas ses mains. C’était également un vieillard. Présenté de la sorte, il cumulait toutes les caractéristiques de l’impuissance, pourtant c’est lui que l’on qualifiait de “Vir”, d’incarnation de l’Homme. Ce “Vir” est apposé sur une dépouille de félin dont on ne sait trop s’il s’agit du léopard anglais ou du lion symbolisant souvent Louis XVI en rapport avec son signe astrologique. Enfin, sur le haut du cadre, des branches de laurier et une couronne de feuilles de chêne sont entrelacées par un serpent.
Ce serpent veut probablement rappeler celui de Join, or Die, qui avait été publié par Franklin dans la Pennsylvania Gazette de Philadelphie le 9 mai 1754.

Sa signification n’est pas d’une grande clarté en dépit des apparences, Franklin a entretenu le double jeu tout au long de sa vie. Le serpent est censé appeler à l’union des treize colonies dans le cadre de la guerre franco-indienne. Cependant, il ne représente que huit segments pour les treize colonies et le serpent est généralement une représentation du mal, raison pour laquelle on lui substitua finalement d’autres symboles. Quel est donc le sens d’appeler à l’union en niant l’existence de certaines colonies que l’on appelle à cette union et de vouloir ressusciter un serpent qui est associé au mal ?
Ce serpent, qui appelait en outre à l’union contre la France, a été repris par Paul Revere dans le Massachusetts Spy du 7 juillet 1774. Le Massachusetts Spy était bien plus engagé que Franklin. Ses articles étaient signés de journalistes prenant les pseudonymes de Mucius Scaevola, le gaucher qui infiltre le camp ennemi et qui est une des véritables origines de la gauche, ou de Léonidas, le roi de Sparte. Par là, ils marquaient plus clairement leur adhésion au plan français hérité d’Henri IV.

Le serpent de Franklin attaque cette fois un dragon dont on peut se demander ce qu’il représente exactement. En effet, le dragon est le symbole du Pays de Galles, pas de l’Angleterre, que vient-il donc faire là ? Le contexte peut nous aider à y voir plus clair. C’est en effet Louis XV qui s’identifiait au dragon, au Graoully de Metz qui aurait vaincu saint Clément, comme on a eu l’occasion de le voir. Or Louis XV venait de mourir, tué par Louis XVI. Le serpent de Franklin affronte donc Louis XV comme il avait auparavant affronté la France de Louis XV. Cependant le visuel a été dévoilé le 7 juillet, le 07/07, une date miroir qui laisse entendre que le serpent et le dragon ne sont qu’une seule et même chose et que le Massachusetts Spy veut tuer les dragons avec plus d’efficacité que ne le ferait le vieux et ambigu Franklin ; il veut tuer les dragons comme l’a fait Louis XVI.
Lorsque Franklin a finalement été envoyé en France en 1776, ça a été en quelque sorte la défaite du Massachusetts Spy, et c’est ce que Duplessis voulait montrer. Le serpent du cadre n’est plus disloqué : il marque donc à la fois la réunion des colonies mais aussi la reprise de vigueur du mal.
Louis-Jacques Cathelin exposa également une gravure de Franklin d’après un tableau de Rosalie Filleul, au Salon de 1779.

Il était accompagné de la formule :”eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis” (Il arracha au ciel sa foudre, aux tyrans leur sceptre). Toute la question est de savoir auxquels : à Louis XV, à Louis XVI, à George III ? La gravure cherche toutefois à rapprocher Franklin de Mucius Scaevola. Il présente une main droite qu’il met bien en évidence, mais il cache sa main gauche dans sa poche, de sorte qu’on ne sait pas ce qu’elle trafique. D’autre part, ses lunettes sont posées devant sa main gauche : quand il présente sa main droite, c’est peut-être aussi parce que Franklin ne voit pas bien où il est et s’il commet des erreurs, il faut les mettre sur le compte de sa mauvaise vue.
A vrai dire, ce n’est pas tout à fait exact : Ducreux, à qui l’Autriche avait déjà accordé un titre de noblesse jugé usurpé, a probablement bénéficié d’un passe-droit pour le Salon de 1773. Curieusement, on lit en effet dans la Gazette et avant-coureur de littérature, des sciences et des arts du 18 janvier 1774 que le tableau de Marie-Thérèse par Ducreux avait été exposé au Salon précédent1. Il y avait régulièrement des œuvres exposées qui n’étaient pas présentées dans le livret, mais jamais venant d’artistes extérieurs à l’Académie. Le cas Ducreux était totalement inédit. Le geste montrait que l’Autriche entendait faire sa loi en France et que nul règlement ne saurait s’opposer à ses desiderata. Ce petit scandale pourrait expliquer le fait que Ducreux se soit fait discret dans les années qui ont suivi.
Il ne semble en effet pas faire beaucoup parler de lui avant d’exposer au Salon de la Correspondance à partir de 1782, quand il présenta un portrait au pastel de Benjamin Franklin puis un autre de Pahin de la Blancherie2.
Au Salon de février 1783, il exposa un portrait de Marie Fel, alors que Boze réexposait son autoportrait3. A la grande exposition de juillet, un portrait à l’huile en rieur et une tête d’homme au pastel4 et en août puis en décembre, un portrait bâillant5.
En décembre, il était présenté sous le n° 20 avec ce commentaire : “un homme vêtu de rouge dans l’attitude de bâiller par M. Ducreux, peintre. On en aime la chaleur, la couleur et l’expression”.
Si le rieur de 1783 ne semble pas être localisé, le bâilleur se trouve quant à lui au Getty Museum.

L’autoportrait de Ducreux paraît parfaitement répondre à celui de Joseph Boze, comme si Ducreux voulait également participer au jeu initié par Boze et représenter à son tour le roi en peintre dans une mise en scène des deux corps du roi. Tandis que Boze était fier de se présenter en cocu, laissant sa femme travailler à sa place en tant que maîtresse du roi, Ducreux adopte la posture de Louis XVI en roi des Anglais, vêtu de rouge, qui laissait également sa maîtresse travailler pour lui. On a déjà vu que c’est Françoise Boze qui avait mené une opération de corruption du parlement britannique au début de l’année. Le roi comptait donc sur elle pour gagner sa guerre contre l’Angleterre et, pendant ce temps, il pouvait se reposer. Le bonnet de nuit rappelait quant à lui les caricatures de Voltaire en bonnet de nuit, comme dans Le Déjeuné de Ferney, qui voulait laisser supposer la bâtardise du roi, mais aussi le fait que sa maîtresse avait emprunté son bonnet de nuit et qu’il lui avait écrit : “Est-ce que mon bonnet doit être plus heureux que moi ? Oh, que ne peux-tu me mettre comme lui dans ta poche. Oh que je serais heureux, que tu m’épargnerais de soupirs6.”
Ducreux ne semble pas avoir exposé d’autoportrait avant son portrait en rieur à l’été 1783 et je pense pour ma part que son intérêt pour les autoportraits, qui vont devenir caractéristiques de son art, a en fait été dicté par l’autoportrait de Boze exposé en novembre 1782.
Mais alors, que faire de l’autoportrait du Louvre daté de 1767 ? C’est justement ce qui doit nous interroger sur la date mentionnée. Ducreux ne date habituellement pas ses œuvres. D’autre part, nous avons pris l’habitude de penser qu’une date sur une œuvre correspond à sa date de réalisation alors que, en général _ et nous en avons déjà vu de multiples exemples _ la date fait partie de l’œuvre. Elle indique à partir de quel point de vue elle doit être regardée plus que le moment où elle a été réalisée. Je pense donc que l’autoportrait daté de 1767 est bien plus tardif et même qu’il n’est pas antérieur à 1791.

Ducreux reprend tout d’abord le format ovale, féminin, du premier portrait de Louis XVI par Duplessis et de l’autoportrait de Boze. Il se représente d’autre part en redingote brune, ce qui me semble faire écho à l’habit du roi à Varennes mais aussi à l’autoportrait de David qu’il avait inspiré. Enfin, il s’agit d’un pastel antidaté — à l’instar du portrait de Louis XVI volontairement inachevé par Schmidt —, le choix du pastel renvoyant explicitement à la bâtardise dans les deux œuvres. En situant son portrait en 1767, en remontant le temps comme Schmidt, Ducreux réalise lui aussi le projet de Pillnitz : la promesse faite à Marie-Josèphe de Saxe en 1766 a été annulée, David est devenu le dauphin. Il montre donc la victoire du peintre. C’est un rare autoportrait dans lequel Ducreux se représente exerçant son activité. Cependant, c’est un peintre très étrange puisqu’il se contente de tenir une palette. Il n’a aucun pinceau et on ne distingue aucune couleur sur cette palette : le peintre est impuissant. Le brun de la redingote indique également qu’il est inféodé à l’Autriche et ses traits sont bien plus proches de ceux de Louis XVI que de ceux de David. Ducreux voulait en fait dénoncer ce qu’il considérait comme l’enfumage de Pillnitz : porter David sur le trône et laisser penser qu’il apaiserait la situation. Ducreux savait très bien que l’ambition de David n’était pas de rester roi mais de relancer la Révolution, comme le voulait Louis XVI. Par conséquent, l’un ou l’autre sur le trône, c’était la même chose. On pouvait bien déguiser Louis XVI en peintre, on le reconnaissait toujours et on voyait bien qu’il n’était pas question de donner au peintre les outils pour pouvoir travailler. D’ailleurs, il est tourné vers la droite, l’avenir, la Révolution.
En 1794, le nouvel autoportrait de David semble avoir été en grande partie une réponse à celui de Ducreux.

Il affiche le même air outré que sur l’autoportrait de 1791, il n’est toujours pas satisfait de la situation. Il est tourné vers le passé, assis sur un fauteuil comme sur un trône. Le révolutionnaire est réellement devenu roi, la Révolution a donné une réalité au leurre de Pillnitz : elle est montée sur le trône pour refaire une monarchie qui ne veut pas avouer qu’elle en est une. David a des pinceaux mais il n’est pas tellement plus en mesure de travailler que Ducreux. Sur sa palette on distingue surtout une tache de rouge anglais et une autre de noir de Cluny dilué. Comme le roi auparavant, la Révolution n’est libre que si elle se conforme aux volontés des étrangers qui tiennent la France. La référence à Ducreux, qui servait les intérêts de l’Angleterre, se justifiait donc pleinement. L’autoportrait a peut-être été réalisé en réaction aux remarques désobligeantes de la commission des Gobelins, dont Ducreux faisait partie, concernant le Méléagre de Ménageot. Elles visaient incidemment David, et l’accusaient de ne pas être républicain en revenant sur l’épisode de Pillnitz.
Le dernier portrait de Louis XVI, attribué à Joseph Ducreux, pose beaucoup de questions. En effet, nous n’avons que peu d’informations sur lui et l’essentiel relève de la tradition orale. Cependant le contexte, et ce que nous savons sur Ducreux, peut nous aider à émettre des hypothèses et à y voir un peu plus clair.
Le premier auteur à faire état de ce portrait est Charles Blanc, en 1863, dans son Histoire des peintres de toutes les écoles[1]. Le dessin appartenait apparemment alors à la petite-fille de Ducreux et fut vendu en 1865[2].
En 1867, acquis par le marquis de Guiry, il était présenté à l’Exposition de la Société des amis des arts de Versailles1 puis il finit par entrer dans les collections du Musée Carnavalet.

Charles Blanc nous dit que : “Les relations de Ducreux avec les chefs de la Montagne lui ouvraient toutes les portes”, ce qui est pour le moins imprécis. A vrai dire, la carrière politique de Ducreux est assez énigmatique et ça n’est sans doute guère étonnant pour un peintre qui naviguait entre Paris et Londres depuis 1791. Ce qui a trait à Ducreux est extrêmement brumeux comme on va pouvoir le constater. On sait néanmoins que, le 12 janvier 1792, il rejoignit la garde nationale et qu’il devint par la suite “commissaire de police du camp sous Paris”. On sait aussi que la Convention lui a octroyé un logement au Louvre le 2 avril 1793, que David s’y opposa et que la précédente occupante du logement, la citoyenne Quinault, fit de la résistance et refusa de le lui céder2. Ducreux ne faisait vraiment pas l’unanimité.
On sait aussi qu’il a été jugé assez influent pour être choisi par le Comité de Salut Public, le 20 août 1794 (3 fructidor an II), afin de faire partie des dix membres du jury qui devaient examiner les tableaux à transformer en tapisseries aux Gobelins et à la Savonnerie3. Curieusement, cette date devient le 17 juillet 1794 chez Albert Castel4, date de la saint Alexis associée à David, comme on a eu l’occasion de le voir, et le 23 août, date de l’anniversaire de Louis XVI, chez Neil Jeffares5. Voilà la sorte de brume qui enveloppe Ducreux et que l’on retrouve notamment autour de sa mort.
Le Journal des débats a ainsi rapporté sa mort, à une date non mentionnée, dans son numéro du 11 thermidor (30 juillet 1802), en écrivant :
“Le cit. Ducreux, peintre de portraits au pastel, vient de mourir bêtement et d’une façon assez malheureuse. Il se rendait à pied à la maison de campagne d’un de ses amis, près de Saint-Denis. Dans la grande avenue, il s’est trouvé indisposé, il a appelé à son secours un militaire qui passait : mais il était frappé mortellement ; en moins de trois minutes il est expiré dans ses bras6.” Une lettre de Robière, citée par Georgette Lyon, prétend qu’il est mort “d’un coup de sang ou de quelques crevasses de quelques gros vaisseaux7“. Étrangement, en 1808, on prétendait ne pas savoir exactement quand il était mort et on supposait que c’était vers 1803 ou 18048. Ensuite, on l’a dit mort le 6 juillet 18029, puis on a donné la date du 24 juillet10. Notons que sa fille, également peintre et prénommée Rose-Adélaïde, est morte deux jours plus tard, prétendument de la fièvre jaune11.
Toute cette brume entoure de la même manière le portrait de Louis XVI parce qu’il témoigne très clairement du rôle politique de Ducreux. Déjà, on ne sait pas exactement quand le portrait a été réalisé. On trouve la date du 14 janvier 179312 et celle du 18 janvier13. La différence, c’est que le 18 janvier, Louis XVI avait appris sa condamnation, et c’est probablement ce qui intéressait Ducreux. Le roi n’a assurément pas posé pour lui mais il a peut-être dû subir sa présence s’il avait réussi à se faire nommer de garde au Temple en tant que membre du comité de la section de la Fontaine-de-Grenelle. Du quadrillage présent sur le dessin, Pierre de Vaissière déduit que Ducreux n’a pris qu’un croquis qu’il a agrandi par la suite14.
Mais c’est aussi que son croquis demandait à être retravaillé. L’ambition de Ducreux n’était en effet vraisemblablement pas de donner un portrait réaliste de Louis XVI, mais un portrait qui contredirait celui d’Anckarström, que le roi avait voulu mettre en avant. On a vu comment le portrait de Marie-Antoinette par Ducreux avait été subverti, il comptait à son tour subvertir celui de Louis XVI. Le peintre réglait un vieux compte personnel, il voulait certainement voir, d’une part, comment Louis XVI avait accueilli le retournement de la situation en apprenant sa condamnation, mais il voulait aussi surtout bien marquer qu’il avait perdu sur toute la ligne. Ceci explique le rapprochement qu’on a pu faire avec le portrait de Charles Edward Stuart par Hugh Douglas Hamilton, qui a manifestement servi de source d’inspiration à Ducreux pour retoucher son croquis15.

Ce choix n’était pas dû au hasard. En effet, en 1784 Louis XVI avait accordé un appui financier au Stuart, mais à la condition qu’il obtienne un bref du pape pour formaliser une séparation a mensa et thoro avec sa femme. Le couple vivait séparé et ne s’entendait plus depuis longtemps. Louis XVI comptait s’appuyer sur ce précédent pour orchestrer sa propre séparation avec Marie-Antoinette16. Ducreux voulait donc rappeler cet épisode et montrer à Louis XVI qu’il n’était pas le régicide dont il rêvait, qu’il n’était qu’un prince déchu, un Géronte impuissant qui ne valait pas mieux que le Stuart derrière lequel il avait voulu s’abriter et qui traînait derrière lui la réputation d’être ivrogne et de battre sa femme, réputation que Ducreux voulait également appliquer à Louis XVI. Il s’agit donc bien d’un portrait de Louis XVI mais d’un portrait retouché.
En assouvissant une vengeance personnelle, Ducreux comblait toutefois également les attentes de l’Angleterre, dont l’objectif était de faire porter la responsabilité à l’Autriche pour la condamnation du roi. Le choix de la date du 21 janvier allait dans ce sens. C’était l’anniversaire du 21 janvier 1782, quand Louis XVI avait humilié Marie-Antoinette en la présentant en femme adultère à l’Hôtel-de-Ville et lui avait imposé sa maîtresse, Françoise Boze, dans sa suite. Marie-Antoinette s’en était vengée en faisant envoyer Françoise Boze en prison, mais les Anglais comptaient bien laisser penser que la vengeance autrichienne n’avait pas été assez satisfaite. Ducreux enfonçait le clou en laissant croire que le portrait retouché de Louis XVI répondait au portrait retouché de Marie-Antoinette et que la mort de Louis XVI se réduisait à un règlement de comptes entre la France et l’Autriche.